Touva : le petit Tibet

Touva est étonnante en elle-même – c’est la plus jeune des républiques russes. Sous le joug mandchou jusqu’en 1921, elle a ensuite obtenu le statut de république populaire touvaine indépendante, avant d’intégrer la république socialiste fédérative soviétique de Russie en 1944 seulement.


La république de Touva est l’une des dernières régions à avoir intégré l’État russe, et l’une des moins assimilées. Les traditions de nomadisme pastoral y sont encore fortement ancrées et les familles nombreuses constituent la norme. Malgré l’histoire millénaire de Touva, la majorité des Russes connaissent surtout la république comme étant la patrie d’origine de Sergueï Choïgou, le ministre de la défense, et le lieu où Vladimir Poutine a pêché un brochet. Kyzyl, la capitale, reste difficilement accessible – elle n’est desservie par aucune ligne de chemin de fer et, jusqu’il y a peu, on ne pouvait la rejoindre en avion que depuis Krasnoïarsk. En mars dernier, la compagnie aérienne russe Taimyr a lancé une liaison Novossibirsk-Kyzyl-Irkoutsk grâce à des subventions fédérales. Un journaliste de Sib.fm a pris l’un des premiers vols pour Kyzyl, afin de comprendre pourquoi l’État russe encourage les Sibériens à se rendre dans la république de Touva, et ce qui peut bien les y attirer.

Vols subventionnés

Subventionner tel ou tel trajet aérien revient, pour l’État, à payer au passager une partie de son billet d’avion – c’est la méthode qu’a choisi la Russie pour développer ses liaisons aériennes régionales. L’arrêté gouvernemental instaurant ce programme, en vigueur jusqu’en 2018, a été promulgué en 2013, et, dès 2014, l’État russe y allouait plus de 3 milliards de roubles (environ 55 millions d’euros).

Ces subventions sont destinées aux vols intérieurs recensant moins de 8 000 passagers par an. On tient en outre compte de l’accessibilité de la région. Aujourd’hui, huit destinations sont subventionnées depuis l’aéroport de Novossibirsk-Tolmachevo, dont Strejevoï, la ville des pétroliers, en région de Tomsk, et Irkoutsk, avec une escale à Kyzyl. La voie ferrée s’arrêtant à 300 km de Kyzyl et le réseau routier étant peu développé, l’avion est tout simplement le seul moyen de rejoindre la ville.

Le vol Novossibirsk-Kyzyl ne coûte désormais plus que 3 500 roubles (65 euros).

« Avant, on ne pouvait atteindre Kyzyl que depuis Krasnoïarsk – le trajet prenait environ une journée et coûtait plus de 11 000 roubles (environ 200 euros) », se souvient Tatiana Rymar, directrice du marketing aérien de l’aéroport de Novossibirsk-Tolmachevo. Avec ce programme de subventions, le vol Novossibirsk-Kyzyl ne coûte désormais plus que 3 500 roubles (65 euros).

Toutes les places sur ce vol en partance pour la capitale de Touva – le deuxième depuis l’ouverture de la ligne – sont occupées. J’interroge certains passagers sur leur destination et la raison de leur voyage.

Andreï vient de Moscou et va à Touva pour pêcher – voilà 15 ans qu’il s’y rend au printemps et à l’automne : « Il n’y a pas de vol direct Moscou-Touva et, avant, on était obligé de faire escale à Krasnoïarsk. Cette nouvelle liaison est une très bonne chose. »

Alexandre vit à Irkoutsk et travaille pour la compagnie Transneft. Dans le cadre de missions, il doit souvent aller à Tomsk en faisant escale à Novossibirsk. Pour lui, ce nouveau trajet est très pratique pour les voyages d’affaires de Novossibirsk à Irkoutsk – c’est du temps et de l’argent gagnés.

Olga confie être allée se faire soigner à Novossibirsk : « Avant, j’avais sept heures de trajet en voiture de Kyzyl à Abakan, puis 20 heures de train jusqu’à Novossibirsk. J’attendais l’ouverture de cette ligne avec impatience – j’ai pris mon vol aller lundi, et maintenant, je rentre – c’est très pratique. »

Que faire dans la capitale de la république de Touva ?

