Le Courrier de Russie

Arctique : Planète habitée

L’Arctique n’est pas un « désert blanc » : le territoire compte 4 600 000 d’habitants répartis dans les huit pays se partageant son espace. Mais c’est la zone russe qui s’avère la plus peuplée : 2 500 000 personnes y vivent en permanence, alors que les sept autres pays arctiques – États-Unis, Norvège, Islande, Suède, Finlande, Canada et Danemark – ne recensent que 2 100 000 habitants en tout. De nombreux experts estiment que la Russie devrait dépeupler son Grand Nord : les conditions de vie y sont extrêmes et les dépenses énergétiques exorbitantes. Ne serait-il pas plus efficace de ne laisser dans le Nord que des villages temporaires abritant des équipes d’ouvriers qui y travailleraient en alternance ? Nadejda Zamiatina, experte pour le Centre économique du Nord et de l’Arctique, explique au journal Novaïa Gazeta pourquoi ce n’est pas souhaitable.

Novaïa Gazeta : À quoi ressemble le pays si on le regarde « face à face » – et pas depuis un bureau de fonctionnaire ?

Nadejda Zamiatina, experte pour le Centre économique du Nord et de l’Arctique. Crédits : facebook.ru

Nadejda Zamiatina : La Russie est extrêmement variée. Je cite souvent cet exemple : en 2011, nous sommes allés dans la ville de Mouravlenko, sur la péninsule de Yamal [péninsule russe de 120 000 km2, avançant sur environ 700 km dans l’océan Arctique depuis la Sibérie occidentale, ndlr], pour y élaborer une stratégie de développement socio-économique. Le chef de l’administration locale nous a expliqué qu’il ne servait à rien de planifier le développement de la ville à long terme. « Mouravlenko existera tant qu’il y aura du pétrole. Il n’y a rien à faire d’autre ici, nous a-t-il dit. L’extraction de pétrole est une activité instable, par conséquent l’avenir de la ville est incertain. Nous dépensons beaucoup trop en chauffage. »

Un an plus tard, on nous a fait venir à Goubkinski, une ville voisine de 25 000 habitants, située encore plus au nord que Mouravlenko. Nous y avons observé une situation tout à fait différente : il semble qu’on puisse vivre en Yamalie et y produire autre chose que du pétrole. Goubkinski possède par exemple une usine de produits laitiers, où l’on traite le lait de Tioumen. La ville a aussi un salon de beauté utilisant des lasers cosmétiques ainsi qu’une usine de production de sacs en polyéthylène biodégradables. Les autorités locales offrent aux entreprises des conditions tellement propices à leur développement que, lorsque j’en parle dans d’autres villes, on ne me croit pas : « On connaît bien ces fonds et ces subventions : de la corruption massive… » Mais à Goubkinski, autant les fonds et subventions que les consultations fonctionnent ; et si l’administration de la ville choie et prend soin des petites entreprises, c’est qu’elle a compris qu’elles représentent le salut de cette petite ville du Nord. C’est précisément cette « serre » institutionnelle qui fait le « phénomène Goubkinski » : une exception au milieu des lamentations généralisées sur les conditions extrêmes du Nord !

C’est vraiment la gestion de l’administration qui fait toute la différence dans le développement des villes. À Mouravlenko, l’ancien maire n’avait pas hésité à dire aux diplômés de la faculté de gestion de l’université locale : « Partez ! Vous ne trouverez pas de travail ici. » Alors que Valeri Lebedevitch, le maire de Goubkinski, adopte une stratégie très différente. Il est arrivé dans la ville avec les jeunesses communistes [sous l’URSS, après leurs études, les jeunes communistes devaient souvent aller travailler dans des villes peu peuplées du Nord, ndlr], il a lui-même participé à la construction de la ville et y a mis toute son âme. On peut dire que Goubkinski est son projet personnel.

Igarka. Crédits : TRRSever.org

N.G. : Pour vous, la personnalité de son dirigeant a donc une influence déterminante sur le destin d’une ville ?

