Le Courrier de Russie

Le snobisme pétersbourgeois

Le plus superficiel des regards sur Pétersbourg découvre la morosité méfiante de ses habitants. Comparez le trolleybus moscovite, sans parler du kiévien, avec le pétersbourgeois. Il y règne un bourdonnement régulier de voix, les gens ne se gênent pas les uns avec les autres, une réplique, lancée en l’air, est immédiatement saisie et renvoyée, la jeunesse badine, les petites vieilles discutent prix et maladies. Chez nous : un silence méfiant, le regard évite le regard, un frôlement de hasard est une décharge électrique. Une conversation bruyante est accueillie par une universelle et silencieuse désapprobation.

À Saint-Pétersbourg. Crédits : Nina Fasciaux

Les Moscovites passent facilement au « tu », s’embrassent quand ils se voient, sont amicaux avec ceux qui arrivent. À Pétersbourg, les baisers sont considérés comme de mauvais ton, le serrage de mains est remplacé par un simple hochement de tête, de quelqu’un qui vit à Pétersbourg depuis non seulement une année, mais même des décennies, on dit « Cette Madame Unetelle, vous savez, de Doubossary ». On ne dit « tu » qu’aux camarades de promotion, et encore, avec un certain inconfort intérieur.

L’affection comme la haine s’expriment pareillement : un peu plus d’attention à l’interlocuteur, un peu plus de retenue dans le demi-salut. Être célèbre n’est pas joli, le succès est associé à la vulgarité, le conformisme, l’esprit borné.

Sous notre climat, l’absence de sinusite est simplement suspecte

La norme : insuffisance corporelle ou maladie, pauvreté honnête, connaissance parfaite de quelque chose d’inutile au quotidien. Sous notre climat, l’absence de sinusite, ou, au moins, d’une simple rhinite est simplement suspecte. Dostoïevski a écrit : « C’est une ville de demi-fous. Si nous avions eu des sciences, alors les médecins, juristes et philosophes auraient pu faire sur Pétersbourg de précieuses recherches, chacun dans sa spécialité. Rares sont les lieux où se trouvent autant d’influences maussades, sèches et étranges sur l’âme humaine qu’à Pétersbourg ». Véritablement, le nombre d’étranges, de misérables, de malheureux dans les rues de Pétersbourg, surtout quelque part à proximité du temple de Vladimir ou dans le quartier de la place Sennaïa, dépasse toute probabilité.

Peut-être est-ce parce que le Pétersbourgeois vit dans une ville où les édifices ressemblent aux décors d’une pièce vieille d’un siècle, qu’il se sent plutôt personnage littéraire qu’être humain vivant ici et maintenant. Dovlatov disait de Brodsky : « Il ne luttait pas contre le régime. Il ne le remarquait pas. Et n’avait même que faiblement connaissance de son existence. Son ignorance dans le domaine de la vie soviétique semblait feinte. Il était, par exemple, certain que Dzerjinski était vivant. Et que Komintern était le nom d’une formation musicale. » De nombreux thèmes sont tabous dans les salons pétersbourgeois : les députés de la Douma, Zakharov, Viktiouk, Mikhalkov, la scène, la télévision, la vie personnelle des célébrités. Est considéré honorable le savoir non fonctionnel : copte ancien, circonstances de la biographie de l’écrivain Konstantin Vaganov, histoire du cimetière Krasnenki.

Les éditions locales exemplaires de ces dernières années – almanachs historiques Passé et Visages, guides encyclopédiques Temples orthodoxes de Pétersbourg, Cimetières historiques de Pétersbourg, Architectes-bâtisseurs de Pétersbourg – se présentent comme des images d’un long labeur de reclus n’impliquant pas de retentissant succès extérieur. Ils succèdent à des samizdats, des revues dactylographiées des années 1970-1980 encore plus hermétiques, qui sortaient par tirage soit de six, soit de douze exemplaires chacun, rappelant par leur soin non vain l’exécution des codes manuscrits des moines médiévaux. Toutes les quelques années, les poètes « éditaient » leurs recueils, ré-imprimés par les admirateurs, re-reliés par les amis et les distribuaient à des lecteurs en quantité infime.

