Le Courrier de Russie

L’Arctique attend ses nouveaux héros

Dostoïevski voyait juste lorsqu’il affirmait que partout où les Russes posaient le pied, la terre devenait la leur… Les 24 millions de km² de l’Arctique russe font partie de ces régions apprivoisées, explorées et conquises. Pour rien au monde, on n’en démordrait et l’on défend férocement son bout de territoire. L’année 1994 représente une date clé dans l’histoire de l’Arctique : elle marque l’apparition de la région sur la scène internationale. Non seulement l’association russe EC-Arctic réussit la première expédition à skis dans le pôle Nord, prouvant que l’homme pouvait atteindre des régions extrêmes sans aide extérieure ; mais WWF, World Wide Fund for Nature, ouvre son premier site à Moscou. Pourtant, bien que la Russie ait toujours manifesté un intérêt tout particulier pour le pôle Nord, elle semble, à l’heure actuelle, négliger les conséquences alarmantes du réchauffement climatique sur l’environnement arctique. Qui en sont les premières victimes ? Comment les habitants de l’Arctique, bourrus et solitaires, parviennent-ils à terrasser le froid et les nouveaux caprices de la nature ? Le Courrier de Russie enquête.

La nage au lieu du patinage

Viktor Tkachenko, habitant du village Ryrkarpiy, dans la région de Tchoukotka, confiait il y a quelques mois à WWF « qu’avant, à la fin juin, on pouvait attraper des phoques sur la glace. Aujourd’hui on ne peut même plus s’y déplacer à partir de mai, tellement elle est fine. » La révolution industrielle des années 1830 a en effet entraîné une hausse des émissions de dioxyde de carbone et parallèlement, une augmentation de la température. En Arctique, les températures ont augmenté de 0,7°C à 4°C en moyenne, les hivers sont devenus plus cléments et la saison des neiges s’est réduite de trois semaines. Or, si la température atteint de nouveaux records, cela entraînera une fonte de la glace du pergélisol (sol gelé) et de l’océan. Il y a une trentaine d’années, la zone gelée de l’Océan Glacial Arctique comptait 7,5 millions de km2, en 2005 il n’en reste plus que 5,5 millions. C’est en 2007 que le constat s’est révélé le plus inquiétant, lorsque 4,3 millions de km² de glace ont fondu brusquement, rendant les voyages sur la banquise de plus en plus risqués. La liste des dégradations de l’environnement est infinie. Même si la faune et la flore de l’Arctique sont robustes et peuvent survivre à -50°C, elles sont pourtant sensibles aux moindres changements climatiques : 1 cm de dégel en trop peut nuire au cycle vital de toute une famille de plantes. Les déplacements en voiture des habitants de l’Arctique abîment le sol, y créant ruisseaux et ravins qui provoquent des écoulements de terre. Les raffineries, construites çà et là dans les régions polaires, polluent l’air et jouent un rôle non négligeable dans la détérioration de l’environnement. Le phénomène de fonte des glaces modifie le comportement des animaux. Les phoques se réfugient sur les côtes, plus exposés aux chasseurs, tandis que les ours, à la recherche de nourriture, attaquent les habitations. Entre-temps, le nombre de morses, ces mammifères géants aux défenses en ivoire, se réduit à vue d’œil : les petits se noient dans les zones où la glace est trop fine, ou se font tuer par un trop-plein d’amour maternel. « Fuyant les plaques de glace brisées, les morses se réfugient dans les stations militaires, explique Alexeï Kokorine, responsable climatique chez WWF. Parfois, les animaux se réunissent sur les pistes d’atterrissage. Extrêmement sensibles au bruit, ils paniquent à l’arrivée d’un avion et écrasent leurs petits par inadvertance. » Afin d’assurer la survie des petits morses, les volontaires de WWF se chargent de faire fuir les bêtes à l’approche d’un avion.

