Le Courrier de Russie

Dans un village sibérien, une plaque à l’amiral Koltchak divise les habitants

Rouges ou Blancs ? Bolchéviques ou tsaristes ? Quelles forces soutenir ? Quelles valeurs partager ? La question, essentielle en 1917, resurgit aujourd’hui, cent ans plus tard, avec une force étonnante. Et elle continue de diviser, exactement comme il y a un siècle, les villages et les familles. À Chipounovo, dans l’Altaï, un entrepreneur a installé une plaque commémorative au plus célèbre commandant des armées blanches, l’amiral Koltchak, et a provoqué l’indignation de ses voisins. Sib.fm a enquêté sur un conflit qui refuse de faire partie du passé.

Les partisans d’Alexandre Koltchak sont nombreux en Russie. Ils lui dédient des plaques mais aussi des monuments. En voilà un, érigé en 2004 à Irkoutsk. Crédits : Grigori Sobtchenko / TASS

De loin, l’hôtel de Chipounovo, un village à 180 km au sud-ouest de Barnaoul, ressemble à un navire. Le deuxième étage est orné d’une passerelle avec son gouvernail. Sur la balustrade du « pont », au premier étage, des drapeaux sont dressés : celui de la Croix de Saint André [drapeau de la Flotte russe, ndt], le drapeau rouge soviétique et le russe tricolore. Auprès de l’entrée, à côté d’une ancre suspendue, une plaque de marbre noir est fixée au mur. Elle représente un homme en veste de marine blanche. Sur ses pattes d’épaules : deux aigles bicéphales.

« Je suis le propriétaire de ce bâtiment. Il abrite un hôtel, où je vis. Et nous avons fait installer, au rez-de-chaussée, cette plaque commémorative à l’amiral Koltchak, explique Vladimir Loktionov, retraité. Il est impossible de rayer cet homme de l’Histoire. »

Vladimir Loktionov précise n’avoir pas toujours considéré l’amiral blanc comme digne d’admiration. « Autrefois, comme la majorité des Russes passés par l’école soviétique, je le voyais comme un personnage négatif », admet-il. Tout a changé en 1989, lorsque Vladimir, au cours d’une croisière en bateau sur le Cercle polaire, a assisté à la conférence d’une historienne sur l’amiral blanc. « J’ai alors entendu parler pour la première fois de beaucoup de choses, raconte le retraité : j’ai appris que Koltchak avait réalisé deux expéditions vers le Cercle polaire, qu’il s’était battu en mer du Japon. Il a défendu notre Patrie. Il a combattu sur la Baltique. Il a chassé de la mer Noire tous les Allemands. C’est, jusqu’aujourd’hui, le plus jeune amiral du monde. C’est un officier courageux, audacieux. »

À l’intérieur de l’hôtel, sur le dessus d’une commode, trône une boîte en plastique transparent. Scotchée dessus, une annonce, assortie d’un portait de l’officier de marine, indique : « Pour un monument en l’honneur de l’amiral Koltchak ». Loktionov explique avoir mis un an à récolter les fonds nécessaires à l’installation de la plaque, qui lui a coûté 50 000 roubles (environ 790 euros). « Les clients m’ont aidé à en recueillir un quart », précise-t-il. L’inauguration s’est tenue le 16 janvier 2016 – jour de l’anniversaire de l’amiral.

« Les anciens sont profondément indignés »

Loktionov et sa plaque en hommage à Koltchak. Crédits : Mikhaïl Bednarjevski

En prévision de cette cérémonie solennelle, Vladimir avait mis une annonce dans le journal, prévenu la télévision locale et envoyé des invitations personnelles à chacun des habitants de Chipounovo.

Mais les journalistes ne sont pas venus et, au final, quatre personnes seulement ont assisté à l’inauguration. Les villageois ont expressément ignoré l’apparition de ce nouveau monument.

Car au village, on n’est pas des plus bienveillants à l’égard de l’amiral blanc. « Et quels seraient les mérites de Koltchak ? Quel est l’intérêt éducatif de lui dédier une plaque commémorative ?, interroge Vladimir Gorchkov, également retraité. Aujourd’hui, les petits jeunes se prennent en photo à côté de la plaque, ils font des selfies. Mais les anciens sont profondément indignés !, ajoute-t-il. La guerre civile est une tragédie pour notre peuple, et le rôle de Koltchak dans cette tragédie est loin d’être héroïque. Il a fait couler le sang dans notre village ! »

Vladimir Gorchkov assure que son opinion est partagée par les organisations d’anciens combattants du district, les bureaux d’unions de retraités et, plus généralement, la majorité des habitants.

