Le Courrier de Russie

Les gardiens du pôle Nord

Arkhangelsk. Ar Crédit : Alexander Kozlov.

Près d’un cinquième du territoire russe se trouve au-delà du cercle polaire, en zone de pergélisol. En 2013, ces régions recensaient 2,5 millions d’habitants. Mais qui sont les gens du Grand Nord ? En quoi le quotidien dans l’Arctique russe est-il semblable ou différent de la vie en Extrême-Orient ou en Sibérie ? Le Courrier de Russie a recueilli les témoignages de trois habitants des régions polaires.

Dikson en 1990. RIA Novosti

Les réseaux sociaux russes regorgent de milliers de gens vivant ou ayant vécu dans le Grand Nord. Ils se retrouvent entre eux, créent des groupes dédiés à « Ceux qui viennent d’ici ou là », y recherchent des amis d’enfance et de vieilles photos. Pourtant, dès qu’il s’agit de m’éclairer sur le mystère de ces villes, de me parler à moi, la journaliste de Moscou, la mission devient compliquée, voire impossible.

« J’aime parler de Doudinka, où j’ai passé une grande partie de ma vie, me confie Alexandre B., capitaine de long cours à la retraite, et qui vit maintenant à Saint-Pétersbourg. Vous êtes sympathique. Mais avec des gens que je ne connais pas, je ne souhaite pas m’étendre. » Pourquoi tant de secret ? Ces gens veulent-ils oublier leurs contrées nordiques comme un mauvais rêve ou, au contraire, les garder pour eux comme un trésor ? Et comment imaginer, autrement, des lieux que l’on n’aura peut-être jamais l’occasion de visiter ?

Pevek

« Tout le monde se connaît, il n’y a pas de criminalité »

La plupart des gens qui acceptent de me parler sont des jeunes – qui n’ont souvenir ni des années florissantes de l’Arctique soviétique, ni du grand délaissement que la région a connu dans les années 1990. Ils acceptent la réalité telle quelle, sans conditions – comme Katerina V., 27 ans, qui vit depuis sa petite enfance à Pevek, ville la plus septentrionale de Russie, située dans la région de Tchoukotka. Ses grands-parents, originaires de Voronej, sont allés y vivre dans les années 1980 « pour gagner de l’argent » : les salaires ont toujours été majorés dans le Grand Nord. Le grand-père de Katerina s’est lancé dans la culture de légumes en serre, et sa grand-mère fut embauchée à la centrale thermique – celle-là même où sa mère travaille encore aujourd’hui comme comptable.

Pevek a été fondée en 1933 à proximité des gisements d’or et d’étain. Son existence a été gardée secrète pour l’ensemble de la population soviétique jusque dans les années 1960. Dalstroï, l’organisation étatique chargée de la construction des routes et de l’exploitation des mines, y employait en effet de la main d’œuvre forcée – les prisonniers des camps. Il faut donc attendre 1976 pour que le pays entende parler pour la première fois de Pevek, et la ville entre alors au classement des « 100 meilleures villes d’URSS ».

Les ingénieurs bâtisseurs de Pevek ont tenu compte des conditions météorologiques exceptionnelles : la ville est régulièrement exposée au ïoujak, un vent très violent soufflant depuis les collines côtières et pouvant atteindre une vitesse de 60 mètres par seconde. Pour protéger les immeubles et les habitants, chaque quartier de Pevek est doté d’une tour qui sert de coupe-vent. En 1989, Pevek comptait plus de 12 000 habitants mais, avec la chute de l’URSS et la fermeture des mines d’étain, de nombreuses familles ouvrières ont dû s’exiler. Aujourd’hui, la ville compte à peine plus de 4 700 habitants, mais elle demeure le premier port russe de la mer de Sibérie orientale. Son économie subsiste grâce à l’exploration des gisements d’or, de mercure et de charbon, la production de matériaux de construction, mais aussi l’élevage de rennes.

