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Camp des Solovki, Photos : archives du musée des Solovki

Le camp des Solovki

Goulag : mode d’emploi

Administration du camp :

Le camp était dirigé par un employé de l’OGPU (police politique, ancêtre du KGB). Il se subdivisait en un département économique (briquetteries, tanneries, cultures maraîchères, construction de bâteaux de pêche, de routes, de chemin de fer…), un département comptabilité, un département « éducation » (orchestre, bibliothéque, théâtres), un département des arrivées et des départs et un département en charge des enquêtes à l’intérieur et à l’extérieur du camp. Ce dernier était aussi dirigé par des membres de l’OGPU et recueillait les informations provenant d’indicateurs choisis parmi les prisonniers (anciens de l’OGPU ou anciens policiers). Les départements moins sensibles, comme le département économique, pouvaient être administrés par des détenus, le plus souvent des spécialistes dans ces domaines d’activité.

Camp des Solovki. Crédits : archives du musée des Solovki
Camp des Solovki. Crédits : archives du musée des Solovki

Archives :

L’accès aux archives traitant du Goulag a été libéralisé dès la fin de l’Union Soviétique mais, aux dires de nombreux chercheurs, il tend à se réduire depuis plusieurs années. Certains évoquent une volonté des autorités de masquer cette période honteuse au nom de la puissance retrouvée, d’autres le fait que certains protagonistes sont encore en vie…

Bois :

L’activité forestière était réputée la plus pénible du camp : les hommes partaient pour des périodes allant jusqu’à plusieurs mois dans les forêts, par des températures descendant jusqu’à moins trente, pour y scier les arbres douze heures par jour et creusaient des puits dans le sol pour y dormir.

Crédits : archives du musée des Solovki
Crédits : archives du musée des Solovki

Chiffres :

Le camp aura compté entre 7 et 8000 prisonniers, de 1923 à 1928, pour monter jusqu’à 30 000 entre 1928 et 1930 puis, à partir de 1931, redescendre entre 3 et 5000.

Correction :

Les appellations du camp ont pu varier (« camp de travail de forcé et de correction», « camp de concentration », « camp à destination spéciale »…), mais l’idée, toujours la même, tenait en deux phrases : « Le détenu n’étant rien d’autre que de la marchandise humaine, il ne doit rien coûter à l’Etat et produire au moins ce qu’il coûte » / « Les éléments socialement dangereux seront ainsi rééduqués par le travail et isolés si nécessaire ». C’est ainsi, par exemple, qu’on laissait aux détenus qui n’étaient pas jugés « socialement dangereux » le droit de correspondre avec leurs familles (sous réserve de censure) ou de participer aux distractions du camp (cf Distractions).

Descendants :

Quelques anciens « gardes chiourmes » et anciens prisonniers sont restés sur l’île à la fermeture du camp en 1939, en tout une vingtaine de familles : ceux dont la peine se terminait et non condamnés en vertu de l’article 58 du Code pénal (contre-révolution, espionnage, agitation politique…), les criminels de droit pénal amnistiés. Beaucoup d’entre eux restèrent sous le contrôle de la police et du NKVD et ne reçurent des passeports qu’en 1956. Certains de leurs petits-enfants vivent encore sur l’île aujourd’hui.

Crédits : archives du musée des Solovki
Crédits : archives du musée des Solovki

Distractions :

Si étonnant que cela puisse paraître, il y avait dans le camp des Solovki quatre théâtres (un théâtre des criminels, un théâtre d’avant-garde, deux théâtres académiques), un cinéma et une bibliothèque. Ils étaient en fait destinés aux membres de la structure (administration, commissions d’inspection du NKVD) et permettaient d’employer les nombreuses gloires de la musique ou de la scène qui pourrissaient dans le camp. La grande majorité des prisonniers, harassés par leur travail quotidien, n’allaient pas au théâtre. Ces distractions permettaient enfin d’approvisionner la propagande soviétique à l’étranger sur le thème des « camps modèles » (cf Propagande).