La rive du fleuve Ienisseï à Touva. Crédits : kyzyl-online.ru
La rive du fleuve Ienisseï à Touva. Crédits : kyzyl-online.ru

Kyzyl est une ville de plusieurs centaines de milliers d’habitants, située sur la rive du fleuve Ienisseï, dans la steppe, entourée de tous côtés par le massif des Saïan. La ville correspond au centre géographique de l’Asie, comme en témoigne le monument Centre de l’Asie, érigé en 2014 à l’occasion du centenaire de l’adhésion de Touva à la Russie et sculpté par le célèbre artiste bouriate bouddhiste Dachi Namdakov.

Le Centre de l’Asie est un lieu de promenade très apprécié des citadins : les écoliers viennent y manger un tchebourek après les cours ; les cortèges de mariage et de touristes y prennent de belles photos avec, en arrière-plan, la figure centrale du monument – une gigantesque aiguille entourée de créatures fantastiques, inspirée de l’aiguille en or ayant appartenu à une reine scythe, découverte par des archéologues dans le célèbre kourgane Arjan 1.

En se tenant sur la berge, on aperçoit, de l’autre côté du Ienisseï, les lettres gigantesques du mantra bouddhiste « Om mani padme hum », qui, dit-on, ont été taillées par des autochtones.

Généralement, tous les sites touristiques de Kyzyl mettent en relief deux particularités de Touva : le bouddhisme comme religion d’État et l’histoire millénaire de la région.

La place centrale de la ville illustre particulièrement ces deux traits. On y trouve, d’un côté, le monumental musée national de la république de Touva, qui renferme le célèbre or scythe de la « Vallée des rois » : les kourganes Arjan 1 et Arjan 2, qui datent des VIIIe et VIIe siècles av. J.-C.

De l’autre côté se dresse le théâtre musical et dramatique national Victor Kok-ool, aux dimensions et à l’architecture non moins impressionnantes et aux airs de temple bouddhiste. Le lieu propose des spectacles sur l’histoire et le folklore de Touva, avec des noms comme Koulteguine, Eguil ejim, eguil ou Anguyr-ooldoune toojouzou.

Le centre de la place, enfin, est occupé par un grand tambour de prière bouddhiste contenant 115 millions de mantras, notamment ceux du Dalaï-lama. On ne peut pas s’empêcher de tourner le tambour au moins une fois, mais il vaut mieux le faire trois fois, si l’on veut recevoir la plus grande bénédiction. Le temple principal de la ville, le Khouree Tsetchenling, est à visiter absolument.

Comme en Bouriatie et en Mongolie, le parlement de la république s’appelle « le Grand Khoural », du nom de l’assemblée des chefs de Touva au Moyen-Âge.

De l’autre côté de la route qui part des majestueux bâtiments administratifs, le regard du touriste se pose déjà sur des immeubles trapus de l’époque de Krouchtchev. Mais, à cinq minutes du centre, ces derniers laissent déjà place à des petites maisons, des rues couvertes de boue printanière et des panneaux publicitaires de mauvais goût. Ici, la province l’emporte encore sur la capitale.

Aldyn Boulak, complexe ethnoculturel, principal site touristique de Kyzyl, rencontre le feu des Jeux Olympiques à Sotchi. Crédits : cdn.theatlantic.com
Aldyn Boulak, complexe ethnoculturel, principal site touristique de Kyzyl, rencontre le feu des Jeux Olympiques à Sotchi. Crédits : cdn.theatlantic.com

Le principal site touristique de Kyzyl se trouve à 45 km de la ville, en direction d’Ak-Dovourak – il s’agit d’Aldyn Boulak (qui signifie « flèche dorée » en touvain). Ce complexe ethnoculturel s’étend dans une vallée du bord du Ienisseï qui ressemble à une paume ouverte – chaque colline y symbolisant un doigt.

Aller voir Bouddha à l’aube vous emplit d’une énergie indéniablement positive.