L’amour pour la ville possède généralement un caractère universel et obligatoire

Le véritable Pétersbourgeois se promène l’été sur les Îles, on peut le croiser sur le côté ensoleillé de la Nevsky, à l’Ermitage, dans l’allée principale du Jardin d’Été. Il a des quartiers favoris (Kolomna, le sud de Pétersbourg, Iamskye, les alentours du Château des Ingénieurs) où l’on peut flâner avec un ami, parler des Cyniques ou du président de la Troisième Douma, Khomiakov. Pour vider une bouteille avec une vieille connaissance, il est prêt a effectuer un lointain voyage mais le lieu doit être spécial : les descentes vers l’eau de la cathédrale Nikolsky, le toit de la Petropavlovsk, une cour au mur réfractaire de la ruelle Grafsky. Les rues du Partisan German ou Béla Kun lui sont physiquement intolérables. Mieux vaut encore le canal Obvodny, la ruelle Neïchlotsky ou la Malaïa Okhta.

L’amour pour la ville possède généralement un caractère universel et obligatoire. On est supposé connaître non seulement Rossi et Stasov, mais Suzor, Messmacher, Kritchinsky. Le connaisseur véritable vous montrera toutes les boulangeries Philippov d’avant la Révolution, les cours de passage depuis la Nevsky vers la Malaïa Italyanskaïa particulièrement pittoresques, celles de parades avec leurs vitraux préservés sur Kamennoostrovsky, vous énumérera les principales constructions de l’architecte diocésain Nikonov et vous conduira à l’escalier d’immeuble d’où s’est jeté Vsevolod Garchine.

Chez les pétersbourgeois est toujours vivante l’idée de règles de conduite, ne supportant pas la transgression. Nous parlons même comme nous écrivons : « bien sûr », « boulangerie ». Tout manquement au goût provoque une résistance puissante, souvent inadéquate. Voilà Pouchkine accueillant le critique Nikolaï Nadejdine, jeune, visiblement talentueux : « Il m’a semblé tout à fait du peuple, vulgar, et sans la moindre convenance. Par exemple, il a ramassé le mouchoir que j’avais laissé tomber. »

L’arrogance incompréhensible des Pétersbourgeois

Akhmatova n’apprécie pas les Notes d’un vieux Pétersbourgeois de Lev Ouspenski. Eh bien, ça plaît, ça ne plaît pas. Mais avec quelle méchanceté elle le fustige : « Comme c’est étrange, qu’au bout de 40 ans déjà on puisse inventer une telle bêtise. Et qu’est-ce que ce sera dans 100 ans ? Tu n’en crois pas tes yeux quand tu lis que les escaliers pétersbourgeois sentent toujours le café bouilli. Il n’est pas un escalier d’immeuble pétersbourgeois respectable qui ne sente autre chose que les parfums des dames qui arrivent et les cigares des messieurs qui passent. Le camarade, vraisemblablement, voulait parler de ce que l’on appelle le passage de service. Mais tout de même, les escaliers de service sentent principalement les chats. »

Les disciples d’Akhmatova parlaient avec les inconnus avec souvent, simplement, une inimaginable insolence. Brodsky, présenté pour la première fois par Akhmatova à Lydia Korneevna Tchoukovskaïa : « Votre père, Lydia Korneevna, dit Brodsky légèrement grasseyant, mais très fermement, votre père a écrit dans un article que Valmont a mal traduit Shelley. Cependant, les traductions de Shelley par Valmont confirment que Valmont est un poète ; alors que les traductions de Whitman par Tchoukovski prouvent, elle, que Tchoukovski est privé du don de la traduction. »

« Je n’ai pas de conception du monde, j’ai des nerfs ». Par ces mots d’Akutagawa, un véritable sarcastico-poli Pétersbourgeois aurait pu parler de lui.

Dovlatov écrit : « Leningrad possède un douloureux complexe de centre spirituel quelque peu étranglé dans ses droits administratifs. La combinaison de l’infériorité et de la supériorité en fait un seigneur extrêmement caustique ». La morgue qui nous est propre est, en Europe, comparable à celle des Polonais pour une seule et même raison : nous ressentons nos relatives pauvreté et subordination à la capitale. L’arrogance incompréhensible des Pétersbourgeois provoque l’agacement justifié des Moscovites. Mais sans le snobisme, l’aversion pour le copains-comme-cochons, le sentiment douloureux de notre propre dignité, nous ne serions pas nous-mêmes ».