Le Courrier de Russie

Perm : la ville qui ne se presse pas

Crédits: Sergueï Elkin / Ria Novosti

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Aleksey Zhundrikov a vécu 27 ans à Perm avant de s’installer à Moscou pour travailler comme journaliste. Il explique dans un billet pourquoi sa ville ne se presse jamais, ce qui ne l’empêche pas d’être toujours à l’heure.

Installation contemporaine à Perm. Littéralement : « Le bonheur ne se trouve pas derrière les montagnes ». (Réseaux sociaux)

Perm fait moins parler d’elle que ses voisines, Kazan et Ekaterinbourg. Elle n’est pas pourtant moins ambitieuse que la capitale tatare, festive et multiculturelle, ni que le centre administratif de l’Oural, qui a toujours tenu tête à Moscou. Perm se pense comme une ville forte, au passé ancien et au futur prometteur. Elle aussi veut être plus qu’une énième ville de province perdue dans la taïga. Simplement, elle ne le hurle pas à tous les coins de rue ; Perm avance lentement mais sûrement – et en silence. Perm est à l’extrême est du continent européen, et cela semble l’avoir aidée à assimiler une règle d’or des civilisations orientales : ne jamais se presser et songer toujours à conserver précieusement ce qui, souvent, se perd dans la précipitation.

Il y a trois siècles, pour Moscou, Perm, c’était la Sibérie. Puis, peu à peu, la ville a commencé d’être associée, dans les représentations de la capitale, avec la région Oural ; et l’histoire de Perm fut un temps étroitement liée à cette région – à ses usines, ses révolutions et ses plans quinquennaux. Au XXIe siècle, sans bouger d’un millimètre, Perm a fait un nouveau pas vers l’Europe : avec la nouvelle division administrative fédérale, elle s’est retrouvée à faire partie du district de la Volga. Parce que la Kama, cette rivière que borde la ville, se jette dans la Volga !, vous diront les fonctionnaires.

Mais à Perm, on en est persuadé, les géographes se trompent : c’est la Volga qui se jette dans la Kama, et non l’inverse ! Et peut-être n’a-t-on pas tort de le croire… Observez-la, cette Kama, large de 800 mètres à 1 kilomètre et demi, couler tranquillement le long de la ville : on dirait que toutes les rues de Perm cherchent à l’imiter, elles sont presqu’aussi larges que la rivière, au point que deux groupes de gens peuvent facilement y passer sans devoir se céder le passage. Les places de la ville, elles aussi, sont larges, et ce n’est pas par hasard que les habitants de Perm emploient plus souvent que tous les autres Russes le terme français d’« esplanade ». C’est ainsi qu’ils appellent ce vaste espace du centre-ville, où l’on se balade et où l’on se fixe rendez-vous, et qui fait exactement deux fois et demie la taille de la place Rouge moscovite.

La gare fluviale de Perm. Crédits : youperm.ru

Située aux confins de trois mondes – la Sibérie, l’Oural et l’Europe –, Perm porte la trace de chacun d’eux. De la Sibérie, Perm a hérité ses hivers rudes et ses paysages de taïga pittoresques. De l’Oural, Perm tient son industrie développée mais aussi sa multitude de petites rivières, belles et rebelles. D’Europe, enfin, Perm a reçu ses nuits blanches – quoiqu’un peu moins claires que celles de Saint-Pétersbourg.

On trouve dans la ville des vestiges des deux passés, impérial et soviétique, qui, malgré leur dissonance, ne sont jamais contradictoires. Le Théâtre d’opéra et de ballet, la Rotonde du parc Gorki, la maison de Diaghilev et l’université de Perm ornent tout autant la ville que la Maison de la culture Soldatov ou le Commissariat central. Ce dernier, construit dans le style Empire stalinien, est communément surnommé la « Tour de la mort » par les habitants. La légende raconte que dans les années 1930, les tchékistes du NKVD y ont torturé et assassiné. Mais pour une fois, la réalité est plus prosaïque : le bâtiment, érigé bien après les vagues de répression stalinienne, n’en fut, fort heureusement, jamais le théâtre.

La « tour de la mort » à Perm / Wikimedia

Sensible aux influences extérieures, Perm emprunte ; mais elle donne aussi, et sa contribution à la science et à la culture mondiales n’est pas négligeable. La ville a ainsi laissé son nom à la dernière période du paléozoïque : le permien. Les premières traces de ce système géologique ont en effet été découvertes près de Perm en 1841, par le scientifique écossais Roderick Murchison. Pour en savoir plus, rendez-vous au musée des Antiquités de Perm, rue Sibirskaïa, ludique, moderne et très apprécié des enfants.

Perm est également entrée dans la littérature : les philologues affirment que c’est ici que vivaient les prototypes des trois sœurs de Tchekhov, qui a visité la ville quelques fois, et que le lieu a également inspiré Boris Pasternak pour la ville de Iouriatine, dans son Docteur Jivago.

C’est encore à Perm – cela, au moins, ne fait aucun doute – qu’a passé sa jeunesse Serge Diaghilev, le futur créateur des Saisons russes et du Ballet russe à Paris. La maison de sa famille, qui existe toujours, abrite aujourd’hui un musée et un gymnase très prestigieux. Des festivals dédiés à la mémoire du célèbre imprésario sont régulièrement organisés dans la ville. Perm conserve une tradition de ballet bien ancrée, et il n’est pas rare d’y croiser une étoile du Mariinsky, en visite pour un spectacle.

Peu à peu, avec sa tranquillité habituelle, Perm est aussi entrée dans la politique mondiale : Barack Obama revient dans ses mémoires sur sa visite à Perm en qualité de sénateur, en 2005. Le futur président américain, qui venait inspecter une usine de destruction de missiles, se souvient notamment avoir dû passer plusieurs heures à l’aéroport de la ville, bloqué par des douaniers suspicieux.

Sous l’URSS, Perm était une cité fermée aux étrangers, une partie de ses usines fabriquant des armes. Aujourd’hui, la ville se défait peu à peu de ce passé soviétique : la rue des Bolchéviques a retrouvé son nom historique d’Ekaterininskaïa, celle des Communistes est redevenue Pierre et Paul, celle d’Ordjonikidze est de nouveau Monastyrskaïa. Perm se cherche actuellement une nouvelle identité.

Dans le centre-ville, sur la rue Lénine – une des rares à avoir conservé son nom révolutionnaire –, on aperçoit, aux côtés d’une gigantesque médaille de Lénine dont la ville avait été décorée en 1971 pour la vigueur de son développement industriel, des objets d’art contemporain. En face de la bibliothèque se dresse une pomme verte croquée de trois mètres de haut qui, selon sa créatrice, l’artiste Jeanna Kadyrova, symbolise la société de consommation et, près de la gare, une immense lettre П cyrillique (« P »), que les habitants surnomment entre eux leur « tabouret ».


Ces monuments sont les quelques rares vestiges de la « révolution culturelle » opérée par le sulfureux galeriste Marat Guelman entre 2008 et 2013, avec le soutien du gouverneur de l’époque, Oleg Tchirkounov. Cette « révolution » et son héritage sont perçus de façon ambiguë dans la ville. D’un côté, les habitants reprochent à l’ex-gouverneur de s’être passionné outre-mesure pour l’art contemporain tout en délaissant un certain nombre de questions autrement essentielles, telles la construction tant attendue du nouveau bâtiment de la galerie des Beaux-arts, le déménagement du zoo qui occupe aujourd’hui le territoire de l’ancien cimetière ou la reconstruction de l’aéroport. Mais dans le même temps, les Permiens concèdent que la « révolution » de Guelman a aussi apporté son lot de progrès, notamment l’arrivée du jeune chef d’orchestre Teodor Currentzis à la tête du Théâtre d’opéra et de ballet, où il a remporté depuis toute une volée de prix et récompenses.

Pourtant, même avant la « révolution », la ville avait de quoi gâter les amateurs : Perm possède depuis déjà 25 ans un des théâtres les plus mystiques de Russie, le Ou mosta (« Auprès du Pont »). Et dans les années 2000, des cinéastes de Perm ont réalisé une série satyrique sur leur ville, Les Vrais mecs [Реальные пацаны], qui, diffusée à la télévision nationale en 2010, a fait connaître la ville dans tout le pays.

Chaque jour, la ville continue d’apprendre à ses habitants à avancer sans se presser, et à user de leur provincialité pour atteindre des buts ambitieux et dignes d’une capitale.

Perm, peuplée d’un million d’habitants et située dans le sud de l’Oural, est la capitale administrative du kraï de Perm, qui occupe une superficie de 160 236 km2 et recense une population globale de 2 600 000 personnes. La ville est un important centre industriel régional, avec de gros fabricants pétrochimiques et d’engrais, tels Lukoïl et Uralkali, ainsi que des usines de lasers et de câbles (PNPPK et Kamkabel).