Le Courrier de Russie

Transalaska-Sibérien : rêve français dans le Grand Nord russe

Patricia Chichmanov rédige actuellement un ouvrage consacré à un projet de construction de chemin de fer censé relier l’Europe et l’Amérique via la Sibérie, né il y a une centaine d’années dans la tête du Français Loicq de Lobel. Ayant suivi le tracé du train en Yakoutie, elle viendra raconter cette épopée lors du prochain « Mardi du Courrier de Russie », le 2 décembre.

La Yakoutie. Crédits : nnm.me

Le Courrier de Russie : Qu’est-ce qui vous a attiré dans cette histoire ?

Patricia Chichmanov : Je m’intéresse beaucoup à l’histoire des routes anciennes et abandonnées. Quand j’ai entendu parler de ce projet de chemin de fer Transalaska, qui était censé relier l’Europe à l’Amérique via la Yakoutie, la Tchoukotka et le détroit de Béring pour redescendre par l’Alaska et le Canada, j’ai eu envie d’aller sur place pour en suivre le tracé, et voir comment vivent les gens qui attendent ce train depuis un siècle. Le fait que ce soit un Français, Loicq de Lobel, qui était à l’origine de ce projet a aussi joué son rôle. Ainsi, le sujet de cette conférence sera double : à côté de l’histoire de la construction d’un train, j’aborderai la vie des Yakoutes d’aujourd’hui.

LCDR : Qu’est-ce qui vous a le plus frappé lors de vos voyages en Sibérie ?

P.CH. : C’est une région à deux géographies : celle de l’hiver et celle de l’été. Selon les saisons, par exemple, les distances ne sont pas les mêmes : une route peut relier très rapidement deux villages en hiver et, en été, être recouverte par un fleuve ou par le marais – et le temps de trajet peut se rallonger fortement. Cette particularité m’a intriguée et attirée, je me demandais comment les gens se débrouillent. Les Sibériens sont закаленные : « trempés », « endurants » – en fait, là-bas, vous comprenez ce que ce mot veut dire.

LCDR : Qu’est-ce qui vous a étonnée chez eux ?

P.CH. : Leur amour pour l’endroit où ils vivent. Certains pouvaient partir et l’ont fait, mais ceux qui restent aiment profondément leur terre et la liberté que leur offre cette nature quasi vierge.

LCDR : Comment perçoivent-ils l’arrivée du train ?

P.CH. : Elle fait naître un désaccord : les plus âgés craignent que ce chemin de fer n’amène des étrangers, de la drogue et de la criminalité – ils se disent que le train sera fait non pour les gens mais pour le transport de cargaisons. Vous avez là comme un paradoxe : d’un côté, cela fait 100 ans que la population de Yakoutie attend ce train et, de l’autre, ils aiment leur isolement. Ils sont dans un certain sens « abandonnés », mais à la fois « protégés » dans leur monde à eux.

LCDR : Comment traitez-vous ces différents aspects dans votre livre ?

P.CH. : D’une part, je reviens sur l’histoire du projet et, de l’autre, en visitant les villages traversés par ce chemin de fer potentiel, je raconte les histoires des gens qui y habitent. J’ai parlé de ce projet à une amie yakoute, qui travaille au ministère de la culture de la région. Elle s’est enthousiasmée, et l’ouvrage est devenu un projet commun : actuellement, un concours de dessins est organisé en Yakoutie sur la façon dont les gens voient l’arrivée du train. Notre livre regroupera les meilleurs dessins et devrait sortir à l’hiver 2015.