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La broderie de Krestsy : quand un entrepreneur fait renaître un artisanat unique

La broderie ajourée de la région de Novgorod, célèbre depuis les années 1860, a peu à peu décliné au début du XXIe siècle. Cet artisanat unique aurait pu disparaître si les ateliers de couture de Krestsy n’avaient été rachetés et relancés, en 2015, par l’entrepreneur local Anton Gueorguiev. Histoire d’une renaissance.

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Anton Gueorguiev devant le bâtiment en travaux de la manufacture. Crédits : Rusina Shikatova / LCDR

La petite ville de Krestsy, à 85 kilomètres de Veliki Novgorod, compte environ 8 000 habitants. Au milieu des prairies en fleurs, directement sur la berge de la rivière Kholova, un grand bâtiment délabré abrite les ateliers de couture de Krestsy, qui produisent les célèbres nappes et serviettes de lin ornées de broderie ajourée. La manufacture, qui recensait environ 600 collaborateurs à l’époque soviétique, n’en emploie aujourd’hui que moins d’une centaine. Elle reste pourtant l’un des principaux employeurs de la ville ; il n’y a pas beaucoup d’autres possibilités de travail dans les alentours.

Son propriétaire actuel, Anton Gueorguiev, 47 ans, est né et a grandi à Novgorod. Il avait déjà une vingtaine d’années quand il a découvert l’existence des ateliers. « Au début des années 1990, mon père accueillait régulièrement des invités étrangers, des Suédois des îles Aland, qui lui demandaient de les emmener à Krestsy, où ils achetaient du linge pour leurs maisons d’hôtes : nappes, rideaux et draps. C’est à cette époque que je suis allé à la manufacture pour la première fois, j’ai vu comment tout fonctionnait et ça m’a marqué », confie-t-il.

Anton est ensuite allé étudier à Saint-Pétersbourg, où il a décroché un diplôme d’enseignant de culture physique. Un domaine dans lequel il n’a jamais travaillé, d’ailleurs : c’est à cette époque que le jeune homme s’est lancé dans le business. Son affaire de vente de chocolat s’étant effondrée avec la crise de 1998 et la brusque dégringolade de la demande en produits d’importation, Anton a créé une entreprise de production de miel. Il est aujourd’hui à la tête de la plus grosse fabrique de miel de Russie : Medovy Dom (« La Maison du miel »), basée dans la région de Novgorod : 5 000 tonnes de miel produites par an et 120 employés.

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Serviette brodée de Krestsy. Crédits : Rusina Shikatova / LCDR

Après cette première réussite, Anton Gueorguiev s’est mis en quête d’une activité porteuse de sens pour sa région natale. Il a rapidement appris que les ateliers de Krestsy étaient à l’époque en faillite, après avoir changé plusieurs fois de propriétaire. « En découvrant dans les médias que la manufacture était ruinée, je me suis dit qu’avec mes affaires précédentes, j’avais appris à tout faire : fabriquer et vendre – et que je serais bien capable, aussi, de remettre sur pied les ateliers. Il s’agit du seul métier d’art traditionnel de notre région ! », témoigne l’entrepreneur.

Quand il a racheté la broderie, en novembre 2015 (pour une somme qui n’a pas été rendue publique), elle employait une dizaine de personnes en tout et pour tout, le gardien y compris. Les ateliers produisaient des tenues pour les employés de stations essence, et les brodeuses n’étaient plus que trois.

« Ç’aurait été plus simple pour moi d’acheter la marque, de louer un atelier à Saint-Pétersbourg, de former du personnel et de fabriquer là-bas – mais ce n’aurait déjà plus été la broderie de Krestsy », explique l’entrepreneur. Il a commencé par investir 40 millions de roubles dans la rénovation du bâtiment historique des ateliers, construit dans les années 1950, et proposé du travail aux habitants de la petite ville. Aujourd’hui, près de deux ans plus tard, les ateliers de la manufacture emploient déjà 68 ouvrières, et la broderie de Krestsy se vend de nouveau en Russie et à l’étranger, malgré son coût relativement élevé. « On ne peut pas vendre beaucoup moins cher une pièce fabriquée à la main, exigeant, par exemple, trois mois de travail », justifie le directeur. Ainsi, si une petite serviette brodée aux angles se vend environ 2 000 roubles (31 euros) dans les magasins de souvenirs de Novgorod, une nappe au motif complexe, produite sur commande, peut atteindre les 200 000 roubles (3 142 euros).