Trompés par le Nord

La fin de la Perestroïka fut une véritable douche froide pour les habitants des régions polaires. Venus jadis en quête de gloire et de fortune, ils ont dû boucler leurs valises et aller chercher leur bonheur dans des contrées plus accueillantes. Car le prestige de travailler dans le Nord et les rémunérations élevées – deux facteurs qui conditionnaient le flux de la population vers les bords de l’océan Arctique à l’époque soviétique – n’étaient plus à l’ordre du jour. Les villes ont été délaissées et le nombre de stations scientifiques s’est considérablement réduit. Ainsi, la péninsule de Taïmyr, surnommée « la Porte de l’Arctique », est progressivement désertée depuis les années 1990. Le village de Khatanga, fondé en 1626 et connu pour être la localité la plus septentrionale de la planète, voit sa population diminuer de 400 personnes tous les ans. On n’y trouve aujourd’hui plus de jeunes, plus d’entreprises, plus de communications régulières avec le monde extérieur. Sur son sol dur règne une église orthodoxe, la plus au Nord de Russie, qui veille sur les nombreuses richesses du sous-sol taïmyrien. Les habitants de la péninsule de Yamal, en Sibérie occidentale, ont, eux, moins de raisons de se plaindre : leur administration construit des liaisons ferroviaires, permettant aux éleveurs de rênes d’acheminer le bétail vers le Sud et de s’approvisionner en nourriture. Au climat hostile et aux conditions de vie spartiates s’ajoutent, ces derniers temps, les problèmes écologiques. Mais les gens du grand Nord ne baissent pas les bras.

Nicolas Mingasson, photographe reporter et habitué des régions polaires de Russie, explique que « si la migration des rênes est chamboulée, les hommes partent à la chasse quelques semaines plus tôt. Si l’assèchement de la toundra ne permet pas de trouver un bon pâturage, on fait un détour. Si les ours s’approchent trop des villages, les gens les chassent en hurlant. Chaque problème trouve sa solution ». Et si l’aéroport reste fermé, pour cause de mauvais temps, durant trois mois, comme c’est souvent le cas à Norilsk, ville de 200 000 habitants au-delà du cercle polaire ? Eh bien… on attend. En rêvant de partir et de ne jamais se retourner. Quant aux amoureux de l’Arctique, ils se rencontrent plus rarement qu’il y a trente ans, mais n’ont pas encore totalement disparu. Le plus souvent, ils ne vivent pas en permanence dans les grandes neiges, mais viennent les voir au moins une fois par an. « Une fois que vous vous êtes retrouvé en Arctique, le lieu ne vous lâche plus », affirme Vladimir Chukov, géant à la belle barbe blanche, qui a traversé trois fois le pôle Nord. Vingt-cinq expéditions arctiques, nuits sous une tente dressée dans les glaces, baignades dans l’eau gelée, rencontres avec des ours… Autant d’aventures qui suffiraient à rédiger une bonne dizaine de romans. Pourtant, au lieu de passer son temps à son bureau, Vladimir Choukov revient chaque hiver vers ses neiges et ses aurores boréales. « C’est ma drogue, reconnaît-il, un sourire modeste aux lèvres. Elle est tellement forte que je n’en veux pas d’autres. C’est là où je me sens humain, où je le deviens pleinement. » De nombreuses institutions et entreprises financent volontiers des expéditions arctiques et les professionnels comme Choukov ne manquent pas de soutien. L’année dernière, lui et son équipe avaient appris aux jeunes sauveteurs du ministère des Situations d’urgence à réagir dans des conditions de grand froid. Il y a quelques mois, les hommes de Choukov ont contourné la côte de l’Océan Arctique afin de vérifier les installations d’un opérateur de téléphonie mobile. Quant aux amateurs débutants, ils doivent débourser quelque 13 000 Euros pour s’offrir une ballade sur la banquise. « Vous trouvez que c’est cher ?, s’offusque Choukov. C’est le prix d’une voiture ! »