Le Courrier de Russie

Voyage au Iougra : là où les femmes n’ont pas peur d’enfanter

Le pays de Iougra qui a comme capitale Khanty-Mansiïsk se trouve dans le Grand Nord russe, au fin fond de la taïga. Le Iougra est un peu plus grand que l’Espagne (534 801 km2 contre 504 782), avec une population d’1 584 063 habitants qui, depuis quelques années déjà, ne cesse de croître. En 2013, elle a augmenté de 16 280 personnes. Et non, ce ne sont pas les immigrés qui boostent les chiffres mais les femmes du Iougra qui font de plus en plus d’enfants. En 2013, le taux de natalité a augmenté de 0,7 % dans la région par rapport à l’année précédente. 27 866 enfants y sont nés l’année dernière. Le Iougra figure au top-5 des régions russes en termes d’accroissement naturel de la population. Mais quel est le secret de ce baby boom ? Le journaliste Dmitri Sokolov-Mitritch s’est posé la question.

Usine de positif

Un être humain digne, au cours de sa vie, doit construire une maison (on voit une maison sur l’écran), planter un arbre (on voit un arbre) et faire un enfant…

… L’enfant sur l’écran fixe attentivement le téléspectateur dans les yeux, et demande, avec la spontanéité de son âge : « Mais pourquoi un seul ?! ».

La directrice de la chaîne télévisée Iougra, Oksana Berina, met le lecteur DVD sur pause : « Bon, ça vous suffit ? » après que nous avons visionné ensemble une demi-heure de clips sociaux sur le thème de la maternité et de l’enfance. Chaque année, la compagnie de télévision en produit pas moins de vingt. Et en diffuse cinq à six par jour à l’antenne.

« C’est la dose la plus efficace, estime Berina. Si on en donne plus, c’est l’effet inverse qui se produit ».

La première chaîne de Khanty-Mansiïsk se positionne en média familial depuis déjà huit ans : le sport occupe 6 % du temps d’antenne, les émissions pour enfants, 16 %, la majorité des films et émissions sont orientés pour toute la famille. Il n’y a de publicité qu’entre les émissions et les films d’horreur sont diffusés exclusivement la nuit. Toutes ces mesures, pour la directrice de la chaîne Iougra, augmentent le prestige de la vie de famille et, donc, contribuent à accroître la fécondité de la population.

Nous discutons avec Oksana dans une salle de réunion où son fils de neuf ans est assis à un bureau. À Khanty-Mansiïsk, la scène est habituelle. Les cadres emmènent avec eux au travail leurs enfants aussi simplement que leurs ordinateurs portables.

— Et vous, vous y croyez à ce dont vous faites la propagande ?, demandé-je à Oksana. Ou bien vous pratiquez un dopage de la société ?
— S’il s’agissait de dopage informatif, nous n’aurions pas trois millions d’auditeurs, répond-elle. Même dans la publicité commerciale, il existe cette notion de « vérité du produit ». Si un savon mousse mal, ça n’a pas de sens d’en vanter la mousse – personne n’y croira.

Oksana est arrivée d’Omsk à Khanty-Mansiïsk il y a six ans. La jeune femme confie retourner de moins en moins souvent dans sa ville natale. « Là-bas, les gens sont tous nerveux, en colère, dit-elle. À Omsk, tu aurais beau remplir toute l’antenne de publicité sociale, les gens n’en deviendraient pas meilleurs. Parce que justement, la vérité du produit n’est pas là. […]