Le Courrier de Russie

Rostov-sur-le Don : ville douce, ville dure

Fait-il bon vivre à Rostov-sur-le-Don ? 86 % de ses habitants le pensaient en 2014, selon un sondage mené par la revue Rousskiï Reporter. Qu’est-ce qu’ils apprécient particulièrement dans leur ville, et qu’est-ce qui leur déplaît ? Reportage.

Baignade au bord du Don, près de Rostov. Crédits : Viktor Pogontsev

Rostov-sur-le-Don ressemble à beaucoup d’endroits dans le monde et à aucun en particulier. On évoque souvent New York pour la comparaison. Ici, comme dans la grande ville américaine, les rues forment une grille, et l’on fixe ses rendez-vous à tel ou tel angle. Dans le quartier de Nakhitchevan, ancienne ville arménienne de Nakhitchevan-sur-le-Don, ce ne sont même plus des rues mais des lignes : 1re, 5e, 49e… Au centre de Rostov, parmi les hôtels particuliers du XIXe siècle, on voit soudain se dresser le centre résidentiel Tchekhov, qui aurait toute sa place dans le quartier de Tribeca, sur Manhattan. Plus loin, les restos chinois et autres salons de coiffure ethniques vous plongent dans l’ambiance de Brooklyn.

Le cœur de Rostov est son marché central, curiosité principale invariablement recommandée par tous les guides. Très tôt le matin, y affluent des fournisseurs et des grossistes. Les vendeurs installent leurs marchandises sur des étals et crient tous en chœur : Poulet à cent roubles ! Fraises du potager, deux cents roubles ! Lait frais, tvorog, lait de chèvre ! Bière ! Khatch ! Du khatch, ici ? Oui, bien sûr, c’est du vrai, viens ! [Le khatch est une soupe traditionnelle arménienne à base de pieds et de queues de veau, ndlr].

Le marché central de Rostov. Crédits : Pavel Pelevin/Strana

Passés le clocher et la cathédrale, on descend l’avenue Boudennovskiï, puis la rue Beregovaïa, qui longe le Don, avant d’atteindre le haut d’une colline, derrière laquelle se déploie la curiosité numéro 2 de la ville : les anciens entrepôts Paramonov. On y trouve des murs de brique et de nombreux habitants de la ville sautant dans l’eau : lorsque les entrepôts ont été abandonnés, les gens y ont creusé une piscine avec l’eau de la source qui coule à proximité. L’herbe y est verte presque toute l’année, et, quand la chaleur s’installe sur Rostov, les gens viennent de toute la ville pour se rafraîchir et bronzer sur les ruines en briques.

Beaucoup d’habitants vous diront que la vie à Rostov devient plus dure d’année en année. Mais ils vous diront aussi que c’est la meilleure des villes, et qu’ils ne la quitteraient pour rien au monde. Parce que c’est Rostov, la capitale du Sud de la Russie, le fameux « Papa-Rostov » !

Les anciens entrepôts Paramonov. Crédits : Andrei Gordeev/Flickr

Rostov branchée

Au cours des quelques dernières années, le secteur de la restauration s’y est développé d’une manière impressionnante. D’autant que Rostov a su éviter les grandes enseignes moscovites : les restaurants sont majoritairement ouverts et gérés par des locaux. Certains ont des noms aussi saugrenus que L’oreille et l’ours, avec Van Gogh sur l’enseigne, ou encore L’oie et le plat à four ou Papa rassasié. La ville possède aussi des théâtres privés et des espaces de coworking, et le vélo y devient de plus en plus populaire.

Les habitants de Rostov suivent de près les succès de Krasnodar, la ville « concurrente », elle aussi en lice pour le titre de « capitale du Sud russe ». D’accord, Krasnodar a déjà son cinéma IMAX, mais le premier Starbucks a ouvert deux mois plus tôt chez nous que chez eux, se disent les habitants de Rostov. La ville a aussi une vie culturelle très riche : ses groupes de rock et de rap font salle pleine dans toute la Russie [Kasta, Motorama, Zaprechennie Barabanchiki, ndlr]. La jeunesse de Rostov se passionne pour l’art et le design, au point de traduire en russe et de publier à leur compte le célèbre magazine américain Kinfolk.

