Chaleur sibérienne, ou les aventures d’étrangers en Sibérie

Alors que la Russie s’efforce de lutter contre la fuite des cerveaux en faisant revenir tous les chercheurs russes dispersés autour du monde, personne ou presque ne prête attention au flot croissant de scientifiques et enseignants étrangers qui déferle en Russie, non seulement dans les mégapoles, mais jusque dans la tranquille province. Ils viennent de leur plein gré, soigner leur carrière et leur âme. Même la Sibérie – une des régions posant le plus de problèmes du point de vue des migrations intérieures – ne leur fait pas peur. Le plus vieil établissement universitaire sibérien, l’université d’État de Tomsk, qui n’employait qu’une vingtaine d’enseignants étrangers il y a trois ans, en compte aujourd’hui plus de deux cents. Le journal Expert a discuté avec quatre d’entre eux.

Piotr

Grande-Bretagne

― Peter, pourquoi tenez-vous à ce que l’on vous appelle Piotr ?

― Nous vivons en Russie tout de même, et j’ai obtenu la citoyenneté russe. D’ailleurs, le prénom Piotr est d’origine grecque.

Piotr Mitchell, s’il ne perd pas une occasion de préciser qu’il est citoyen russe, ressemble toutefois bien plus à un Anglais typique qu’à un vrai Sibérien. Il s’est longtemps cherché une maison, parcourant pour cela cinquante pays du monde. « Je cherchais vraiment la chaleur », explique-t-il. Une chaleur qu’il a trouvée, aussi paradoxal que cela puisse paraître, en Sibérie.

Tout a commencé par la langue, qu’il a commencé d’étudier à l’université de Durham, la troisième de Grande-Bretagne en termes de statut. En fac de droit, Peter Mitchell a compris qu’il ne serait jamais juriste, et a rapidement changé d’orientation, optant pour les études slaves : un peu par hasard. C’est la langue qui l’a amené à Tomsk, où, slavisant en herbe, Peter a commencé un stage qui n’a jamais voulu se finir.

Pourtant, tout aurait pu s’achever très vite. Un jour, alors que Peter faisait un barbecue avec des amis russes, il a été mordu par une tique et il a attrapé une encéphalite. Le jeune homme, qui n’avait pas remarqué la tique, a commencé à souffrir de maux de tête. Le mal s’est aggravé de jour en jour : le troisième jour, Peter a perdu conscience et a été emmené aux urgences. À l’hôpital, il a été victime d’une erreur de diagnostic – méningite – et s’est vu prescrire un traitement inapproprié. Il a fallu attendre le cinquième jour pour que le problème soit correctement identifié. Entre-temps, la probabilité d’une issue fatale avait fortement augmenté.

― Au début, les médecins, qui ne savaient pas que je comprenais le russe, parlaient assez librement en ma présence. L’un d’eux a dit : « Ce garçon est en train de mourir. » Ce n’est pas le souvenir le plus agréable de ma vie. Je n’oublierai jamais cette phrase.

Peter a souffert pendant un mois. Une fois remis sur pied, il a décidé que, puisqu’il lui avait été donné de vivre une nouvelle vie, il devrait la passer à donner – c’est-à-dire à enseigner. Et il a entamé cette deuxième vie là où la première avait failli s’arrêter.

― Des difficultés, il peut y en avoir partout. La question n’est pas de savoir combien il y en a, mais comment on les surmonte, dit-il, philosophe.

― Pourquoi avez-vous si longtemps cherché à vivre ailleurs ?

― Je ne me suis jamais senti anglais. J’ai toujours été un étranger parmi les miens. Peut-être parce que mes ancêtres viennent de Normandie… Quoique je ne serais pas étonné de me découvrir un jour des racines russes !

― Ça ressemble à la quête de l’intellectuel qui, à l’intérieur de lui, n’accepte pas son milieu extérieur. Ce qui est aussi typique de l’intelligentsia russe.

― J’ai l’impression que, durant de longues années, j’ai simplement recherché l’ouverture et la cordialité, la sincérité d’âme qui me manquaient dans la culture anglo-saxonne.