N.Z. : J’ai pu voir des villes très différentes. Des villes moribondes où la production a disparu et où la vie est un cauchemar : vous y rencontrez, parmi les habitations, des décombres de logements abandonnés et brûlés. À Igarka, par exemple, les autorités locales ont ordonné d’incendier une grande partie du centre-ville, pour économiser sur l’entretien des logements. Les habitants du centre historique ont été relogés à la périphérie et les maisons de la vieille ville ont été brûlées sur plusieurs kilomètres. Alors qu’on y trouvait des bâtiments dont le patrimoine aurait pu être mondialement reconnu, représentatifs du constructivisme en bois. Le plan de la ville avait été conçu par Ivan Leonidov, un architecte soviétique célèbre dans le monde entier, envoyé spécialement à Igarka pour créer une ville modèle de la région polaire. Même en photo, certains édifices sont ensorcelants. Les musées avaient tenté de faire octroyer à ces constructions le statut de monuments architecturaux : l’administration locale n’y semblait pas opposée dans un premier temps, mais ensuite, ils ont changé d’avis, et tout a été littéralement réduit en cendres.

« Il existe quantité de projets intéressants réalisés loin de Moscou »

N.G. : Y a-t-il des exemples de villes ou villages moribonds que les efforts de personnalités intelligentes et dynamiques ont à l’inverse ressuscités ?

N.Z. : Il existe quantité de projets intéressants réalisés loin de Moscou. On a tous entendu parler de Perm et de la célèbre « révolution culturelle » de Marat Guelman. Mais déjà avant Guelman, avant Alexeï Ivanov et son « Cœur de Parme », des philologues du coin, passionnés, y avaient défendu, sous la direction de Vladimir Abachev, le « projet Pasternak ». Le récit du Docteur Jivago se déroule en effet dans le kraï de Perm et le roman mentionne des lieux bien précis. Les chercheurs ont ainsi obtenu la reconstruction complète de la maison de Pasternak, dans le village de Vsevolodo-Vilva. Elle avait aussi été brûlée, après avoir pourtant tenu bon pendant tout le XXe siècle.

Vous n’imaginez pas le nombre de sceptiques qui affirmaient que c’était de l’argent jeté par les fenêtres et que personne ne ferait les quatre heures de trajet de Perm à Vsevolodo-Vilva juste pour Pasternak. Mais le musée a tout de même été ouvert. Près de dix ans ont passé depuis. Ceux qui disaient que les amateurs de Pasternak n’étaient pas assez nombreux pour faire vivre le village grâce aux seules visites avaient raison. Mais les passionnés locaux sont parvenus à y développer d’autres activités touristiques et à accroître sensiblement la notoriété du lieu. À côté du projet Pasternak, Vsevolodo-Vilva accueille le festival TerraCotta. Le même groupe de passionnés a réussi à faire venir dans le village des spécialistes qui ont appris aux habitants l’art de la céramique, et désormais, on en vend sur place. Tout cela n’aurait pas été possible sans l’aide des étudiants et des enseignants de l’université de Perm, qui ont cherché des sponsors et fait la promotion du projet sur les réseaux Facebook et VKontakte. Ils ont prouvé qu’on peut aussi développer le tourisme dans un village. Et quand les habitants des villages situés entre Moscou et Saint-Pétersbourg se plaignent d’être trop éloignés des mégapoles pour mener à bien quoi que ce soit, je leur parle donc de cet exemple de Vsevolodo-Vilva.

« Un musée donne une légitimité à une ville »

Goubkinski. Crédits : DR/Wikimedia

N.G. : De l’influence de « l’homme au pouvoir » sur le destin d’une ville, nous en sommes venus à parler du rôle des communautés locales. Qu’en est-il, par exemple, des communautés professionnelles ?

N.Z. : Dans les régions russes, je distinguerais deux principales forces constructives, deux milieux professionnels très puissants : les musées et les petites entreprises. La ville de Goubkinski, de nouveau, abrite un musée remarquable, qui foisonne d’idées originales et de programmes éducatifs. Il fonctionne aussi comme un centre culturel. Le musée se situe dans la plus petite ville du district autonome de Yamalo-Nénétsie, mais en termes de fréquentation, il n’y est devancé que par le musée de Noïabrsk, une ville de 100 000 habitants. En fait, pour une ville récente, un musée est en quelque sorte un gage d’authenticité. C’est comme s’il disait : « Cette ville a des racines, par conséquent, elle vivra. » Un musée donne une légitimité à une ville, il lui garantit le droit d’exister.

Si la présence d’un musée intéressant témoigne de la conviction d’une communauté locale de son droit d’exister, celle d’une petite entreprise développée est signe de foi en l’avenir, dans le bien-fondé d’investir dans la ville. C’est une indication très précise. À l’instar des ethnographes régionaux, les représentants des petites entreprises font partie des patriotes les plus influents des villages et des petites villes. Vous savez que la majorité des jeunes quittent le Nord pour Moscou et Saint-Pétersbourg, et que généralement, les parents font tout pour faire partir leurs enfants. Mais les chefs de petites entreprises agissent différemment : ils font partir leurs enfants pour un temps, afin que ceux-ci étudient dans les grandes villes, mais ensuite, ils les font revenir, afin de prendre la relève dans les affaires familiales après avoir reçu une éducation de qualité.

