Le Courrier de Russie

Chaleur sibérienne, ou les aventures d’étrangers en Sibérie

Crédits : Flickr.com.

Alors que la Russie s’efforce de lutter contre la fuite des cerveaux en faisant revenir tous les chercheurs russes dispersés autour du monde, personne ou presque ne prête attention au flot croissant de scientifiques et enseignants étrangers qui déferle en Russie, non seulement dans les mégapoles, mais jusque dans la tranquille province. Ils viennent de leur plein gré, soigner leur carrière et leur âme. Même la Sibérie – une des régions posant le plus de problèmes du point de vue des migrations intérieures – ne leur fait pas peur. Le plus vieil établissement universitaire sibérien, l’université d’État de Tomsk, qui n’employait qu’une vingtaine d’enseignants étrangers il y a trois ans, en compte aujourd’hui plus de deux cents. Le journal Expert a discuté avec quatre d’entre eux.

Piotr

Grande-Bretagne

― Peter, pourquoi tenez-vous à ce que l’on vous appelle Piotr ?

― Nous vivons en Russie tout de même, et j’ai obtenu la citoyenneté russe. D’ailleurs, le prénom Piotr est d’origine grecque.

Piotr Mitchell, s’il ne perd pas une occasion de préciser qu’il est citoyen russe, ressemble toutefois bien plus à un Anglais typique qu’à un vrai Sibérien. Il s’est longtemps cherché une maison, parcourant pour cela cinquante pays du monde. « Je cherchais vraiment la chaleur », explique-t-il. Une chaleur qu’il a trouvée, aussi paradoxal que cela puisse paraître, en Sibérie.

Tout a commencé par la langue, qu’il a commencé d’étudier à l’université de Durham, la troisième de Grande-Bretagne en termes de statut. En fac de droit, Peter Mitchell a compris qu’il ne serait jamais juriste, et a rapidement changé d’orientation, optant pour les études slaves : un peu par hasard. C’est la langue qui l’a amené à Tomsk, où, slavisant en herbe, Peter a commencé un stage qui n’a jamais voulu se finir.

Pourtant, tout aurait pu s’achever très vite. Un jour, alors que Peter faisait un barbecue avec des amis russes, il a été mordu par une tique et il a attrapé une encéphalite. Le jeune homme, qui n’avait pas remarqué la tique, a commencé à souffrir de maux de tête. Le mal s’est aggravé de jour en jour : le troisième jour, Peter a perdu conscience et a été emmené aux urgences. À l’hôpital, il a été victime d’une erreur de diagnostic – méningite – et s’est vu prescrire un traitement inapproprié. Il a fallu attendre le cinquième jour pour que le problème soit correctement identifié. Entre-temps, la probabilité d’une issue fatale avait fortement augmenté.

― Au début, les médecins, qui ne savaient pas que je comprenais le russe, parlaient assez librement en ma présence. L’un d’eux a dit : « Ce garçon est en train de mourir. » Ce n’est pas le souvenir le plus agréable de ma vie. Je n’oublierai jamais cette phrase.

Peter a souffert pendant un mois. Une fois remis sur pied, il a décidé que, puisqu’il lui avait été donné de vivre une nouvelle vie, il devrait la passer à donner – c’est-à-dire à enseigner. Et il a entamé cette deuxième vie là où la première avait failli s’arrêter.

― Des difficultés, il peut y en avoir partout. La question n’est pas de savoir combien il y en a, mais comment on les surmonte, dit-il, philosophe.

― Pourquoi avez-vous si longtemps cherché à vivre ailleurs ?

― Je ne me suis jamais senti anglais. J’ai toujours été un étranger parmi les miens. Peut-être parce que mes ancêtres viennent de Normandie… Quoique je ne serais pas étonné de me découvrir un jour des racines russes !

― Ça ressemble à la quête de l’intellectuel qui, à l’intérieur de lui, n’accepte pas son milieu extérieur. Ce qui est aussi typique de l’intelligentsia russe.

― J’ai l’impression que, durant de longues années, j’ai simplement recherché l’ouverture et la cordialité, la sincérité d’âme qui me manquaient dans la culture anglo-saxonne.

Piotr concède que sa « slavophilie » est en partie liée à ses positions de gauche. Il critique les désagréments du « capitalisme mondial » et considère la Russie comme une alternative à la « main invisible du marché ». Selon lui, l’inégalité sociale se ressent de façon moins manifeste en Russie que dans les pays développés – et en premier lieu concernant l’enseignement. […]