Piotr concède que sa « slavophilie » est en partie liée à ses positions de gauche. Il critique les désagréments du « capitalisme mondial » et considère la Russie comme une alternative à la « main invisible du marché ». Selon lui, l’inégalité sociale se ressent de façon moins manifeste en Russie que dans les pays développés – et en premier lieu concernant l’enseignement. […]

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Julia Breen

Dernières nouvelles de la Russie

Culture

Vladimir Sorokine : « Gelée, la pourriture n’a pas d’odeur »

Vladimir Sorokine est l’un des plus grands écrivains russes contemporains. Il vient de publier, en août, un nouveau recueil de nouvelles, intitulé Le Carré blanc, du nom de l’une d’entre elles, consacrée au metteur en scène Kirill Serebrennikov.Le glacis soviétique qui recouvre le présent, les opritchniks [redoutable milice d’Ivan le Terrible, ndlr] ordinaires, la vie textuelle sur Facebook et les bienfaits d’une conscience claire… : l’auteur s’entretient, pour la revue Meduza, avec le critique de cinéma Anton Doline. Anton Doline : Votre précédent roman, Manaraga, laissait une impression de légèreté, presque de bonheur. À l’inverse, Le Carré blanc est oppressant. Le futur y est une sorte de présent qui s’éternise, tissé de passé, sorte de boucle temporelle dans laquelle nous sommes tous coincés, sans issue possible. Vladimir Sorokine : Certainement parce que la Russie s’est installée dans une situation très particulière. J’entends beaucoup de jeunes gens dire qu’ils ne voient pas l’avenir comme un vecteur. Le présent semble avoir ralenti, puis s’être arrêté, et il est peu à peu recouvert, écrasé par le passé. Et devant, il n’y a qu’un mur. Probablement ces impressions existentielles transpercent-elles dans Le Carré blanc. C’est un livre sur aujourd’hui, où hier est présent, et même omniprésent. « La glace du passé se glisse dans nos vies, apportant avec elle le froid et l’odeur de l’époque soviétique, ses débris. » A. D. : Dans près de la moitié des nouvelles du recueil, je me suis surpris à penser que tout était absolument familier, sans que l’on puisse dire à quelle époque on se trouve. On reconnaît la langue, les vêtements, et dans le même temps, on ne sait pas si l’on est en 2018 ou en 1984. Le banquet du récit L’ongle, par exemple : quand se déroule-t-il ? V.S. : Il s’agit des années 1980 : d’un morceau de ce glacier parvenu jusqu’à nous. La glace du passé se glisse dans nos vies, apportant avec elle le froid et l’odeur de l’époque soviétique, ses débris : « TASS est autorisé à annoncer… » ; les nouvelles normes d’éducation patriotique ; les « héros du travail » ; la peur des « Organes » de police et de justice ; les dénonciations ; les procès absurdes, montés de toutes pièces ; les « baptêmes » de pionniers sur la place Rouge… À ceci près qu’aujourd’hui, les pionniers peuvent aussi aller faire de vraies prières. Dans ce passé qui nous asphyxie, tout se mélange et s’inverse. J’ai l’image d’une machine à voyager dans le temps qui serait tombée en panne. Elle est figée. Et nous devons soit la débrancher, soit la faire redémarrer. A. D. : Dans l’art, la glace est généralement le symbole de choses éphémères : elle fond. Pas dans vos livres. Au contraire, chez vous, la glace gèle tout autour ; c’est le début d’un âge de glace, qui recouvre peu à peu les phénomènes et les choses… V.S. : La Russie est gelée. Je n’ai rien inventé ; tout le monde parle d’hiver politique. Dans ce livre, je voulais transmettre l’odeur de ce glacier. A. D. : Mais cet hiver permanent dans lequel nous vivons semble nous convenir, nous nous y sentons à l’aise… V.S. : Oui : gelée, la pourriture ne sent rien. La plupart des gens ne perçoivent pas ces odeurs. Mais j’ai les narines sensibles à tout ce qui est soviétique. Anton, puis-je vous poser une question ? Vous dites que ce recueil est sombre, mais avez-vous ri ? A. D. : D’un rire franc ? Jamais. C’est ce qu’on vous reproche d’ailleurs : de rire à propos de choses dont on ne doit pas rire. À propos de l’affaire Serebrennikov… V.S. […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

14 septembre 2018
Société

Grigori Sverdline : « L’urgence est de ne pas laisser les gens mourir de froid ou de faim »