Economie :

En 1924, le camp devient autonome du point de vue financier puisqu’il fournit non seulement le marché intérieur (bois, tourbe) mais aussi extérieur à l’île : on exporte des meubles, du bois, des fourrures (écureuils, renards, zibeline… payés en or), des légumes, des produits laitiers.

Crédits : archives du musée des Solovki
Crédits : archives du musée des Solovki

Extermination :

La fonction première du camp (cf Correction) était de rééduquer par le travail. On sait cependant – même s’il n’existe, jusqu’à maintenant, pas de statistiques précises sur la mortalité au camp des Solovki – que les travaux harassants ont tué des milliers de détenus, de faim, de froid ou d’épuisement et que les fosses communes, découvertes encore récemment, font remonter des centaines de fusillés. A partir de quel pourcentage peut-on parler d’extermination : 10, 20, 30… 100 % ? (voir aussi Handicapés)

Femmes :

Pas de statistique exacte, mais on sait qu’il y eut une moyenne de 20 % de femmes parmi les prisonniers, sur toute la période du camp.

Fichier :

Aucun fichier officiel portant sur la totalité des prisonniers passés par le camp des Solovki n’existe mais, à ce jour, plus de dix mille noms ont été répertoriés par un chercheur indépendant.

Gardes :

La garde extérieure du camp (frontières, déplacements des détenus sur leurs lieux de travail ou sur le continent…) était assurée par un bataillon spécial de l’Armée Rouge présent sur l’île en permanence. Ce bataillon devait notamment rechercher et poursuivre les prisonniers évadés. Il y eut beaucoup de tentatives d’évasion mais très peu réussirent. La garde à l’intérieur du camp était assurée par des détenus désignés, les nadziratieli, qui surveillaient les autres prisonniers : leur travail, leur alimentation, l’état de leur santé… Ces postes étaient le plus souvent occupés par des anciens thékistes – condamnés pour des crimes de droit commun – ou des anciens soldats de l’Armée Blanche, condamnés pour « contre-révolution ». Ce qui fit dire à un ancien prisonnier : « Il y eut cette drôle d’alliance de tchékistes et de blancs dont le seul but fut de nous faire souffrir» (documentaire Le camp des Solovki, Canal +, 1988). Les exécutions par fusillade étaient réalisées par des sections spéciales de l’OGPU, spécialement convoquées sur l’île à cet effet pour un plus grand secret.

Crédits : archives du musée des Solovki
Crédits : archives du musée des Solovki

Gorki (Maxime, écrivain) :

Gorki a visité les Solovki en 1926. Les autorités du camp avaient tout fait pour rendre « agréable » le camp pendant sa visite, et les prisonniers lisaient le journal en déjeunant à des tables fleuries. On dit que les prisonniers lisaient le journal à l’envers… On ne peut affirmer ce que Gorki sut, ou non, des réelles conditions de vie des prisonniers ni s’il fut dupe de la mise en scène, mais il loua ensuite « la beauté de l’île » et affirma « la nécessité de tels camps dans notre pays ». La déception fut immense parmi les prisonniers. (Il existe des photos de cette visite dans la maison-musée de l’écrivain à Moscou.)

Handicapés :

Les handicapés, les invalides et ceux qui ne voulaient pas travailler étaient envoyés sur l’île de Kond (en dehors de l’archipel des Solovki). Ne pouvant « produire ce qu’ils coûtaient », ils mouraient de faim. Le terme d’« extermination », ici, n’est pas contesté.

Origine :

Toutes les couches sociales furent représentées aux Solovki (paysans, princes, banquiers, scientifiques ou artistes de renom, prêtres de tout rang). Ils n’avaient en commun que le fait d’avoir été jugés « particulièrement dangereux » pour l’Etat soviétique.

Pierre :

En 1990, une pierre venant des Solovki fut placée devant l’immeuble du KGB à la Loubianka à Moscou, à la mémoire des victimes du totalitarisme.

Propagande :

Un film de propagande fut tourné en 1929 pour montrer au reste du monde qu’on était bien traité dans les camps soviétiques. On y voit un garde goûtant la soupe des prisonniers pour s’assurer de sa qualité, des cuisiniers en toque et des détenus prenant leur repas sur des nappes blanches agrémentés de bouquets de fleurs (documentaire Canal +).

