Le Courrier de Russie

Nijni Novgorod, ville soumise

A l’automne, Nijni Novgorod se couvre d’un voile nuageux que l’on voudrait soulever de l’index pour mieux pouvoir respirer. La ville se replie sur elle-même, et se soumet à l’hiver qui s’annonce. Abritant plus d’un million d’habitants, Nijni Novgorod est la cinquième ville de Russie. Que cache cette cité soviétique anciennement fermée au reste du monde ? Reportage.

Photo: Nina Fasciaux

Le 4 novembre 2012, jour de l’Unité nationale « et de la bonne action », la mairie de Nijni Novgorod a offert à ses habitants une nouvelle station de métro qui relie enfin la ville haute et la ville basse, séparées par le fleuve Oka. Les habitants ont ainsi bon espoir que ce maigre changement ait raison des « deux heures de voiture qu’il faut pour traverser la ville », engorgée dans le trafic chaque jour.

Depuis la ville basse, on aperçoit également le tout nouveau funiculaire lancé cette même année, et qui fait le pont entre les deux rives de la Volga, toujours plus loin vers l’Oural – et le village de Bor. La ville haute, elle, est la partie la plus ancienne, couronnée par le Kremlin et ses 11 tours, et donnant à la cité tout son caractère.

Photo: Nina Fasciaux

De l’argent dans les poches

Dès les premières lueurs du jour, la ville s’anime, les bouchons se forment sur les rives des deux fleuves : les échoppes ouvrent, les ouvriers rejoignent leurs usines dans la ville basse, les commerçants se bousculent vers le centre-ville – dans la partie haute.

« Saint-Pétersbourg est le cœur de la Russie, Moscou en est la tête et Nijni Novgorod, la poche », disent les Russes. On aurait rêvé adage plus romantique pour cette ville si douce dont les deux fleuves, l’Oka et la Volga, la renvoient à son obligation de « faire de l’argent et du commerce » dès le 17ème siècle, lorsque le plus riche marchand de Russie, Stroganov, s’y installa.

Cette activité assignée à Nijni Novgorod s’est développée par la suite, lorsque la ville a abrité la foire de Saint-Macaire et est devenue un grand centre d’échanges, aidé en cela par l’arrivée du transsibérien en 1862, et de l’exposition russe de l’industrie et du commerce en 1896.

En 1913 est érigée une magnifique bâtisse qui est venue conforter l’image « d’une ville d’argent » : en effet, une banque d’Etat aux allures de palais s’élève toujours sur Bolshaya Prokrovkaya, artère commerçante de Nijni Novgorod qui aboutit au Kremlin.

Photo: Nina Fasciaux

Gorki, fermée jusqu’en 1991

C’est pendant la période soviétique qu’est né dans la ville un grand complexe militaro-industriel, avec notamment dans les années 30 le lancement de l’usine automobile GAZ, resté depuis le plus grand employeur de la ville. Il subsiste également aux habitants une fierté – celle d’avoir fourni les armes ayant aidé à remporter la grande guerre patriotique. Ainsi pendant la seconde Guerre Mondiale, Nijni Novgorod fut le premier centre de production d’armement de Russie : tanks, roquettes, avions sont désormais exposés ça et là, jusque dans le Kremlin, pour commémorer l’effort national de cette ville stratégique bombardée 47 fois par les Allemands.

Gorki, du nom de l’écrivain qui l’a vu naître, était fermée aux étrangers sous l’URSS jusqu’en 1991 : « On possédait l’une des meilleures universités linguistiques de Russie », raconte une habitante de Nijni Novgorod. « Mais pour parler à qui, je vous le demande ? On envoyait les étudiants en Algérie pour qu’ils pratiquent un peu le français, vous imaginez ? » poursuit-elle, amusée.

Ce qu’il reste de cette époque se situe, une fois de plus, dans ses murs : le musée Maxime Gorki a élu domicile dans la maison de planches où l’auteur vécut, et le musée Sakharov, dans l’appartement que le scientifique occupa lors de ses six années d’isolement.

Nijni Novgorod, trompe l’œil

Fermée, la ville n’en a pourtant pas l’air avec ses habitants bilingues et ses cafés accueillants. Quant à l’argent qui circule, il n’y paraît pas : Nijni est modeste, non ostentatoire, elle ne brille même pas sous ces nuages d’automne qu’elle porte comme un vieux chandail. A vrai dire, Nijni Novgorod sera celle que vous voudrez bien voir – tantôt fermée, tantôt ouverte, glaciale ou agréable, pressée ou languissante.

Photo: Vera Gaufman

A Nijni Novgorod, on est à la fois spectateur et le metteur en scène : la ville s’exécute, comme elle l’a toujours fait. Soumise tour à tour aux envahisseurs tatars et mongols, aux fleuves qu’elle dessert, aux habitants qui la hantent, la ville est malléable comme de la pâte à modeler.

Mais ne vous y trompez pas – c’est bien vous qui êtes soumis à votre affection pour elle, quelle que soit la facette de sa personnalité que vous aurez choisie.

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