Aldyn Boulak intéressera tous ceux qui recherchent un peu d’exotisme ethnique mais ne sont pas prêts à renoncer pour autant à leur confort : quatre yourtes présidentielles et sept yourtes économiques offrent ici tous les plaisirs possibles et imaginables. Outre les divertissements habituels que sont le kayak et la chasse, par exemple, les citadins peuvent s’y essayer à des loisirs plus exotiques, comme le tir à l’arc, l’équitation ou la traite des chèvres.

Malgré ses deux mètres de haut, la statue de Bouddha ne m’a pas immédiatement sauté aux yeux – elle se situe à l’écart, sur la colline orientale, où elle est la première à voir le lever du soleil dans la vallée. Aller voir Bouddha à l’aube vous emplit d’une énergie indéniablement positive.

Sur la colline opposée : la porte de Shambhala et les 99 marches qui y mènent. La coutume veut que l’on monte les marches en les comptant dans sa tête. Si, une fois arrivé à la porte, vous en avez bien compté 99, vous pouvez faire un vœu – il sera exaucé.

9 – un nombre sacré dans le bouddhisme, le symbole des cieux et les forces spirituelles supérieures.

Les touristes devront se faire aux particularités de la cuisine régionale. Crédits : tuvaonline.ru
Les touristes devront se faire aux particularités de la cuisine régionale. Crédits : tuvaonline.ru

J’ai eu l’occasion de goûter plusieurs plats touvains dans le restaurant du complexe ethnoculturel. Les touristes devront se faire aux particularités de la cuisine régionale. La viande, la graisse et la pâte en forment la base : tous ces aliments que les ancêtres des locaux, dont la richesse se calculait en troupeaux de vaches, de chevaux et de moutons, préparaient  facilement. À l’instar de pratiquement tous les peuples turcs, jadis nomades, la cuisine traditionnelle touvaine ne brille pas par sa diversité. Et, évidemment, on boit beaucoup de thé, importé de Chine. On le prépare habituellement avec du lait gras et du sel, ce qui donne une boisson nourrissante au goût particulier, pouvant servir de base pour une soupe.

Enfants, yourtes et Choïgou

Touva est étonnante en elle-même – c’est la plus jeune des républiques russes. Sous le joug mandchou jusqu’en 1921, elle a ensuite obtenu le statut de république populaire touvaine indépendante, avant d’intégrer la république socialiste fédérative soviétique de Russie en 1944 seulement.

Le bouddhisme est la religion officielle de Touva. Il a commencé à pénétrer dans la région au IXe siècle, mais ne s’y est établi définitivement qu’au XIXe-début du XXe siècle, sous l’influence de la Mongolie et du Tibet. Pour cette raison, mais également du fait de son relief montagneux, Touva est surnommée par ses habitants « le petit Tibet ».

Il s’agit d’une des régions russes les moins assimilées. 90 % de sa population parlent le touvain. Des journaux sont publiés en touvain et une chaîne de télévision nationale – Terre de Touva – émet dans cette langue. Sur les plus de 300 000 habitants de la région, 278 000 sont des Touvains de souche. Touva est bien moins russifiée que la Khakassie et la Bouriatie. Les Touvains sont d’ailleurs fiers d’avoir réussi à préserver leur culture et leur langue malgré les fortes influences exercées sur la région – mongole, chinoise, et enfin russe.

Les citadins de Touva vont passer l’été dans la steppe, où ils vivent dans des yourtes. Crédits : test.excursor.ru
Les citadins de Touva vont passer l’été dans la steppe, où ils vivent dans des yourtes. Crédits : test.excursor.ru

L’économie de la région repose sur l’élevage. Les Touvains ont mené un mode de vie nomade jusque dans les années 1950, avant que l’État soviétique ne les force à s’installer dans des maisons. Aujourd’hui, même les citadins de Touva vont passer l’été dans la steppe, où ils vivent dans des yourtes situées non loin de l’aéroport de Kyzyl, pour surveiller leurs troupeaux. À Todjinsk, l’un des endroits les plus difficiles d’accès de Touva, perdure la tradition de l’élevage nomade de rennes.