À 38 ans, Grigori Sverdline, dirige la plus ancienne organisation pétersbourgeoise d’aide aux sans-abri : Notchlejka [Asile de nuit]. Interviewé par Nouria Fatykhova, coordinatrice du programme Démocratie de la Fondation Heinrich Böll Russie pour Colta.ru, il revient sur son parcours, le fonctionnement et les principes de son organisation, mais aussi sur sa perception de l’engagement caritatif. Nouria Fatykhova : Notchlejka existe depuis 1990… Grigori Sverdline : Oui. L’organisation a été créée par un groupe d’amis, dont un ancien SDF. À l’époque, la mairie distribuait des cartes d’alimentation, mais en fonction de la propiska, l’adresse de résidence officielle ‒ les sans-abri n’y avaient donc pas accès. Ce groupe d’amis est allé voir l’adjoint d’Anatoli Sobtchak, le maire de l’époque, qui leur a dit : « Ce n’est pas très règlementaire, mais puisque vous êtes là, vous n’avez qu’à leur distribuer ces cartes d’alimentation vous-mêmes ». Et on leur a attribué un bureau au 10 rue Pouchkinskaïa. Le lieu était occupé, à l’époque, notamment par des artistes. C’est ainsi qu’est apparue l’organisation Notchlejka, dans une cave… N.F. : Vous avez commencé à faire du bénévolat dès l’époque de la fac, pendant vos études d’économie… G.S. : Effectivement, j’accompagnais les tournées du bus de nuit de Notchlejka une fois par semaine, pour distribuer de la nourriture. Après mes études, j’ai travaillé dans une banque. Je revenais du travail, le soir, épuisé et, croyez-moi, je n’avais pas la moindre envie d’y aller, je me demandais ce qui m’avait pris de me lancer là-dedans alors que j’aurais pu rester tranquillement sur mon canapé… Mais à la fin des tournées, toute cette fatigue et cet agacement avaient disparu comme par enchantement, et j’étais heureux, satisfait. Après la banque, j’ai fait du marketing. J’ai travaillé un an ou deux et je gagnais bien ma vie, puis, lassé, j’ai démissionné pour partir pendant quelques mois, faire de l’alpinisme, entre autres. Et quand je n’ai plus eu d’argent, je suis revenu et j’ai retrouvé du travail. Mais vers l’âge de 30 ans, j’ai compris que cette vie était triste à mourir et qu’elle me donnait la nausée. Je me suis donc demandé où je pourrais me rendre utile, consacrer mes journées à des activités ayant un sens pour moi. J’ai réfléchi pendant un an environ, j’ai même songé à devenir secouriste en montagne, parce que je faisais de l’escalade depuis plusieurs années… Alors que j’avais finalement décidé de créer une structure caritative grâce à tout ce que j’avais appris dans le marketing, j’ai rencontré par hasard la directrice de Notchlejka de l’époque, Zoïa Solovieva, qui m’a proposé d’intégrer son équipe. Six mois plus tard, Zoïa est partie s’installer en Allemagne, et mes collègues m’ont choisi pour la remplacer. N.F. : Donc, vous prenez la tête de Notchlejka. Et ensuite ? G.S. […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

30 juillet 2018
Politique

Sergueï Sobianine : « Un maire, c’est un distributeur de billets de loterie gagnants. »

Sergueï Sobianine a été nommé maire de Moscou en 2010 par le président de l’époque, Dmitri Medvedev, après avoir gouverné la région de Tioumen, puis dirigé l’administration présidentielle. Il a ensuite été élu à ce poste au premier tour en 2013, face à l’opposant Alexeï Navalny, avec 51,3% des voix. Ce haut fonctionnaire de 59 ans paraît aussi retenu, réservé et austère que son prédécesseur, Iouri Loujkov ‒ soupçonné de trafic d’influence ‒ était outrancier, provocateur et populaire. Sergueï Sobianine a initié de grands projets d’urbanisme ‒ rénovation des parcs, aménagement et piétonnisation de plusieurs artères centrales, lutte contre le petit commerce sauvage et le stationnement anarchique, création de pistes cyclables… ‒ qui ont indéniablement rendu la capitale plus agréable à vivre, en particulier pour les piétons. Mais il est aussi critiqué, notamment depuis le lancement du vaste chantier de démolition des khrouchtchevka, ces immeubles à bas coût, construits massivement dans les années 1950. Alors que les Moscovites s’apprêtent à élire leur maire le 9 septembre prochain, la revue Esquire Russie a soumis des thématiques à Sergueï Sobianine, candidat à sa propre succession. Sur la figure du maire Sergueï Sobianine : Un maire n’est pas un être humain, c’est une machine à laver, un distributeur de billets de loterie gagnants, de bonbons et de gâteaux… C’est aussi un Whipping Boy, ce garçon que l’on punissait à la place du prince, à la cour d’Angleterre, quand le roi était absent. En tant que maire, vous êtes aimé et haï par des gens que vous n’avez jamais vus, pour des raisons qui ne sont pas toujours compréhensibles ni rationnelles. […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

20 juin 2018
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