« L’homme a besoin de la culture pour justifier l’ordre des choses existant »

N.G. : L’intelligentsia locale et les petites entreprises représentent généralement la partie la plus active et instruite de la société. D’après votre expérience, comment vivent les citoyens ordinaires des régions russes ?

N.Z. : Je peux affirmer avec certitude que la foi des gens en leur « petite patrie » joue un rôle majeur dans le destin d’une région. Et l’existence de cette foi est fortement liée à ce que l’on pourrait appeler la « politique informative » d’une région : le « branding territorial » en quelque sorte… C’est un branding qui ne consiste pas à simplement dessiner des logos, mais qui est synonyme de politique symbolique, de légitimation, de mention du territoire au niveau fédéral. L’être humain a aussi besoin de la culture pour justifier et éclairer l’ordre des choses existant. Quand les gens voient leur ville ou leur village « inclus » dans la culture, qu’ils entendent les noms des endroits où ils vivent prononcés en public et présentés sous un éclairage positif, ils le comprennent comme une reconnaissance de leur droit à une vie normale. Dans des centaines de villes de notre pays, les habitants ont énormément besoin de s’affirmer, de se manifester, de « marquer » leur territoire dans l’espace informatif.

Malheureusement, les médias nationaux, souvent, ne parlent des régions qu’à l’occasion d’événements extraordinaires, et souvent malheureux. On trouve très peu d’information positive sur les régions, alors que les gens en sont friands. Quand j’ai voyagé le long du fleuve Ienisseï, les locaux m’ont demandé plusieurs fois si j’avais vu le film Happy People : un an dans la Taïga, réalisé par Dmitri Vassioukov. Ce documentaire montre des gens qui habitent loin de la capitale et mènent une vie dure, mais qui se sentent heureux malgré tout. Et le film a soudain amélioré la perception que les habitants de cette région avaient d’eux-mêmes. Les problèmes n’ont pas disparu de leur vie, mais ils les vivent autrement : vous auriez vu la fierté avec laquelle ils nous parlaient du film ! Dans un langage plus sophistiqué, je dirais que pour les habitants de la région, ce film a servi d’instrument de légitimation de leur droit à un mode de vie propre. Généralement, c’est précisément cette « légitimation symbolique » qui fait cruellement défaut aux villes russes.

Mouravlenko. Crédits : olig.su

N.G. : Qu’est-ce que la « légitimation symbolique » et quel lien a-t-elle avec la prospérité d’une région ?

N.Z. : Le pouvoir tel qu’on le conçoit, et Michel Foucault le disait déjà, est avant tout symbolique. C’est le pouvoir de ceux qui définissent les goûts et les valeurs. Et si les valeurs sont définies exclusivement par Moscou ou les centres régionaux, toutes les autres villes se sentent alors à la périphérie.

Aujourd’hui, nous avons grandement besoin de films et d’œuvres littéraires chantant le bonheur des populations « d’au-delà du périphérique MKAD ». La Russie possède de nombreux territoires où à l’échelle locale, à l’échelle des villages, s’applique encore la théorie des « petites actions ». Un homme fonde une entreprise prospère, un autre lance un projet réussi. Des dirigeants sensés et dynamiques travaillent à améliorer leur territoire. Il existe également dans certains musées des projets et des travailleurs exceptionnels, qui protègent l’identité territoriale.

« Un pays pousse depuis ses racines »

N.G. : Mais les gens qui veulent faire bouger les choses sont souvent confrontés à de très nombreux obstacles…

N.Z. : Notre pays est centralisé à l’excès. Ce phénomène rappelle une poupée russe : Moscou prend des choses aux régions, les régions prennent aux districts, les districts – aux villages. Et cela se répète à l’infini, malheureusement. Cette réalité est le plus grand mal de notre pays. La Russie doit transmettre ses ressources, ses compétences, son idéologie et son contenu informatif au niveau local également. Les autorités doivent comprendre qu’un pays « pousse depuis ses racines », et que le centre n’est pas à même de tout diriger. Les autorités, en particulier locales, doivent jouer un rôle d’intermédiaires et non de décideurs. Elles doivent aider, soutenir, structurer, mais pas plus…

N.G. : Comment survivre dans ce paradoxe : entre pression et indifférence du pouvoir ?