À l’arrivée des temps difficiles, la famille de Katerina n’a pas suivi l’exode massif, choisissant de rester à Pevek. Il y a dix ans, la jeune femme a terminé ses études de droit à l’Université de Voronej, où ses grands-parents avaient gardé un appartement. Mais elle a choisi de repartir : « Pour moi, la question ne s’est jamais posée, témoigne-t-elle. La vie en Tchoukotka est dure, certes, mais je n’aurais pas pu vivre loin d’ici. » Aujourd’hui responsable RH de la réserve naturelle de l’Île Wrangel et mère d’un petit garçon de trois ans, Katerina reconnaît : « La plupart des gens veulent partir. Les jeunes quittent Pevek après la fin du lycée, les vieux s’en vont dès qu’ils touchent leur retraite. C’est dommage, parce que Pevek est agréable à vivre : tout le monde se connaît, il n’y a pas de criminalité, pas de problèmes de drogue… » Katerina affronte avec courage les difficultés du quotidien dans le Grand Nord : les charges qui augmentent plus vite que les salaires, les fréquentes coupures d’eau et de courant… Pevek demeure pour elle un endroit idéal pour élever ses enfants, à l’abri des dangers des grandes villes.

Kandalshka de nuit, Vadim Tarelkin

Trouver sa capitale

La population des villes fondées en Arctique dans le premier tiers du XXe siècle a atteint son pic à la fin des années 1980 mais est aujourd’hui divisée par dix : avec l’effondrement de l’URSS, les programmes de développement des régions lointaines ont été mis de côté. De nombreux employés, chercheurs et travailleurs, jusqu’alors soutenus par l’État, se sont retrouvés privés de moyens de survie et contraints de quitter leurs villes natales. C’est le cas notamment à Dikson, une des villes les plus septentrionales du monde, fondée en 1915 à 2 025 km au nord de Krasnoïarsk, au bord de la mer de Kara. Peuplée de près de 5 000 habitants en 1985, elle en compte moins de 600 aujourd’hui. Ils sont d’ailleurs tous répertoriés sur un site de renseignements animé par un enthousiaste local, et les 54 enfants vont tous à la même école, quelque soit leur âge.

La ville doit son nom à l’industriel suédois Oscar Dikson, mécène de nombreuses expéditions dans l’Arctique au XIXe siècle. La ville s’étend sur le territoire de l’île Dikson, baignée par la mer de Kara, et d’une partie du continent qui lui fait face. Le jour polaire y débute le 5 mai pour se terminer le 10 août. Pendant la nuit polaire, du 8 décembre au 5 janvier, l’obscurité y est permanente et totale. Malgré les conditions climatiques difficiles, les habitants ont tout pour une vie confortable : des logements chauffés, un hôpital, une école, un centre de loisirs, un musée et même une galerie d’art – la plus septentrionale du monde. Il y a encore trente ans, de nombreux Russes voulaient aller y vivre, attirés par les avantages de la vie dans une ville à taille humaine, à l’économie florissante et offrant des salaires enviables. À l’époque, tous les navires empruntant la route maritime du nord passaient par le port de Dikson, ce qui lui a valu le titre de « capitale de l’Arctique ». Le port servait de base d’approvisionnement pour les stations polaires et les territoires du nord de la Sibérie, et la station météorologique de Dikson recueillait les informations sur l’état des glaces et coordonnait la navigation.

Aujourd’hui, ce point stratégique a perdu son importance de jadis. L’activité principale des habitants est devenue la pêche.