La prospérité matérielle d’un Touvain se calcule encore en têtes de bovins, et celle spirituelle – en enfants.

Les Touvains ont toujours eu beaucoup d’enfants. Crédits : mkyzyl.ru
Les Touvains ont toujours eu beaucoup d’enfants. Crédits : mkyzyl.ru

« Les Touvains ont toujours eu beaucoup d’enfants, et cette pratique reste répandue, raconte Radjou, historien et collaborateur du musée ethnographique régional. Moi, par exemple, je suis le dixième et dernier enfant de ma famille. Mon frère aîné a 58 ans. Dans la famille de ma grand-mère, ils étaient quatorze. Pour les Touvains, les enfants sont sacrés, c’est une richesse. Autrefois, à la mort de leurs parents, les enfants ne devenaient pas orphelins – des proches les accueillaient tous chez eux. Il n’y avait pas d’orphelinats. »

Et, bien entendu, à Touva, tout le monde admire Sergueï Choïgou.

« C’est le deuxième héros national de l’histoire de Touva, après le compagnon d’armes de Gengis Khan. Nous l’adorons tous », s’exclame Radjou.

Choïgou, en réalité, n’est pas un nom de famille, c’est un prénom. Mais l’officier d’état-civil chargé de faire le passeport de Koujouguet Choïgou avait inversé les deux.

Kyzyl abrite l’école où a étudié Choïgou et un quai portant le nom de son père – Koujouguet Choïgou. Choïgou, en réalité, n’est pas un nom de famille, c’est un prénom. Mais l’officier d’état-civil chargé de faire le passeport de Koujouguet Choïgou avait inversé les deux. Aïbek Soskal, collaborateur de l’université d’État de Touva, a même composé une épopée intitulée « O Bouga tour Choïgou » en l’honneur du ministre russe de la défense.

Touva figure habituellement tout en bas des classements consacrés aux perspectives d’investissement. Selon un classement de la revue économique Expert, la situation des investissements dans la région est critique. Pourtant, la république se développe progressivement : le PIB régional a augmenté de 8 milliards de roubles (environ 150 millions d’euros) entre 2010 et 2012, et les investissements en capital fixe sont passés de 7 (130 millions d’euros) à 12 milliards (220 millions d’euros) entre 2009 et 2012. Le salaire moyen augmente lui aussi à un rythme stable.

Le potentiel de la région réside principalement dans ses matières premières et ses conditions naturelles. On se rend à Kyzyl pour des raisons familiales ou touristiques : visiter des proches, ou pêcher le brochet, l’ombre ou la truite saumonée dans les eaux cristallines du lac de Todjinsk. Les habitants de Kyzyl qui vont à Novossibirsk ont, pour leur part, des intérêts bien plus économiques.

Ce trajet raccourci vers le « petit Tibet » donne à ressentir tout le contraste des rythmes auxquels vivent les différentes régions russes.

Créer une nouvelle liaison vers cette région est un bon moyen de favoriser son intégration économique et culturelle. En Russie, les communications aériennes intérieures – et, généralement, n’importe quel chemin ou route – sont bien davantage que de simples axes de transport. Ils empêchent la fragmentation de ce pays immense et permettent de rapprocher les régions reculées des centres économiques, tels, dans le cas présent, Novossibirsk.

Kyzyl, malgré des ressemblances avec les autres villes de Russie, donne pourtant l’impression de faire partie d’un autre monde – peut-être du fait de ses montages, visibles où que l’on se trouve. Ou bien de ses symboles bouddhistes, de ses temples et de ses panneaux rédigés en touvain. Par ailleurs, il est tout à fait insolite de voir, depuis le hublot de l’avion, une capitale régionale plongée dans l’obscurité la nuit. Novossibirsk, à deux heures et demie de vol, brille quant à elle de tous ses feux.

Ce trajet raccourci vers le « petit Tibet » donne à ressentir tout le contraste des rythmes auxquels vivent les différentes régions russes. Quelle que soit la raison pour laquelle vous emprunterez cet itinéraire, sachez-le, en tout cas – il est désormais ouvert.