Norilsk : quand il fait trop froid pour aller à l’école

Alors, s’il vous plaît, ne me parlez pas du froid à Moscou !


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Alors qu’une vague de froid s’abat actuellement sur la Russie, la journaliste Maria Makhanova se souvient pour Snob de sa jeunesse passée à Norilsk, dans le Grand Nord, et de ces jours bénis où les enfants étaient dispensés d’école quand le thermomètre frôlait… les -40°C.

Norilsk Russie
Enfants se promenant dans les rues de Norilsk. Crédits : Denis Kozhevnikov/TASS

Vous voulez que je vous raconte comment c’était ? Quand, grâce au froid, nous n’étions pas obligés d’aller à l’école ?

Cet article s’adresse à tous ceux qui se plaignent du « froid terrible et inouï » qui sévit en ce moment à Moscou… Ha ha, laissez-moi rire !

Etre dispensé d’école pour cause de froid, c’est ce qui peut arriver de mieux à un écolier de Norilsk. Parce que par grand froid, on risque tout simplement de mourir sur le chemin de l’école !

Je n’oublierai jamais ces moments.

Le soir, quand le vent commençait à siffler derrière la fenêtre, je joignais les mains et je priais : « S’il vous plaît, mon Dieu, faites qu’il n’y ait pas école demain… » Le lendemain matin, je me levais avant la sonnerie de mon réveil : le vent soufflait toujours, il s’abattait contre la vitre, il hurlait – une véritable tempête de neige faisait rage. En regardant par la fenêtre, j’avais l’impression d’être dans un train qui fonçait à travers la nuit : des débris et des cartons recouverts de neige volaient tous dans la même direction. On ne voyait rien : tout était blanc.

À pas de loup, je me dirigeais vers la cuisine, où se trouvait le téléphone. Dans la pénombre, je composais le 17.

Le 17, c’était le numéro des renseignements. Une femme à la voix métallique annonçait la météo : « À Norilsk, il fait tant de degrés et le vent souffle à tant de kmµ§h. À Talnah, tant de degrés et du vent. À Kaïerkan, tant de degrés et un vent de tant de km/h. La route Norilsk-Kaïerkan-Alykel-Doudinka est fermée à la circulation. » La voix, au bout du fil, marquait une pause.

L’obscurité régnait des deux côtés de la vitre. Le vent sifflait. « S’il vous plaît, mon Dieu, s’il vous plaît… »

La voix reprenait : « Sur décision du service régional de l’éducation, les élèves ont l’autorisation de NE PAS assister aux cours du matin… (pause) … à Norilsk du CP au CM2, à Talnah du CP à la troisième, à Kaïerkan du CP à la terminale. »

La suite ne m’intéressait déjà plus. Si j’étais à l’école élémentaire et, du coup, avais le droit de ne pas aller à l’école, c’était la fête ! Je me mettais à chanter et à danser ! Les parents se réveillaient ! Le chat se réveillait ! Tout le monde se réveillait et se mettait à danser et à rire ! Les parents partaient travailler, et moi, je retrouvais mes camarades de classe dans la cour de l’immeuble pour aller faire de la luge. Régulièrement, nous rentrions nous réchauffer dans le hall d’entrée.

Si j’étais plus âgée que les petits veinards dispensés d’école, je me préparais du thé, je hurlais de douleur, je déprimais, j’étais triste, le chat était triste et les parents aussi.

Sur le chemin de l’école, je volais littéralement ! L’écharpe remontée jusqu’aux sourcils et les oreilles de ma chapka nouées sous le menton, je bravais la tempête. Le visage fouetté par la neige, je me plaignais de mon sort et de l’injustice des professeurs et du monde… Le plus rageant, c’était quand je devais aller à l’école parce que la tempête n’était « pas très forte » mais que ceux qui y allaient l’après-midi étaient dispensés de cours [En Russie, dans certaines écoles au très grand nombre d’élèves, ces derniers sont séparés en deux groupes : les premiers ont cours le matin ; et les deuxièmes, l’après-midi, ndlr] : soi-disant que le vent avait forci et qu’il était dangereux pour les enfants de se trouver dehors. Ô, monde cruel ! Moi, j’ai eu un contrôle d’algèbre ce matin, et eux, ils vont rester chez eux !

La décision d’« être ou ne pas être », d’être triste ou heureux, était prise pour moi, mes camarades et mon chat par le service de l’éducation. Qui, pour ce faire, utilisait un tableau.

À en croire ce dernier, -36°C, ce n’était pas froid. -38, non plus. Et même un -40, sans vent, ce n’était pas froid. Le froid, c’était quand il faisait -30°C et plus et que le vent soufflait. Par exemple, à 60 km/h. Là, les choses devenaient sérieuses.

Mais sans vent, il fallait attendre -43°C : le chiffre magique ! À cette température, la ville s’enveloppait d’un brouillard glacé, constitué non d’eau mais de givre. Dans lequel on ne voyait pas plus loin que le bout de ses doigts gantés. On ne pouvait que deviner les contours des maisons et les silhouettes des réverbères. Les voitures étaient invisibles jusqu’à ce qu’elles surgissent à côté de vous. Par un temps pareil, hors de question de sortir s’amuser avec les copains ! On restait à la maison et on regardait la télévision.

Et le soir, on se remettait à prier. Parfois – ô joie ! – nous étions dispensés d’école pendant toute une semaine !

Mais – tous les habitants de Norilsk sans exception le savent – c’est à Kaïerkan que vivent les enfants les plus heureux du monde. Car, là-bas, le vent souffle sans interruption.

Alors, s’il vous plaît, ne me parlez pas du froid à Moscou !

Vent glacial à Norilsk