Le Courrier de Russie

Muezzins de Novgorod

Faut-il fabriquer des cloches ou des missiles ? pourrait-on se demander en regardant l’actualité. Nous avons dû choisir cette semaine entre la fin du bouclier anti-missiles et le 115ème anniversaire de la cité de Novgorod. Ce dernier anniversaire nous a semblé autrement plus signifiant pour la Russie que les élucubrations américaines. C’est peut-être en Russie que le choix entre la cloche et le canon s’est posé de la manière la plus aigüe. Il semble désormais aussi se poser à l’homme de la rue. Le Courrier de Russie est parti en reportage à Novgorod pour tenter de répondre à cette question et a découvert qu’on peut aujourd’hui avoir trente ans, sonner les cloches et mettre des baskets.

Pour arriver sous les voûtes de la Sainte-Sophie, à Istanbul, il faut traverser le pont Galata. Le pont qui mène à la demeure de la Sagesse Divine (1) à Novgorod n’a pas de nom. Courbé et étroit, il enjambe la rivière Volkhov – qui vit passer la barque de Riourik, fondateur de l’État russe – pour se faufiler dans l’enceinte du Kremlin et venir se briser contre les murs de l’église. Je marche sur le pont sans nom, portée par le son des cloches ; à l’époque, le chant des muezzins m’avait ainsi transportée au-dessus de la Corne d’Or.

Sur la rive droite, je rencontre Alexeï Zavarine et Viatcheslav Volkhonski. Tous les jours, ils font sonner les cloches de la Sainte Sophie pour appeler les habitants de Novgorod à la prière. Une trentaine d’années, en jeans et baskets, ils ressemblent à des gamins passionnés par leurs jouets. D’autres parlent avec autant d’enthousiasme de leur collection d’armes. Ceux-là dissertent sur leurs cloches. Qu’ils sonnent « parce qu’ils adorent sonner ».

Nous flânons entre les coupoles argentées. Des cloches commencent à orner leurs tourelles à partir du Xe siècle. Elles arrivent en Russie dans la même boîte à bijoux byzantine que le Livre, l’icône et la croix. Jusqu’au XVe siècle, les Russes ne fabriquent pratiquement pas de cloches eux-mêmes, ils les importent d’Europe. La première fonderie ouvre à Moscou en 1479 sous la houlette d’Aristote Fioravanti, architecte italien, fondateur de la sacro-sainte cathédrale russe de l’Assomption. Les disciples apprennent les leçons du sage, si parfaitement que ce sont eux qui fondront, un siècle plus tard, les plus gigantesques cloches du monde chrétien. […]