Des bénévoles font renaître des églises et leurs villages

Les gens qui participent à ces expéditions deviendraient meilleurs.


source : Mikhail Karpov, Lenta.ru

À l’abandon, promises à une destruction certaine, les plus de 600 églises en bois du Nord russe retrouvent aujourd’hui, peu à peu, leur majesté ancienne. Grâce aux efforts du prêtre Alexeï Iakovlev et des centaines de bénévoles qui font vivre le vaste projet Obchee Delo (« Cause commune ») de reconstruction du patrimoine orthodoxe en bois, les ruines redeviennent des œuvres d’art architectural, et la vie revient dans les nombreux villages dépeuplés du pays. Le prêtre s’explique pour Lenta.ru.

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Église dans la région de l’Onega. Crédits : Obchee Delo

Lenta : Comment vous êtes-vous lancé dans le recensement et la restauration des églises orthodoxes abandonnées ? Qu’est-ce qui vous y a poussé ?

Alexeï Iakovlev : En 2008, dans le village de Vorzogory, dans la région d’Arkhanguelsk, un homme – simplement quelqu’un qui n’était pas indifférent – a décidé, seul et sur ses fonds personnels, de refaire la couverture d’un clocher abandonné. Au départ, nous l’avons aidé financièrement, pour l’achat des matériaux, puis, peu à peu, nous avons réuni des gens – à commencer par des proches et des connaissances –, qui ont poursuivi ce travail à ses côtés.

L’architecture russe en bois est un phénomène unique dans la culture mondiale. Et ce serait vraiment dommage qu’il ne parvienne pas jusqu’à nos enfants. Le bois est plus fragile que la pierre, il s’abîme plus facilement. Dans le même temps, il exige moins de moyens pour être réparé et entretenu. Nous avons exporté cette expérience positive de Vorzogory vers d’autres églises et chapelles en bois. Et aujourd’hui, 127 de ces constructions ont déjà été restaurées, et 300 autres, recensées, le seront bientôt.

Lenta : Qu’est-ce qui rend ces églises en bois si particulières ?

A. I. : Alors que les églises de pierre étaient bâties selon des modèles préexistants, les constructions de bois n’étaient dictées que par le chant de l’âme du peuple – les charpentiers ne suivaient que leur sens personnel de la mesure et leur idée du beau. On ne retrouve rien de tel ailleurs dans le monde – du moins rien d’une telle ampleur ni d’une telle beauté. Il y a dans ces églises toute l’âme russe.

Lenta : Quel est le peuplement des régions où vous reconstruisez ces églises ?

A. I. : Il est très faible. Depuis, disons, les années 1950, les gens abandonnent leurs villages pour les grandes villes. Pourtant, certaines personnes, quand on commence à restaurer l’église de leur village, décident de rester – alors qu’elles étaient prêtes à partir, qu’elles avaient réuni tout l’argent pour. Elles dépensent alors cet argent pour l’église, pour leur village.

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Reconstruction d’une église dans le cadre de l’expédition « Lakhoma », en 2016. Crédits : Obchee Delo

Lenta : Votre travail est donc important pour les habitants ?

A. I. : Très important, assurément ! Vous savez, quand ils voient arriver des gens venus de loin pour reconstruire leurs églises et chapelles, les villageois prennent conscience qu’ils possèdent quelque chose de sacré, et ils font tout leur possible pour participer au travail. Parfois, les locaux prennent entièrement les choses en main, se chargent eux-mêmes de tout, en ne faisant appel qu’à nos conseils. Ce travail unit des dizaines, des centaines de gens ; il ramène dans les villages ceux qui les ont quittés pour la ville. Ce projet leur offre la possibilité de prendre soin de leur petite patrie, comme on dit en russe, de ce lieu où ils sont nés – et précisément de ce que ce lieu a de plus précieux et de plus ancien : les églises.

Et c’est là la mission supérieure de notre projet : rendre aux Russes leurs villages natals, leur permettre de se les réapproprier à travers la préservation des reliques anciennes, transmises par leurs ancêtres aux quatre coins de notre pays.

Lenta : J’ai lu qu’une des églises restaurées dans le cadre de Cause commune l’avait été par un seul homme, du sol au plafond… Pouvez-vous nous parler de cette église et de cet homme ?

A. I. : En fait, ce n’est pas un cas unique. Il y a, par exemple, l’histoire de l’église Saint-Nicolas, sur le fleuve Onega. Nous y sommes allés, nous avons fait un tas des ruines, puis nous avons laissé de l’argent à un homme, sur place, pour qu’il construise l’échafaudage : 15 000 roubles, précisément [un peu plus de 200 euros, ndlr]. Mais quand nous y sommes retournés, à la fin de l’été, nous avons découvert qu’il n’avait pas seulement monté l’échafaudage, mais aussi recouvert tout le toit de métal et entièrement restauré l’autel, qui avait pourri.

