Le Courrier de Russie

Jangar : le code secret des Kalmouks

Les Finlandais ont le Kalevala, les Russes Le Dit de la campagne d’Igor, les Français La Chanson de Roland… Les Kalmouks, ce peuple bouddhiste vivant dans le sud de la Russie, au bord de la mer Caspienne, ont le Jangar. En 2015, les Kalmouks célèbrent le 575e anniversaire de cette épopée, transmise oralement de génération en génération par des conteurs, les jangartchis. Le journal Rossiïskaïa Gazeta a interviewé le plus jeune conteur-jangartchi, Dmitri Sharaïev, qui, malgré ses 29 ans, est déjà célèbre en Kalmoukie.

Dmitri Sharaïev. Crédits : VK

Rossiïskaïa Gazeta : Comment tout a commencé ?

Dmitri Sharaïev : Je suis né et j’ai grandi dans le village de Tchilguir, où les anciens chantaient souvent des chansons kalmoukes en jouant de la dombra [instrument de musique rappelant le luth, ndlr]. À cinq ans, j’ai commencé à les chanter aussi. Je me suis véritablement pris de passion pour le Jangar à l’école, à 12 ans.

R.G. : Aviez-vous un professeur ?

D.S. : Au début, non. J’ai étudié cette épopée à partir de disques. Dans notre école, l’apprentissage de la langue kalmouke était poussé, et notre titulaire nous a un jour fait écouter le Jangar. À l’époque, j’ai été frappé par la façon dont le jangartchi arrivait à prononcer en un souffle plusieurs longues phrases, ce qui semblait impossible à faire pour un individu normal. J’ai été ensorcelé par l’exécution, le texte, la musique. Je me rappelle qu’en écoutant l’épopée, j’ai eu l’impression que mon corps était soudain parcouru de frissons et que quelque chose changeait en moi. Après une telle expérience, il m’était impossible de ne pas chanter le Jangar. J’ai ensuite participé à des concours, j’ai soutenu ma thèse sur le Jangar et, au fond, toute ma vie s’est retrouvée étroitement liée à ce récit épique. Encore aujourd’hui, lorsque je le chante, je sens tout mon corps trembler et mes cheveux se hérisser. C’est un état difficile à décrire.

R.G. : De quoi parle le Jangar ?

D.S. : A l’instar de nombreuses autres œuvres littéraires, le Jangar s’ouvre sur un prologue : « C’était au commencement des temps, lors d’un lointain âge d’or. L’Antiquité amorçait son essor. Une aube majestueuse commençait à poindre… » On explique ensuite qu’à l’âge de deux ans, Jangar se retrouva orphelin et qu’à trois ans, il conquit trois puissances et sella le cheval doré Aranzal. On raconte ses origines et sa biographie jusqu’à ses sept ans. Ensuite débute le récit principal…

R.G. : Jangar est donc le prénom du héros ?

D.S. : En réalité, c’est de nouveau une question difficile. Jangar est davantage qu’une personne. Dans les épopées turques, on rencontre d’ailleurs des prénoms similaires : Yanguir, Jikhanguir… Le Jangar comporte beaucoup d’énigmes et de nombres sacrés. Les anciens sont loin de connaître tous les termes employés dans cette épopée. Et c’est ça, le plus dur : exécuter le Jangar sans toujours en comprendre les mots.

R.G. : Que s’est-il passé ? Ces mots ont-ils été oubliés ?

D.S. : Oui, probablement. Le fait est qu’aujourd’hui, les Kalmouks vivent dans la steppe aride, alors que l’épopée décrit de hautes montagnes, des forêts impénétrables, des sources jaillissant de la terre et de nombreux autres éléments que l’on ne trouve pas dans notre habitat actuel. Il s’agit sans doute d’endroits jadis traversés par nos ancêtres.

R.G. : Mais dans ce cas, le Jangar pourrait dater d’il y a plus de 575 ans ?

D.S. : Nombreux sont ceux qui le pensent. J’en fais d’ailleurs partie. Pour moi, le Jangar a peut-être au moins 1 000 ans. En témoigne le fait que certains mots ne sont pas simplement vieillis mais employés dans une forme très ancienne. Et le volume de l’épopée est considérable.

