Volgograd. Crédits : Julien Brisseau

Volgograd : la plus pauvre des villes millionnaires russes

Volgograd tend l’oreille : Vladimir Poutine a admis la possibilité de rendre à la ville son nom de Stalingrad si un référendum municipal en décidait ainsi. Dans les sondages, toutefois, l’idée du changement de nom n’est soutenue que par un quart des habitants. Plus largement, comme ont pu s’en convaincre sur place les correspondants de Kommersant Dengui, c’est tout autre chose qui inquiète les Volgogradois : il n’y a pas une seule autre grande ville de Russie où l’on gagne aussi mal sa vie.Volgograd la ville-héros, qui longe la Volga sur 80 kilomètres, ouverte au soleil brûlant de la steppe, enregistre les plus bas salaires de toutes les villes russes d’un million d’habitants. Le salaire moyen pour l’année 2013 s’élevait à 19 000 roubles, selon les données de l’agence régionale de statistique Volgogradstat. Et le revenu réel, touché par la majorité, de 10 à 12 000 roubles. « Volgograd, par une grande partie des indicateurs, ne ressemble absolument pas à une ville millionnaire. Elle affiche plutôt les chiffres d’une quelconque cité de 100 000 habitants », confie Irina Ilyna, directrice du Centre d’études économiques de la région.Volgograd enregistre par ailleurs les plus faibles volumes d’investissements dans le capital fixe (40 400 roubles par habitant) et le plus grand déficit techinique (on ne trouve pire qu’à Krasnoïarsk).La base de l’économie est constituée à presque 70 % par de grosses entreprises datant de l’époque soviétique, irrémédiablement désuètes aujourd’hui. Krasnyi Oktyabr (qui fut un temps la plus grosse usine métallurgique du Sud russe), l’Usine de tracteurs, la fabrique Khimprom… : elles se trouvent toutes à divers stades de la faillite. De nombreuses villes ont connu une situation similaire : à Oufa et Perm, à Ekaterinbourg et Omsk, les usines soviétiques ont aussi cessé de fonctionner avec le temps. Mais c’est à Volgograd que l’agonie a duré le plus longtemps : les entreprises ont réduit leur personnel mais n’ont pas fermé, comme l’explique Natalia Zoubarevitch, directrice des programmes régionaux de l’Institut indépendant de recherches économiques et sociales.« L’économie industrielle ne s’est pas effondrée immédiatement après la chute de l’URSS, comme à Ekaterinbourg par exemple, précise Zoubarevitch. Elle s’est épuisée progressivement. Et vu qu’il n’y a pas eu de crise, il n’y a pas eu non plus de perestroïka. En outre, Volgograd n’a pas eu de chance avec ses gestionnaires. »Et effectivement, il est peu de villes où l’on ait si longtemps marché sous le drapeau rouge : jusqu’en 2010, le gouverneur était encore le communiste Nikolaï Maksiouta. À qui le sauvetage des usines, on s’en doute, paraissait plus important que le fait d’attirer le business dans la région et le développement de la sphère des services. Résultat, la branche locale de Loukoi (Loukoïl-Volgogradneftepererabotka), est une des rares entreprises significatives de la ville recevant des investissements de la part d’une grosse compagnie. Juste après le pont sur la Volga, dans la petite ville de Voljski, la situation est tout autre. On y trouve l’Usine de pneus de Voljski, dont des fonds américains ont acquis la part d’actions majoritaire, l’usine de tuyaux de Voljski, qui a rejoint la plus grosse compagnie métallurgique de Russie, ou encore la brasserie SAN Inbev.Parmi les villes russes millionnaires, c’est Volgograd qui abrite le moins d’entreprises pour mille habitants (29,6 en 2012), y compris les petites et moyennes. Ce qui, soyons justes, ne tient pas seulement du mérite des communistes : les businessmen expliquent en partie la faible demande dans la ville par sa géographie même – Volgograd, au fond, ce sont plusieurs villages reliés entre eux par une route. Beaucoup de représentants du business, apprenant que je préparais un article sur Volgograd, ont par ailleurs refusé d’être associés au « contexte négatif ».Pour autant, les salaires des fonctionnaires à Volgograd sont depuis plusieurs années consécutives reconnus comme étant les plus élevés du district fédéral Sud : selon les données de l’Agence fédérale Rosstat, au-dessus de 54 000 roubles. Finalement, la ville de la gloire militaire constitue aujourd’hui un modèle pour l’étude de ce qu’est la pauvreté à la russe, la façon dont elle transforme l’individu, son activité et sa consommation.

Pauvres sans parler

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Julia Breen

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