Kazan, capitale à deux têtes

« De par sa force tranquille émanant de l’alliance entre influences occidentales et orientales, Kazan est de toute première classe »


Imaginons un être ordinaire, disons un Européen, un peu arrogant et bourré de préjugés sur le reste du monde. Certes, il est cultivé, mais il n’a accès qu’à l’information qu’on lui donne, et dont, un peu malgré lui, il se contente.

La mosquée Qolsharif derrière les murs du Kremlin de Kazan. Crédits: Vasily Aleksandrov/ TASS
La mosquée Qolsharif derrière les murs du Kremlin de Kazan. Crédits: Vasily Aleksandrov/ TASS

Imaginons donc que cet homme, à la fois érudit et ignorant, se dise un jour que, n’ayant rien de mieux à faire, il pourrait ma foi !, se rendre en Russie, qu’a priori, il n’aime pas – mais qu’à cela ne tienne – ça lui fournira, au pire, une excellente occasion de râler un peu.

Comprenons bien que cet homme ne donnera plus jamais à la Russie une seconde chance puisqu’à la base, après tout – il s’en fout. Il s’interroge : où aller ?

Saint-Pétersbourg est beaucoup trop européenne, clinquante mais déjà trop vieille – à choisir, il préfère la Venise du Sud. Moscou a l’air si grise, si grande, si soviétique… non, se dit-il, ce serait prendre le risque de rester enfermé dans sa chambre d’hôtel, découragé par tant de ciment et d’immensité. Vladivostok, il ne l’envisage pas – d’ailleurs, il ne sait même pas la situer sur une carte, tellement c’est loin. Et la Sibérie, pense-t-il, est très certainement interdite aux étrangers.

Cet homme-là doit aller à Kazan. Kazan est proche et lointaine, orthodoxe et musulmane, dépaysante et familière. Elle désoriente et désempare de par ses deux aspects fondamentaux indissociables : elle est à la fois moderne – et berceau de la tolérance.

Vue sur le centre-ville de Kazan. Crédits: kzn.ru
Vue sur le centre-ville de Kazan. Crédits: kzn.ru

Moderne, Kazan l’était par essence, bien avant les Universiades de 2013. La ville offrait alors une modernité toute russe et invisible à l’œil nu : ses bâtiments étaient délabrés, ses routes crevassées et poussiéreuses, ses infrastructures de transport – ancestraux. La contemporanéité de la ville résidait ailleurs, dans une énergie latente et asiatique, dans un cosmopolitisme unique : pour les trouver, il fallait gratter un peu, passer entre les minarets bleus de la mosquée Qolsharif et les églises qui s’écroulaient, s’enfoncer dans des tavernes rabougries.

Ainsi pouvait-on se figurer l’avant-garde de peuples (tatare et slave) qui cohabitent en paix sans en faire toute une histoire, voir partout la jeunesse qui éclot et les promesses paisibles qu’offrent l’islam conjugué à la chrétienté.

Kazan accueillait alors – déjà – des cultures et sous-cultures discrètes, qui ne se résumaient ni au folklore ni au classique – et ça transpirait jusque dans les murs qui s’effritaient.

Désormais, Kazan a un aspect moderne (esthétique) inédit en Russie. Avec les Universiades, elle a pris par intraveineuse et à coups de centaines milliards de roubles un bain de jouvence. Le parvis de la gare, qui ressemblait à n’importe quel autre sur la route du Transsibérien et sentait le rance, annonce maintenant la couleur : Kazan a fait un bond en avant de cinquante ans.

Les routes sont lisses, les façades des bâtiments flambant neuves : mais Kazan n’est pas Sotchi, et tout y à été fait avec retenue et élégance. Il vous faudra désormais gratter à l’envers pour retrouver l’obsolescence passée, faire un détour par des cours d’immeuble dissimulées où la peinture est encore défraîchie.

De par sa force tranquille émanant de l’alliance entre influences occidentales et orientales, Kazan est de toute première classe, son architecture originale et ses avenues immaculées ravissent l’œil occidental, écrasent de majesté l’arrogance des ignorants, et l’on y revient quand il le faut pour se souvenir que la Russie – c’est aussi et surtout ça.

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