Le Courrier de Russie

Krasnodar, capitale du Sud

Читать на русском

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur Krasnodar sans jamais oser le demander – en dix points. Par Vera Gaufman, Krasnodarienne fervente.

Krasnodar, rue Krasnaïa, en février 2010. Crédits: Vladimir Anosov / Kommersant

Krasnodar, c’est le Sud. Le vrai, le chaud, le tapageur, à l’accent bien prononcé. Quand on sort de l’avion à Moscou, ce sont des odeurs d’essence, d’asphalte et d’argent qui vous sautent au nez. À Krasnodar, rien de tel : on s’y délecte d’arômes de champs de blé et de tranquillité. Tout pousse, chez nous – même les palmiers. Et quand on me dit « Tu es russe, tu dois avoir l’habitude du froid », je réponds : « Non, chez nous, à Krasnodar, à -10°, les écoles ferment. » Et la neige, dans toute mon enfance, je ne l’ai vue que trois fois.

Krasnodar, c’est un « petit Paris » (aux dires d’un écrivain local). On a des boulevards et des platanes, et nous sommes aussi situés sur le 45ème parallèle (le 46ème, en réalité – mais qui compte ?). L’obsession de Paris était particulièrement forte chez les dirigeants de la ville dans les années 2000. Heureusement, la crise de 2008 les a empêchés de parvenir à la similitude complète en démolissant mon cinéma préféré pour y bâtir une Tour Eiffel. Finalement, le cinéma Aurore et sa statue de femme révolutionnaire du même nom sont toujours à leur place – et conservent le souvenir de mes premiers rendez-vous amoureux.

Krasnodar, ce sont les tomates. En tout cas, les meilleures de Russie. Point à la ligne. Ceux qui ont goûté même une fois dans leur vie ce petit morceau de succulent bonheur en sont marqués à vie. Bref, si vous avez des tomates à vendre, dites qu’elles viennent de Krasnodar – elles partiront en un instant. Je pense qu’à Paris (le grand), ça marchera aussi.

Krasnodar, c’est la mer. C’est même trois mers. La Noire, la mer d’Azov et celle du Kouban. Quoique sur les cartes, cette dernière ne figure pas vraiment sous ce titre : c’est un barrage, mais tellement grand qu’on l’appelle « mer ». Quant à la mer Noire, elle abrite des huîtres et des moules – et les Krasnodariens en connaissaient le goût bien avant que ces crustacés ne deviennent à la mode dans les restaurants moscovites. Krasnodar, c’est aussi tout près de Sotchi, la capitale des JO d’hiver 2014 – cinq heures de route en voiture, et dix heures l’été, en comptant les bouchons. Oui, oui, j’ai bien dit « tout près » : vous le savez – nous, les Russes, nous avons une tout autre perception de l’espace et des distances.

Krasnodar, ce sont les chiens. La ville abrite des milliers de chiens errants. Cette épidémie des villes de la région est devenue mondialement connue lors des JO de Sotchi : les sportifs étrangers ont adopté en masse les chiens qui avaient échappé aux services sanitaires et les ont ramenés chez eux. Le premier à avoir remarqué cette particularité fut d’ailleurs le grand poète Vladimir Maïakovski. Il a des vers là-dessus : « Ce n’est pas juste un bled de chiens – mais une capitale de chiens ». Et qu’est-ce qu’on a fait de ça ? Eh bien, on a construit en plein centre ville une statue : deux chiens, et la citation de Maïakovski sur le socle.

Krasnodar, c’est le cadeau de Catherine II, en 1793, aux cosaques qui protégeaient la frontière méridionale de l’empire. À l’époque, la ville s’appelait Ekaterinodar (littéralement, « cadeau de Catherine », ndlr), mais tout a changé en 1920, à l’arrivée des bolchéviques. La rue Dlinnaia (« longue ») est devenue la Klara Tsetkine, la Sobornaïa (« des cathédrales ») est devenue la rue Sovietskaïa et la Guimnasitcheskaïa (« des gymnases ») a été rebaptisée en Vorochilov. Le nom actuel de la rue centrale, Krasnaïa (« rouge ») tire, étonnement, ses racines d’avant la révolution : le terme actuel « rouge »  signifiait autrefois « beau ». Actuellement, les autorités insistent pour que la ville retrouve son ancien nom, afin de rompre définitivement avec l’héritage soviétique. La bataille est à moitié gagnée sur Facebook – sur le réseau social, la ville est très souvent appelée Ekaterinodar. Mais on résiste. À ce jour, seuls 21,5% des habitants sont pour le retour de l’ancien nom, tandis que la question ne se pose même pas pour 60,7 % d’entre eux : Krasnodar doit rester Krasnodar.

Krasnodar, ce sont les cosaques. Car oui – il en reste, malgré les représailles de l’époque stalinienne. Notre fierté particulière, c’est le chœur des cosaques du Kouban, extrêmement connu, et mondialement. À l’école maternelle, nous avons tous appris des chants traditionnels cosaques, chantés dans une langue que certains prennent pour de l’ukrainien. Mais ce n’est que le russe des villages de chez nous.

Krasnodar, c’est le Caucase. Et qui dit Caucase, dit mélange de plus de 120 ethnies. Jusqu’à mon arrivée à Moscou, il y a dix ans, je considérais des noms de villes comme Tchemitokvadjé ou Tchvijepsé (villes d’origine circassienne) comme tout à fait familiers pour l’oreille russe. Mais en voyageant dans la région de Moscou, j’ai été très surprise de n’en retrouver aucun qui sonnerait pareil !

Krasnodar, c’est l’investissement. Voilà bien longtemps que les classements Forbes ne nous impressionnent plus : Krasnodar y caracole en tête depuis plusieurs années. Et ce, malgré les histoires célèbres de corruption, comme celle de ce retailer alimentaire étranger qui avait voulu s’installer dans la région. On dit que certains décideurs lui ont demandé un pot-de-vin énorme. Le distributeur a réfléchi, puis s’est installé dans la république voisine d’Adyguée, de l’autre côté de la rivière Kouban – à dix minutes du centre de Krasnodar. Il paraît que ces décideurs s’en mordent encore les doigts – mais tant pis pour eux.

Krasnodar, c’est le confort. Tous les sondages affirment que Krasnodar est la ville russe la plus aimée de ses habitants, et la plus agréable à vivre. Et c’est vrai. D’ailleurs, s’il y avait un Courrier de Russie là-bas, j’y serais déjà repartie.

Découvrez Krasnodar en vidéo: