Deux urbanistes français pour repenser l’université de Tomsk

« Tomsk fait partie de ces lieux de savoir qui, éloignés géographiquement des grands centres, n’en sont pas moins actifs »


De Moscou à Vladivostok, les urbanistes français Nicolas Buchoud et le Dr Lan-Phuong Phan ont participé à plusieurs projets de développement urbain en Russie depuis 2010. Ils s’attellent actuellement à la modernisation de l’université d’État de Tomsk (TSU), pour en faire un campus de niveau mondial. Le Courrier de Russie a rencontré ces deux aventuriers, que les défis et le froid de Sibérie n’effraient guère.

Nicolas Buchoud et le Dr Lan-Phuong Phan devant l'université d'État de Tomsk (TSU). Crédits : Danil Shostak
Nicolas Buchoud et le Dr Lan-Phuong Phan devant l’université d’État de Tomsk (TSU). Crédits : Danil Shostak

Le Courrier de Russie : Comment avez-vous atterri en Russie ?

Nicolas Buchoud : Je suis arrivé dans le cadre du projet du Grand Moscou en 2010, puis j’ai enchaîné sur l’urbanisme du Centre d’innovation de Skolkovo. Je travaillais à l’époque pour le groupe français d’architecture AREP et j’ai ensuite créé ma propre société d’urbanisme – Renaissance Urbaine.

Lan-Phuong Phan : Nicolas ayant développé déjà pas mal de contacts au fil de ces deux expériences en Russie, le gouvernement du kraï du Primorié a fait appel à nous en 2011 pour un projet de réaménagement de l’île Rousski, à Vladivostok, qui devait accueillir, un an plus tard, le sommet de l’APEC. Nous avons ainsi été catapultés en Extrême-Orient et directement confrontés à ses enjeux de développement. La mission était de transformer Vladivostok afin que la ville soit prête à assumer son rôle de capitale régionale. Il s’agissait d’un projet très ambitieux, mais après la première phase, face aux incertitudes sur la manière dont il avancerait, nous avons décidé de nous retirer du projet.

LCDR : Pourquoi avoir décidé de vous relancer dans un autre projet en Russie, à Tomsk de surcroît… ?

L-P.P. : Nous avons rencontré le recteur de l’université d’État de la ville, Edouard Galajinski. Il préparait le 135e anniversaire de l’établissement pour 2013, et voulait en profiter pour lancer un ambitieux programme de modernisation. Intéressés par le projet, nous avons accepté de travailler dessus.

Tomsk : une « nouvelle Athènes »

LCDR : Qu’avez-vous ressenti lors de votre première visite à Tomsk ?

N.B. : Nous y sommes allés pour la première fois en 2011, à l’occasion du forum annuel d’innovation Innovus. Nous avons alors été frappés par la curiosité vivifiante qui régnait au sein de la communauté universitaire de Tomsk. L’appétit pour l’innovation, le savoir et la connaissance dont font preuve les jeunes de cette ville – et ils sont nombreux, l’université comptant près de 100 000 étudiants – nous a fait penser à une « nouvelle Athènes »…

L'université d'État de Tomsk (TSU). Crédits : Renaissance française
Le bâtiment principal de l’université d’État de Tomsk (TSU). Crédits : Renaissance française

LCDR : Au cœur de la Sibérie ?

N.B. : Exactement. Tomsk fait partie de ces lieux de savoir qui, éloignés géographiquement des grands centres, n’en sont pas moins actifs, parce que les gens voyagent, se servent d’Internet et des réseaux sociaux. Après avoir parcouru tout ce chemin, vous débarquez à Tomsk et vous vous retrouvez dans une sorte d’Europe du savoir, avec ses bâtiments historiques, son personnel ultra qualifié et ses étudiants motivés…

L-P.P. : En se baladant sur le campus, on sent que les étudiants, les professeurs et les chercheurs de Tomsk estiment que se trouver là est un privilège, que ça leur ouvre des possibilités. Il ne s’agit pas d’un passage obligé pour obtenir un diplôme et peut-être trouver du travail ensuite – ce dont on a trop souvent l’impression dans les universités européennes.

N.B. : L’université de Tomsk a une histoire, dont  témoignent, entre autres, ses bâtiments de la fin du XIXe siècle. Sur place, on sent que le savoir signifie quelque chose – que ce n’est pas une simple marchandise ni un facteur de pure attractivité et de puissance. Et pour nous, en tant qu’urbanistes, c’est extrêmement important – car il n’est jamais aussi facile de raconter une histoire que quand celle-ci existe déjà ! Le défi est d’écrire ensuite cette histoire pour qu’elle corresponde à la ville, tout en respectant son héritage.

LCDR : Comment vous y êtes-vous pris pour repenser le site ?

N.B. : En 2013, nous avons commencé à réfléchir à la façon de réaménager le campus et d’accorder à l’université une nouvelle place dans la ville. Il s’agissait de faire en sorte qu’elle devienne un réel facteur de transformation de la ville.

LCDR : Comment ?

N.B. : Le problème du campus de l’université de Tomsk est qu’il n’en est pas réellement un : ce n’est pas un espace cohérent au sein duquel vous n’avez pas besoin de vous défendre contre les éléments extérieurs – transports en commun, saleté, vieux bâtiments… – et où vous pouvez construire votre avenir. L’université de Tomsk se situe en plein centre ville, entre les deux artères les plus importantes, les possibilités d’extension sont par conséquent très fortement contraintes.

L-P.P. : Au-delà du grand bâtiment blanc, classique et emblématique de TSU, la ville est en réalité composée de différents campus qui, s’ils s’étendent le long d’une seule avenue, sont pourtant séparés par des frontières, qui sont invisibles et pourtant  imperméables. Et les différentes universités sont constamment en compétition, leurs relations sont parfois conflictuelles.

L'avenue Lénine le long de laquelle s'étende toutes les unviersités. Crédits : Dmitri Popovski
L’avenue Lénine, le long de laquelle s’étendent toutes les facultés de l’université. Crédits : Dmitri Popovski

LCDR : Qu’avez-vous donc proposé ?

L-P.P. : : En collaboration avec notre ami architecte Marc Rolinet de Rolinet et associés, nous avons introduit en 2013 le concept de « University mile », qui consiste à reconnecter les différents campus autour de l’avenue Lénine. Toutes les facultés de l’université s’étendent sur ses deux kilomètres de long. Et nous voulions qu’elle devienne la colonne vertébrale symbolique autour de laquelle les presque 100 000 étudiants de la ville et leurs professeurs pourraient aller et venir et articuler leur vie sans pour autant se couper du reste de la population

LCDR : Comment ce concept s’est-il traduit, sur le terrain ?

L-P.P. : Nous sommes parvenus, par exemple, à obtenir des dirigeants qu’ils ouvrent à la circulation piétonne le portail en fer forgé du bâtiment principal de l’université. Auparavant, les étudiants ne pouvaient utiliser que les deux petites portes sur le côté du portail. Ils s’y bousculaient, alors que la grande porte restait fermée… L’initiative peut paraître insignifiante mais, en réalité, elle a changé la vie de tous les habitants de Tomsk, qui empruntent désormais ce raccourci et passent par le campus de TSU pour se rendre en ville. Nous avons d’ailleurs dû négocier 18 mois pour que la direction de l’université accepte !

Le portail de l'université d'État de Tomsk. Crédits : Renaissance française
Le portail ouvert de l’université d’État de Tomsk. Crédits : Renaissance française

LCDR : Un autre exemple ?

N.B. : Nous avons interrogé les étudiants pour savoir comment ils voyaient leur « campus idéal ». Et ils ont majoritairement évoqué un désir de s’allonger sur l’herbe : « comme dans les campus américains » ! Certes, ce n’est pas évident dans une ville recouverte de neige neuf mois sur douze, mais les étudiants en rêvent. Parce qu’en s’asseyant simplement sur l’herbe, ils auront l’impression d’être sur un campus ultra moderne. Les négociations sont en cours avec la direction…

« La modernisation ne passe pas uniquement par des éléments physiques »

LCDR : Pourquoi est-ce si difficile de faire accepter ce genre de petits changements ?

L-P.P. : Sur un campus universitaire, et particulièrement en Russie, les règles sont très nombreuses – et les modifier relève du défi. Il y a des questions de mentalité, aussi : traditionnellement, l’université en Russie est un espace assez fermé, qu’il faut protéger et qui ne doit pas tout dévoiler.

Ensuite, un objectif important des grandes universités est de grimper dans les classements mondiaux. C’est aussi pour cette raison qu’elles cherchent à se doter de nouveaux logos et à développer leurs infrastructures. Et sur 800 places, l’université d’État de Tomsk occupe aujourd’hui la 500e, contre la 700e il y a quelques années.

Toutefois, le projet de modernisation d’une université ne passe pas uniquement par des éléments physiques. On peut aussi modifier beaucoup d’autres choses : réfléchir à de nouvelles formes d’enseignement, de gouvernance, promouvoir certaines publications scientifiques ou même, tout simplement, autoriser les étudiants à s’asseoir sur l’herbe… Mais les autorités sont réticentes à consacrer ne serait-ce qu’une partie de leur budget à ce genre de changements, parce qu’ils semblent imperceptibles. Vladivostok n’a d’ailleurs pas tout à fait évité ce travers, avec son nouveau campus universitaire de l’île Rousski.

LCDR : C’est-à-dire ?

N.B. : Pour développer la région Extrême-Orient, les dirigeants ont tout misé sur l’infrastructure. Ils ont construit trois ponts et un nouvel aéroport avec de nouvelles routes vers la ville, et regroupé toutes les universités qui se trouvaient sur le continent dans ce seul nouveau campus de l’île Rousski. Mais ont-ils pour autant réglé les problèmes de circulation et de modernisation des cours ? Pas vraiment. Le campus est aujourd’hui une sorte de boîte vide qui pose des problèmes de gestion. Alors que l’objectif numéro un de l’université d’État d’Extrême-Orient était d’attirer des étudiants de partout en Russie et de l’étranger, les nouveaux étudiants peinent à affluer par rapport au potentiel du campus. C’est dommage, car le lieu a des atouts géographiques indéniables.

Le campus universitaire sur l'île Russki à Vladivostok. Crédits : energosovet.ru
Le campus universitaire sur l’île Rousski à Vladivostok. Crédits : energosovet.ru

LCDR : Comment vous y prenez-vous pour convaincre les Russes d’adopter une attitude plus sensible ?

N.B. : Nous travaillons longuement à l’instauration d’une relation de confiance, ce qui est d’ailleurs assez facile avec les Russes car ce sont des partenaires très fiables. À titre d’exemple, nous n’avons jamais dû réclamer un centime aux Russes, alors que cela nous arrive très souvent avec d’autres partenaires ailleurs dans le monde. Mais les Russes ont la fâcheuse habitude de vouloir imiter ce qui se fait ailleurs en oubliant leurs propres atouts. À Tomsk, on nous parlait sans cesse de ce qui se faisait en termes d’innovation à Barcelone, Amsterdam et Londres, mais on ne mentionnait jamais Innovus, le festival de la ville dédié à l’innovation, qui est d’une très grande qualité. Nous essayons donc de montrer aux habitants de Tomsk qu’ils ont déjà de quoi être fiers !

L-P.P. : Nous avons appris que, dès lors que l’on prend les gens au sérieux et que l’on joue le jeu de l’échange, on peut bâtir une relation de qualité. Nous essayons notamment d’encourager les publications scientifiques dans les domaines où l’université de Tomsk excelle, que ce soient les nanotechnologies, la recherche sur le climat, etc. Il ne s’agit pas d’habiller un enfant : l’université de Tomsk est parfaitement à jour dans de nombreux domaines de recherche ! Le défi, aujourd’hui, est simplement de faire le lien entre tous ces savoirs et d’en faire des outils de développement.

« En Russie, on ne coupe jamais complètement les projets »

LCDR : Comment voyez-vous l’évolution de votre projet, dans le contexte de la crise économique actuelle ?

N.B. : On sent effectivement que les régions sont dans une situation économique difficile. Mais la Russie est un vrai grand pays, ce qui signifie qu’on ne coupe jamais complètement les projets – on en réduit simplement le nombre.

L-P.P. : On sent également que les habitants aiment leur ville, ont envie de s’y investir et ne veulent pas la quitter, contrairement à d’autres villes de Sibérie. Tomsk est d’ailleurs en croissance, elle a gagné 200 000 habitants en vingt ans.

N.B. : Les habitants sont capables d’adopter une vision à long terme et, même s’il est difficile d’estimer dans combien d’années le projet sera terminé – entre trois et cinq ans, si tout va bien –, nous entretenons les contacts pour proposer un projet intermédiaire.

LCDR : De quoi s’agit-il ?

N.B. : Nous ne pouvons pas encore vraiment en parler tant que les discussions sont en cours, mais l’idée est de commencer à construire quelque chose de concret dès cette année.

LCDR : Que représente ce projet de modernisation de l’université de Tomsk à l’échelle de la Russie?

L-P.P. : Ce projet peut sembler modeste. Mais en réalité, Tomsk est au centre de tout – parce que c’est la Sibérie et qu’il s’agit d’une des plus anciennes et des plus grandes universités russes. L’université est une ville dans la ville, Tomsk est une région dans la Sibérie, et la Sibérie est un pays dans la Russie. Cette constellation fait que ce qui se passe à TSU est suivi de près au niveau fédéral

N.B. : Même si nous ne sommes pas à Moscou, qui brasse beaucoup d’argent, on sent que le projet de l’université de Tomsk est observé par les hauts dirigeants fédéraux. Et s’il fonctionne, ce sera très positif, car environ 90 universités de Russie, d’Arkhangelsk à Kazan, attendent un projet similaire.