Alexandre Vakaïev, premier secrétaire du comité de district du KPRF [Parti communiste de la Fédération de Russie, ndt] pour Chipounovo, est d’accord. « Les officiers de Koltchak ont commis des atrocités dans les environs de notre village. Ils ont fusillé des gens. Pas loin d’ici, il y a des lieux de combats et d’exécutions de masse, où la population locale a souffert des mains des soldats de la Garde blanche », souligne-t-il.

Irina Iourtchenko, conservatrice du musée régional, est aussi du même avis : « Dans le coin, chaque village ou presque possède sa plaque commémorative de la Guerre civile », indique-t-elle.

La gare de Chipounovo en a une, à l’entrée du bâtiment, portant l’inscription suivante : « Le 28 novembre 1919, le 1er régiment de l’Altaï a libéré la gare de Chipounovo des partisans de Koltchak. » Tout le monde ici sait que le régiment était dirigé par le partisan rouge Efim Mamontov.

Au centre du village, près d’un kiosque qui vend des pirojkis, un bas-relief représente le visage du commandant rouge. La sculpture est recouverte de gel – on dirait que le partisan pleure.

« Ne pas porter sur l’Histoire un regard unilatéral »

Igor Vorobev, archiprêtre de l’église du lieu, s’efforce pour sa part de réconcilier les partisans du commandant et ceux de l’amiral. Il confie avoir donné sa bénédiction à Vladimir Loktionov pour l’installation de la plaque commémorative à Koltchak.

« Nous avons décidé de bénir cette entreprise, afin de contribuer à la réunification des gens, explique le responsable religieux. Il ne faut pas porter sur l’Histoire un regard unilatéral. Dans notre pays, l’Histoire a été aussi bien blanche, que noire, et rouge. On sait que Koltchak voulait stabiliser la situation lors d’une période terrible de l’Histoire. Et à en juger par sa correspondance, il a tenté de le faire avec honnêteté. On ne peut pas rayer son nom de l’histoire de l’État ni de l’Altaï. »

Vladimir Loktionov, lui aussi, affirme avoir installé cette plaque commémorative afin, notamment, d’unir les gens. « Cent ans sont passés, et notre société est toujours divisée, poursuit Vladimir. Tout le monde est réconcilié : les Japonais, les Allemands… Mais nous, nous n’y arrivons toujours pas – dans notre village natal. Les gens pensent encore que les Rouges sont les bons, et les Blancs, les méchants. Mais en Russie, un frère se battait auprès des Blancs et l’autre, chez les Rouges. Pendant la Guerre civile, il n’y avait que des ennemis. Nous devons nous réunir. »

L’entrepreneur confie avoir même reçu des menaces d’habitants de villages voisins : « Ils me disent que j’ai installé une plaque en l’honneur d’un ennemi du peuple. Qu’ils vont venir la détruire. Mais combien de temps tout cela peut-il encore durer ?! Dans ce cas, il faut aussi détruire les statues de Lénine, comme en Ukraine », s’emporte Vladimir.

L’administration du village ne soutient pas son initiative, mais ne s’y oppose pas non plus. « Vladimir Loktionov a installé sa plaque sur un bâtiment qui lui appartient, nous n’avons donc pas le droit de la retirer, nous a répondu un fonctionnaire, sous couvert de l’anonymat. Ajoutant : C’est une situation ambiguë. Nous ne savons même pas encore précisément quoi en penser. »

La place centrale de Chipounovo est couverte d’un amas de neige, où jouent des écoliers joyeux. En face se dresse une statue de Lénine. Sur cette même place, le bâtiment de la mairie arbore le drapeau national tricolore. Celui-là même qui, pendant la Guerre civile, était le symbole du Mouvement blanc.

Alexandre Koltchak, né le 16 novembre (4 novembre) 1874 à Saint-Pétersbourg et mort le 7 février 1920 à Irkoutsk, est un officier de marine russe, océanographe et hydrographe, élu en 1918 Gouverneur suprême de la Russie par les forces anti-bolchéviques durant la guerre civile russe.