Dmitri Sharaïev, une dombra à la main. Crédits : Ruslan Melnikov

R.G. : Comment réussissez-vous à interpréter le Jangar de mémoire ? D’autant plus avec ces mots inconnus et désuets ?

D.S. : Ce n’est pas facile. Ce n’est pas pour rien que les anciens disent que seuls 99 chameaux blancs peuvent porter le poids du Jangar.

R.G. : « Blancs », parce cette couleur symbolise la pureté ?

D.S. : Oui. Le Jangar est une œuvre très pure. Ce n’est pas un hasard si, avant de commencer leur récit, les jangartchis prononcent des bénédictions. Le Jangar décrit les meilleures qualités morales et les pensées les plus pures. On y trouve par exemple l’épisode suivant : Jangar est touché par une flèche et seule une femme innocente et aux pensées pures peut le sauver de la mort. Elle doit passer trois fois sur le corps du blessé pour que la flèche tombe et que Jangar guérisse. Cette femme s’avère être la mère d’Aly Khongor-Lev, ami et compagnon d’armes de Jangar, et passe sur le corps de Jangar une première, une deuxième, une troisième fois… La flèche vacille mais ne s’extrait pas du corps du blessé. La femme se souvient alors d’avoir vu jadis, au point du jour, un étalon monter une jument, une image restée gravée dans sa mémoire. Elle repousse ces pensées lointaines et se met à prier. Après quoi la flèche tombe de la blessure de Jangar.

Un autre passage très intéressant : à la différence d’autres épopées d’Asie centrale, le Jangar ne mentionne ni n’humilie les peuples et ethnies contre lesquels des guerres furent menées. Cela témoigne peut-être de la tolérance de nos ancêtres. En outre, le récit met l’accent non seulement sur les batailles et la bravoure militaire, mais également sur l’art de la diplomatie et la capacité de traiter avec l’adversaire en vue d’éviter toute effusion de sang inutile. Sans oublier cette remarquable description, par exemple, du pays enchanteur et odoriférant de Boumba, protégé des froids rigoureux et des chaleurs torrides, caressé par le doux zéphyr, et dont les terres sont rafraîchies par la pluie et les habitants ne vieillissent plus après l’âge de 25 ans. C’est également un rêve pur cher au peuple kalmouk et transmis par les jangartchis au fil des siècles.

R.G. : Pour certains, le Jangar serait doté d’un certain pouvoir mystique…

D.S. : C’est possible. Selon la légende, les jangartchis pouvaient même changer le temps. Lorsqu’ils exécutaient l’épopée et en étaient pénétrés, ils pouvaient déclencher des vents violents ou provoquer des pluies.

R.G. : Et vous, possédez-vous ce don ?

D.S. : Pas encore. Mais je n’ai que 29 ans, il me reste du temps pour me perfectionner. Bien qu’il m’arrive déjà de voir l’influence du Jangar sur les gens. Parfois, certains auditeurs, submergés par un trop-plein d’émotions, se lèvent brusquement, jettent leur chapeau à terre, crient, pleurent ou entrent en transe. Ce n’est sans doute pas par hasard si en langue kalmouke, on ne dit pas « chanter le Jangar ». On dit « chanter une chanson », mais pour le Jangar, on préfère utiliser le verbe « réchauffer ». « Réchauffer le Jangar ». Manifestement dans le sens de « réchauffer les cœurs ». Mais, pour moi, le Jangar n’est pas mystique, il s’agit avant tout de la pureté immaculée d’une pensée exprimée dans une langue sublime, qu’on n’emploie déjà quasiment plus dans les conversations de tous les jours.

Le jangartchi Dmitri Sharaïev est également à l’origine du projet Plamia douchi (« Flammes de l’âme »). Avec ses amis, il se rend dans des villages reculés de Kalmoukie, où il interprète des chants populaires et le Jangar devant les flammes du foyer qui brûlaient jadis dans toutes les yourtes [tente démontable en bois, constituée d’une pièce unique autour d’un poêle, ndlr]. « Nous voulons que les flammes du peuple ne s’éteignent jamais », explique Dmitri Sharaïev. Par ailleurs, les participants du projet Plamia douchi nettoient les sources situées aux alentours d’Elista, la capitale kalmouke, afin que la steppe aride, traversée par les sons de la dombra et les mots antiques du Jangar, ait un peu plus d’eau et que la Kalmoukie ressemble un peu plus au pays féerique de Boumba.