Purges :

Lors des purges de 1937, le quota de personnes à fusiller transmis aux autorités du camp fut de 1600. L’administration établit des listes en fonction des dossiers des détenus. 1111 personnes furent envoyées, dans le plus grand secret, à Medjegorsk, par péniche puis par train, et fusillées à tour de rôle. Un deuxième groupe fut envoyé et fusillé dans la région de Leningrad. Un troisième groupe, de 200 personnes, n’a pu être évacué et a été fusillé en avril 38 aux Solovki au pied du Mont Sekirnaïa (Sekirka) (cf Quartiers d’isolement). Le quota fut atteint.

Quartiers d’isolement :

Le camp des Solovki comportait deux quartiers d’isolement, l’église de la Sekirka pour les hommes et l’ermitage de Saint-André pour les femmes. On y envoyait ceux qui avaient refusé d’exécuter un ordre, regardé un gardien de travers… Les détenus y étaient battus à tout propos, fusillés, mais surtout torturés : le supplice des moustiques (attaché nu dehors en plein été, le détenu mourait de suites de ses piqûres), le supplice du rez de chaussée (les prisonniers étaient laissés, nus, au rez de chaussée de l’église en plein hiver. Ils y mouraient le plus souvent de froid), enfin le supplice des planchettes (assis, avec interdiction de bouger, les pieds dans le vide sur des planchettes étroites qui sciaient progressivement la peau). On pouvait être condamné à des peines allant de deux semaines à un an de quartier d’isolement, en moyenne de deux semaines à trois mois, rares étant ceux qui tenaient plus longtemps. Selon un rescapé de la Sekirka : « ne revenaient que des cadavres vivants » (documentaire Canal +).

Camp des Solovki, Photos : archives du musée des Solovki
Crédits : archives du musée des Solovki

Recherches :

Le musée d’état des Solovki effectue des recherches sur l”ensemble des victimes du Goulag, le cabinet historique du monastère concentre les siennes sur les détenus religieux (prêtres, moines, laïques).

Secret :

Le secret entourant le camp des Solovki fut bien gardé : le NKVD a fait signer à ceux qui sont restés après la fermeture du camp (cf Descendants) des documents certifiant qu’ils ne parleraient jamais de leur passé de détenus, leur interdisant même d’évoquer le sujet entre eux. Des commissions du KGB vinrent, jusque dans les années 60, vérifier le strict respect de ces obligations.

Symbole :

Sur le territoire des Solovki furent élaborées les méthodes de détention qui seraient appliquées ensuite dans tous les camps d’URSS, en répondant notamment à ces questions : comment nourrir les détenus pour qu’ils ne meurent pas, quel détenu peut travailler et dans quel type d’activité, comment les enterrer… C’est peut-être pour cette raison que les Solovki sont devenues un tel symbole du goulag.

Tri :

Les prisonniers étaient « triés » pendant la période de quarantaine qui suivait leur arrivée sur l’île. Après vérification de leur état de santé, de leur âge, et de l’article du Code pénal selon lequel ils avaient été condamnés, ils étaient affectés à telle ou telle activité : le recueil de la tourbe, la construction de routes ou de chemins de fer, la culture maraîchère et les travaux du bois nécessitaient des paysans ou des gens en bonne santé, tandis que les intellectuels étaient dirigés vers le théâtre, la bibliothéque, le cinéma. Il existait donc une volonté de placer les prisonniers là où ils seraient les plus efficaces avec, pourtant, une exception de taille : si l’on avait été condamné en vertu de l’article 58 du Code pénal (contre révolution, espionnage, agitation politique…), on ne pouvait pas être amnistié et on allait obligatoirement aux travaux pénibles.

La rédaction remercie Antonina Sochina, Olga Bochkariova, Anna Balandina et Georges Ossorguine pour leur aide précieuse dans la réalisation de ce dossier.

Jean-Félix De la ville Baugé

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  1. Bonjour, vous dites qu’il existe une liste des prisonniers des Solovski établie par un chercheur. Pouvez-vous me dire comment avoir accès à ce travail?

    Bonne année

Les commentaires sont fermés.