Pour autant, Rostov n’est pas un paradis sur Terre : la ville étouffe dans les embouteillages, souffre de pollution et du manque de professionnalisme de ses services communaux : l’hiver dernier, elle s’est retrouvée ensevelie sous la neige. Les habitants aiment faire des plaisanteries sur le métro qu’on leur promet depuis bientôt 80 ans mais dont on n’aperçoit toujours pas le bout du nez. Et pourtant, Rostov va de l’avant, c’est indéniable. Ce qui est malheureusement loin d’être le cas de toutes les villes de Russie.

Les voix de Rostov

Au croisement de l’avenue Boudennovskiï et de la rue Sadovaïa se situe le bureau de Titoul, plus grande agence immobilière de la région. Le directeur, Evgueni Sosnitskiï, a orné son bureau de clichés de la vieille Rostov. Sosnitskiï est connu en ville : il anime un blog sur les rues de Rostov, a financé des monuments, fait renaître la fête des arbres et peut parler pendant des heures des vieilles maisons de la ville.

Comme tout le monde ici, Sosnitskiï estime que Rostov décline : les rues sont sales, les façades se fissurent, les cours d’immeubles sentent l’urine. Parmi les changements positifs, il ne peut citer que le pont récemment construit sur le Don et l’apparition d’espaces de coworking. « Mais il reste trop d’autres problèmes dont personne ne veut se charger, déplore-t-il, avant d’ajouter : Rostov est pourtant tellement belle ! »

« Certains surnommaient Rostov le Chicago russe, d’autres, le petit Paris, poursuit Sosnitskiï. Historiquement, c’est une ville marchande où les gens n’ont jamais craint d’étaler leur richesse. Ici, les relations capitalistes ont perduré même à l’époque soviétique. Comme le disait l’écrivain Marietta Chaguinian, Rostov est une ville créée par des spéculateurs pour des spéculateurs. » Sosnitskiï se pense lui aussi comme un « spéculateur ». « Je suis un marchand, un intermédiaire », conclut-il.

Le TSUM à Rostov-sur-le-Don. Crédits : © xtreamfury, photosight.ru

Rostov hors du temps

La rue Bolchaïa Sadovaïa sépare Rostov en deux parties bien distinctes : au nord, une ville propre et moderne, au sud, une cité poussiéreuse et qui s’effondre lentement. C’est dans le sud que je rencontre Alexandre Kojine, historien et amoureux de la ville. Il sait tout de Rostov, dont il parle à la fois au présent, au passé et au futur. « Voici la rue des Journaux, énumère-t-il, qui s’appelait avant rue de Kazan et que ses habitants surnommaient la Descente aux cochons. Il y avait une église, ici. Elle a été rasée pour construire une école. En 1942, les Allemands ont réuni ici tous les Juifs de la ville et les ont fusillés à Zmievskaïa Balka. 27 000 morts.»

Kojine préside l’association municipale de protection des monuments historiques, basée dans une belle maison ancienne à l’escalier de fer forgé. Kojine partage son étage avec une diseuse de bonne aventure et le siège du Parti des retraités pour la justice. Le bureau de l’historien, minuscule, est rempli de livres, de tableaux et de bibelots. En plein centre-ville, on peut se croire ici dans une autre dimension : chez Kojine, le temps coule lentement. Il est célèbre pour avoir fait venir à Rostov Soljenitsyne, en 1994. L’historien rappelle que l’écrivain dissident a fait une partie de sa scolarité à Rostov et aimait la ville. De retour en Russie, il voulait s’y rendre secrètement. Kojine l’a aidé en louant pour lui, à son nom, une chambre à l’hôtel Moskovskaïa. L’historien précise que Soljenitsyne avait refusé de s’arrêter à l’Intourist, bien plus prestigieux. « Je ne veux pas être un touriste étranger dans ma ville ! », aurait-il affirmé. [Intourist signifie touriste étranger en russe, ndt]. Toutefois, le gouverneur a appris que le prix Nobel arrivait dans son fief et réservé les cinq restaurants situés à proximité de son hôtel pour lui faire bon accueil. « Les tables croulaient sous les plats, se souvient Kojine, Soljenitsyne a bien bu et bien mangé. Je me souviens d’avoir été un peu étonné, moi qui le prenais pour un ascète… »

Rostov la bourgeoise

Sur les berges de Rostov-sur-le-Don. Crédits : old.rostovtime.ru

À Rostov, même après 18 heures, la chaleur ne retombe pas. Sur la berge récemment restaurée, des hommes ôtent leurs T-shirts et entrent, en jean, dans une fontaine musicale. C’est là que je retrouve Vadim Kalinitch, propriétaire de plusieurs restaurants de la ville. Kalinitch est grand, a le crâne rasé et porte la barbe. Il doit avoir la quarantaine mais fait plus jeune. Dans son empire : quarante restaurants et l’immense réseau de bars à sushis Ris. Son restaurant le plus populaire est le Bukowski, du nom du célèbre écrivain américain. Il se situe dans une usine de tabac désaffectée : à l’heure du déjeuner, on y voit affluer des jeunes branchés, mais aussi des militaires, des policiers, des procureurs et des banquiers.

« Les gens doivent pouvoir manger et discuter tranquillement, affirme Kalinitch. C’est ça, le plus important dans un restaurant ». Selon l’entrepreneur, l’habitant typique de Rostov vit sa vie sans s’intéresser spécialement à ce qui se passe ailleurs. Il regarde sous ses pieds en marchant, connaît sa terre et ses racines, et se fiche du reste. Kalinitch se souvient de ces habitants de Rostov qui, un jour, en franchissant la frontière russo-ukrainienne, ont répondu en chœur, au douanier qui leur demandait de quel pays ils étaient citoyens : « de Rostov ! »

Pour booster le tourisme dans sa ville, Kalinitch propose d’ouvrir un musée de Tchikatilo, ce célèbre tueur en série des années 1980, originaire de la région. « Pourquoi en aurions-nous honte ?, interroge l’entrepreneur. Le monde entier a des musées consacrés aux grands criminels et aux mafias, alors pourquoi pas nous ?! » Son autre grand rêve est de transformer Rostov en une Mecque gastronomique de la Russie. Ce n’est pas encore le cas, mais les restaurants de Kalinitch font des émules et en inspirent plus d’un : dans la même rue que le Bukowski, quelqu’un a notamment ouvert le bar Chinaski – du nom d’un personnage de l’écrivain.

Alors que nous discutons, je vois trois hommes entrer chez Bukowski. Ils demandent au serveur s’il a de la « bière coupée ».

« Qu’est-ce que c’est que ça, répond ce dernier, jamais entendu parler ! » « Comment ça, tu n’en as pas entendu parler ?, s’exclament les hommes : moitié blanche moitié brune, tu mélanges tout ça et tu nous l’apportes ! » C’est ça, finalement, Rostov : cet endroit où le décor américain et le Russe typique se rencontrent, et où il n’en résulte rien de grave. Au contraire.

Rostov-sur-le Don est la capitale administrative de l’oblast de Rostov, une région du sud russe qui recense plus de quatre millions d’habitants, pour une superficie de 100 800 km2. La ville, relativement prospère grâce à ses nombreuses entreprises dynamiques, constitue l’un des plus importants centres industriels, agricoles, scientifiques et culturels de la région Sud. Les deux principales entreprises de Rostov sont le constructeur de machines agricoles Rostselmach et le fabricant d’hélicoptères Rostvertol.