Mais ce sont des exceptions, bien évidemment. Un tel travail est généralement impossible à réaliser seul. La plupart du temps, les choses commencent avec une personne, un enthousiaste, qui parvient à en intéresser d’autres au projet – et c’est parti.

C’est ce qui s’est passé avec la chapelle du saint grand martyr et guérisseur Pantéléimon, dans le village de Skomovskaïa, dans la région de Vologda. Elle a été restaurée par Leonid Garkotine : cet habitant a réuni des gens originaires du village mais partis s’installer ailleurs et, ensemble, avec l’aide d’un architecte, ils ont entièrement démonté la chapelle, en ont remplacé les parties pourries et l’ont rebâtie à l’identique – accomplissant, en pratique, un authentique travail de restauration dans les règles de l’art.

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Des personnes de tout âge et de tout horizon participent au projet. Crédits : Obchee Delo

Cet homme, Garkotine, a d’ailleurs une histoire intéressante. La chapelle en question se tenait sur un terrain appartenant autrefois à ses parents. En 1946, son père, de retour du front, n’avait plus rien pour chauffer sa maison pour l’hiver, les autorités ayant interdit l’abattage du bois dans le secteur. Le patron du kolkhoze local, à qui il avait demandé de l’aide, lui avait répondu qu’il « comprenait, mais ne pouvait rien faire ».

L’hiver s’annonçait très dur. Le président du kolkhoze a alors eu un déclic : « Il y a bien une chapelle sur votre terrain, non ? Vous n’avez qu’à l’abattre pour en faire du bois de chauffage. » Le père de Leonid a pris sa hache et sa scie, est allé sur le terrain… Et en est revenu, tout pâle, en disant : « Je ne détruirai pas la chapelle. » Un peu plus tard, il a raconté à sa femme qu’en arrivant sur place, il avait vu le Christ, vêtu d’une tunique blanche et qui le regardait. Ils ont passé cet hiver sans encombre, puis le couple a eu plusieurs enfants, dont Leonid – aujourd’hui âgé de 65 ans.

Lenta : Qui vous finance ?

A. I. : Les membres des expéditions de restauration donnent de l’argent, les habitants des villages aussi. Plusieurs descendants de ceux qui ont bâti ces églises et chapelles ont également lancé une collecte de fonds pour financer leur reconstruction et leur préservation.

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Travaux de rénovation d’une église dans la région de l’Onega, en 2013. Crédits : Obchee Delo

Lenta : Supposons que vous parveniez à restaurer toutes les églises en bois du pays. Que ferez-vous ensuite ?

A. I. : Tout d’abord, à propos des églises de bois, je dirais que nous les conservons plus que nous les restaurons. Nous les sortons de leur abandon, de leur saccage – ces constructions ont été salopées, couvertes d’inscriptions ordurières ; elles sont abimées, mais comme en sommeil. Par ailleurs, si la Russie possède peut-être six à sept cents églises en bois, celles en pierre se comptent par dizaines de milliers. Et nous nous occuperons d’elles aussi.

Les gens qui participent à ces expéditions deviennent meilleurs. En touchant du doigt ce que leurs ancêtres ont construit il y a quelques centaines d’années, ils se mettent, peu à peu, à considérer autrement leur propre culture, leur histoire, leur terre, leur pays, leur propre peuple. Et si ce projet continue de se développer avec succès, cela se reflètera sur la société dans son ensemble.

« J’ai ressenti le désir de faire quelque chose pour quelqu’un »

Pourquoi les gens s’en vont-ils dans le Nord restaurer des églises ? Réponse de Lydia Kouritsina, coordinatrice du projet Obchee Delo.

« À un moment de ma vie, j’ai ressenti le désir de faire quelque chose pour quelqu’un – mais sans parvenir à décider quoi, ni pour qui ! En me promenant sur Internet, j’ai entendu parler du projet Obchee Delo. Et je l’ai compris comme un signe : c’était le premier projet sur lequel je tombais, donc c’était là-dedans que je devais me lancer. J’ai envoyé une candidature, et je suis partie en expédition. Ce n’était pas un projet facile – pour la première fois de ma vie, j’ai dû refaire la couverture d’un toit. Mais c’était aussi ma première fois dans le Nord russe – j’ai découvert que la région d’Arkhanguelsk avait aussi des nuits blanches.

Et lesquelles ! Nous ne comprenions pas pourquoi la nuit ne tombait pas – et pourquoi nous ne nous arrêtions pas de travailler ! Et aussi le travail commun, la prière commune : tout ceci était nouveau pour moi. Et tout ce processus vous unit à ce point les uns aux autres, et chacun de vous à quelque chose de plus grand qu’ensuite, vous ne pouvez tout simplement plus vous en passer, plus vivre sans ! J’ai participé à une deuxième expédition, puis une troisième – et me voilà, presque trois ans plus tard. J’ai une amie qui s’est investie avec nous à peu de choses près de la même façon et pour la même raison : un besoin de nourrir son âme. »

Pour en savoir plus, rendez-vous sur obsheedelo.ru/