Le Courrier de Russie

Le Baïkal est malade

Le Baïkal a été sauvé à de nombreuses reprises, au cinéma ou en vrai. Le sort du célèbre lac d’eau douce inquiète le monde depuis au moins un demi-siècle. Mais la situation semble avoir atteint aujourd’hui un seuil critique : le niveau de l’eau baisse, sa composition se modifie, le Baïkal se peuple d’algues et de bactéries nuisibles produisant des toxines, les émissions de méthane se sont multipliées… Le lac est « malade », et personne n’a de recette pour le soigner. Ogoniok est allé évaluer sur place le niveau des dégâts.

Des touristes chinois se tiennent sur le pont d’un bateau qui longe l’île d’Olkhon – tous coiffés de panamas blancs, ils ressemblent à une récolte automnale de champignons. Olkhon est la plus grande île du Baïkal. Les touristes étrangers – européens et américains – la visitent depuis longtemps, mais ce sont les Japonais qui ont commencé à débarquer en masse sur les rives du lac dans les années 1990. Ces derniers étaient d’ailleurs attirés plutôt par la mémoire que par la nature : après la guerre, les prisonniers japonais ont été parqués dans des camps installés ici. Et les locaux se rappellent encore cette arrivée massive de touristes : les Japonais âgés se baladaient les mains pleines de gros paquets de dollars, sans savoir où les dépenser.

Aujourd’hui, les voyageurs de passage ont largement de quoi vider leurs porte-monnaie : l’odeur des planches fraîches servant à construire de nouvelles bases touristiques de luxe se mêle à celle émanant des fumoirs à poisson, les pozny (ces raviolis traditionnels bouriates) font concurrence à la cuisine russe, et les petits magasins regorgent de bibelots faits de minerais locaux. Les experts qualifient d’ « explosif » le développement du tourisme sur le Baïkal. Non sans raison : la seule capitale d’Olkhon – le village de Khoujir, habituellement peuplé de 1 500 habitants – accueille 500 000 visiteurs en été. Si la crise écologique devait mettre brusquement fin à cet afflux, elle se transformerait sur-le-champ en crise économique : le tourisme est ici la seule source de revenus.

Mais pour l’heure, les touristes sont au rendez-vous. Le bateau accoste sur la berge, et un vent chargé de toutes ces odeurs les accueillent.

La spirogyre

C’est en 2011 que le nouveau tournant de la crise écologique qui menace le Baïkal a commencé à faire parler de lui. À l’époque, on a vu apparaître sur la berge, dans les environs de Severobaïkalsk (plus grosse agglomération du lac), d’énormes « matelas » de spirogyres : ces algues d’eau douce filamenteuses et nuisibles. Ces amas putrides, entourés de nuées de mouches et moucherons, ont transformé la rive en décor de film post-apocalyptique.

Suite à cette prolifération sans précédent de spirogyres, les scientifiques-limnologues (spécialistes de l’étude des lacs) ont découvert dans les eaux profondes des cyanobactéries toxiques, puis tout un cimetière de mollusques et d’éponges.

Au cours des deux dernières années, alors que le niveau du Baïkal a significativement baissé, cette « floraison » d’algues a pris des dimensions inquiétantes. Et il est aujourd’hui plus simple de recenser les zones côtières épargnées par cette corruption que celles touchées.

« Actuellement, on peut malheureusement dire que le littoral du lac est perdu, a expliqué à Ogoniok le directeur de l’Institut de limnologie de l’Académie russe des sciences pour la Sibérie, Andreï Fedotov. Et, dès lors, l’essentiel est de ne pas abandonner la partie profonde du lac, la zone pélagique. Si la dégradation arrive jusque là, ce sera une catastrophe pour le monde – on parle tout de même de 20 % des réserves d’eau douce de la planète ! Le plus tragique, c’est que si nous savons ce qui se passe en détails, nous ne comprenons pas comment fonctionne, globalement, le système du Baïkal. Il faut surveiller en permanence les phénomènes hydro-physiques et hydro-chimiques, il faut des données sur la respiration du lac toutes les 24 heures, toutes les heures. Et nous ne pouvons pas recueillir cette information sans capteurs automatiques capables de fixer les données en régime online. Les chercheurs parlent de causes possibles de la crise : bas niveau de l’eau, augmentation de la température, émission de déchets… Mais il ne s’agit, pour l’heure, que d’hypothèses. On a vu des cas, dans la nature, d’étendues d’eau qui sont mortes de causes naturelles, […]