N.Z. : La spécificité russe en la matière – qui est à la fois une qualité et un défaut – repose sur des liens sociaux très forts. Des études montrent que dans les villages les plus éloignés, la survie dépend principalement de l’entraide. Mais l’entraide est aussi une obligation. On n’a pas le droit de ne pas aider. C’est d’une certaine façon un fardeau, une corvée, mais c’est aussi une aide. Et ce système fonctionne.

On trouve de multiples exemples de villageois qui, après être partis pour la capitale ou l’étranger et y avoir fait des affaires, reviennent aider leur petite patrie. Dans une grande mesure, c’est précisément de cette façon que sont apparues, en dehors des États-Unis, d’autres Silicon Valley – en Chine et en Inde notamment. Grâce à des expatriés qui se sont formés dans la Silicon Valley américaine puis sont rentrés chez eux développer leur « Bangalore » [Silicon Valley indienne, ndlr].

« La Russie, pays aux mille villes »

Famille nénètse. Crédits : Tourblogger.ru

N.G. : Les spécialistes du développement régional s’affrontent régulièrement dans des débats houleux. Pour certains de vos collègues, attachés aux valeurs néolibérales classiques, la disparition d’une partie de nos petites villes ne constituerait pas une catastrophe. Qu’en pensez-vous ?

N.Z. : Il me semble qu’envisager un pays comme un territoire potentiellement inhabité est offensant pour ses habitants. De nombreuses villes peuvent voir et verront leur population diminuer, parfois considérablement, parfois jusqu’à un nombre dérisoire – mais il est important de préserver ces villes comme des « points d’appui » potentiels, avec un environnement civilisé, une mémoire et une culture locales, et de ne pas en faire des foyers d’incendie.

Denis Vizgalov, éminent spécialiste du branding des villes tragiquement disparu l’été dernier, avait proposé que le slogan « la Russie, pays aux mille villes » devienne un concept national. Nous avons effectivement mille villes environ et chacune d’entre elles peut être comprise, embrassée d’un seul regard, elles ont une dimension « humaine ». Voilà un excellent slogan pour la Russie : « Nous sommes la diversité ». Il ne faut pas penser en termes d’échelles : Berdiaev disait déjà qu’elles « meurtrissent par leur grandeur » l’âme russe. Il faut réfléchir en termes de dimensions humaines, que l’on peut couvrir du regard. C’est précisément au niveau local que fonctionnent les communications « en face à face » et qu’on a la possibilité de rencontrer des personnes intéressantes et actives.

N.G. : Vous parlez de la nécessité pour chaque ville, chaque région, d’avoir son visage propre. Pourquoi la diversité est-elle si importante ?

N.Z. : Les biologistes s’efforcent de préserver toutes les espèces parce qu’elles constituent le patrimoine génétique qui pourra assurer leur évolution future. C’est pour cette même raison qu’il est important de préserver nos villes. Si Igarka se trouvait par exemple au Canada ou en Norvège, on y aurait ouvert depuis longtemps un centre d’étude des techniques de gestion économique en conditions de pergélisol. Pourquoi, quand les Canadiens et les Finnois défendent leur « nordicité » en proposant au monde entier leurs vêtements chauds, leurs technologies et leurs études dans les domaines de la construction et de l’agriculture, nous répétons, de notre côté, qu’il faut quitter le Nord ? Car le Nord, ce n’est pas que des ressources – c’est aussi des techniques d’adaptation qui ont nécessité des siècles de mise au point.

Il existe des usages locaux analogues dans les villes de l’Oural et de Sibérie. Grâce à ses conditions naturelles extrêmement diverses, notre pays est un puits de connaissances locales spécifiques. Et ces connaissances et compétences forment le socle du nouveau développement économique. Il faut respecter ces pratiques : dans l’avenir, quand le pétrole sera épuisé, ce sont elles qui sous-tendront notre développement.

Les villes sont les points d’appui du développement futur du pays, et il serait tout simplement insensé de réduire le réseau urbain existant. Nous devons préserver les villes même dans les régions difficilement accessibles – dans le Nord, en Sibérie, en Extrême-Orient. Autrement, nous nous priverions de l’ossature de notre territoire. L’approche inhumaine qui consiste à faire peu de cas du dépeuplement de notre pays est dangereuse : celui-ci entraînerait trop de pertes, non seulement morales mais aussi économiques. La vie évolue trop rapidement. De nouveaux facteurs de développement économique apparaissent. Nous ne savons pas quel élément de notre patrimoine prouvera demain son utilité. Est-il avisé, dès lors, de nous en priver ?