Iouri G., 16 ans, est né à Dikson – ou sur Dikson, comme disent des locaux. Il prépare son examen de fin d’études secondaires et compte ensuite quitter Dikson pour Saint-Pétersbourg. Le jeune homme rêve de devenir pilote de ligne, comme Letchikleha, blogueur très populaire, lui aussi originaire de Dikson. « Le problème, c’est que c’est très difficile de partir d’ici en été », m’explique Iouri au téléphone. Pour passer leurs vacances ailleurs, les habitants de Dikson doivent d’abord rejoindre Norilsk, la grande ville la plus proche, située à moins d’une heure de vol. Les billets coûtent cher, et les AN-26, qui desservent les vols hebdomadaires entre Dikson et Norilsk, ne peuvent emmener que 43 passagers maximum – il faut donc réserver plusieurs mois en avance. De Norilsk, on peut repartir pour une des sept grandes villes de Russie : Krasnoïarsk, Novossibirsk, Ekaterinbourg, Moscou, Saint-Pétersbourg, Oufa ou Sotchi. « L’hiver, c’est compliqué aussi : les moins trente degrés sont encore supportables, mais le pire, c’est le vent qui souffle de la mer de Kara. L’aéroport est souvent contraint de fermer… bref, c’est compliqué toute l’année », résume le jeune homme, amusé.

« Venez nous voir en été »

Roman S., 27 ans, originaire de Kandalakcha, à 200 km de Mourmansk, vit actuellement à Apatity, deuxième ville de la région en nombre d’habitants – elle en comptait 57 905 en janvier 2014.

Fondée en 1929, Apatity est située dans la péninsule de Kola, entre le lac Imandra et le massif montagneux des Khibiny, tout au nord de la Russie européenne. Roman, spécialiste diplômé en écologie, a travaillé à Apatity comme serveur et cuisinier avant de lancer sa propre affaire : sa boîte de nuit doit ouvrir prochainement. « Apatity, c’est une ville à trois rues, explique le jeune homme. Nous avons un musée de l’apatite : le minerai qui a donné son nom à la ville. La plupart des gens d’ici travaillent à la mine, les spécialistes sont formés sur place. Mais les possibilités de loisir sont limitées. » La ville de Kirovsk et sa station de ski, à une quinzaine de kilomètres d’Apatity, accueillent de plus en plus de visiteurs d’autres régions et étrangers, mais, pour le moment, cela ne change pas beaucoup le quotidien des gens du coin. « Notre région se tourne enfin vers le tourisme, se réjouit Roman. Mais même à Kirovsk, il n’y a qu’une seule boîte de nuit. » Le jeune homme voudrait contribuer à la vie culturelle de sa région en organisant des concerts d’artistes connus.

À Apatity, la tendance du décroissement démographique paraît toutefois moins alarmante que dans d’autres villes de l’Arctique russe : les habitants n’y sont aujourd’hui qu’un tiers de moins que dans les années 1980. « Beaucoup de jeunes partent, c’est vrai, mais il y a aussi beaucoup de possibilités d’emploi, ici », souligne Roman, qui n’a jamais songé à déménager. En revanche, avec la récente réforme des établissements de santé, les hôpitaux de la région ont fusionné, et la maternité la plus proche ainsi que d’autres cliniques spécialisées se trouvent désormais à Kirovsk. « Il vaut mieux ne pas tomber malade ! », conclut Roman.

Pour rendre visite à ses parents à Kandalakcha, Roman fait du stop. Sa mère, Galina S., est employée à l’aéroport local. « Beaucoup de gens ici sont originaires de la partie européenne du pays, surtout de Vologda et d’Arkhangelsk, explique Galina, elle-même originaire de Tver, à 200 km de Moscou. Pour les vacances, les gens repartent souvent dans ces régions, ou encore en Finlande et en Suède : les magasins IKEA de là-bas sont les plus proches de chez nous ! »

Originaire d’Omsk, ville sombre et souvent enneigée, je m’imaginais l’Arctique comme une immense Sibérie. Mais non : c’est encore plus loin, l’hiver y est souvent plus froid, plus triste et bien plus long – et les gens y sont encore plus accueillants et chaleureux. « À Kandalakcha, il n’y a pas grand chose de surprenant à voir, mais il fait beau l’été, m’assure Galina. Venez nous voir, nous avons une chambre d’amis ! » Moi qui aspire à comprendre la notion d’extrême… J’ai promis : un jour, j’irai.