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Les machines à coudre aident à réaliser les broderies les plus simples. Crédits : Rusina Shikatova / LCDR

« Un travail de tension »

L’artisanat des ouvrières est réglé à la seconde près. À 8 heures du matin, toutes les employées sont à leurs places, et le travail bat son plein. L’atelier de façonnage sent le pétrole : ici, le tissu est d’abord enduit de kérosène et de paraffine, pour le rendre plus souple et pour que les fils s’arrachent plus facilement. C’est aussi ici que travaillent les « tireuses » : à l’aide de petits ciseaux, par des mouvements rapides et précis, elles font des incisions dans le tissu et arrachent les fils à des endroits déterminés. Il faut calculer exactement sur quel fil tirer. Un seul mouvement – et toute une gerbe de fils inutiles tombe à terre. C’est ainsi que l’on obtient la base pour la broderie à venir.

Ensuite, c’est au tour des brodeuses, qui garnissent de fils les espaces vides, obtenant des motifs géométriques variés.

Tatiana Morozova, ouvrière chevronnée de 47 ans, travaille sur un panneau brodé baptisé « Ronde ». Il s’agira de l’exacte copie, à partir de l’esquisse originale, d’un ouvrage conservé au Musée russe de Saint-Pétersbourg. La copie est destinée à la collection du futur musée des ateliers. Ces dix dernières années, Tatiana a travaillé dans le commerce, mais elle est revenue quand elle a appris que la manufacture recherchait des brodeuses : « Car il n’y a qu’ici que je peux créer », dit-elle.

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Dans les ateliers de la manufacture de Krestsy. Crédits : Rusina Shikatova / LCDR

À ses côtés, Olga, 29 ans, brode un autre panneau ajouré : « Je suis originaire de Krestsy, j’étais mère au foyer autrefois mais, ensuite, les enfants ont grandi, et j’ai décidé de recommencer à travailler », explique-t-elle. Olga n’a mis que trois mois à apprendre à broder, même si elle reconnaît que le travail n’est pas facile. « Je dois être très concentrée, je n’ai pas le droit à l’erreur, pour ne pas abîmer le tissu ! En même temps, à la maison, j’ai deux enfants – alors ici, à l’atelier, je me repose ! » poursuit-elle, en riant.

Depuis le local voisin, on entend un bruit de machines à coudre. Elles ne servent toutefois qu’à effectuer les broderies les plus simples – les éléments principaux sont toujours réalisés à la main. « Il faut en moyenne un à six mois pour fabriquer une nappe ou une serviette, intervient Galina Zelenoborskaïa, directrice adjointe de la manufacture. Voici une serviette entièrement brodée à la main : cinq mois de travail. Cette autre, là, a été faite en partie à la machine : en trois mois. » Certaines machines à coudre ont 30 ou 50 ans, mais elles fonctionnent toujours.

À 9h30, c’est la pause thé : les ouvrières se rassemblent à une table, pour se distraire de leur travail et discuter entre elles.

« Les brodeuses font un travail de tension, des pauses sont nécessaires toutes les heures et demie », explique la directrice adjointe. Les employées, payées à la pièce, gagnent en moyenne 20 000 roubles par mois, un salaire très correct pour la région. Et les non-fumeuses reçoivent une prime.

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La broderie de Krestsy nécessite des mois de travail minutieux. Crédits : Rusina Shikatova / LCDR

« Tout métier est condamné à mourir s’il ne devient pas un business »

« Beaucoup de fabriques d’artisanat traditionnel cherchent aujourd’hui à automatiser leur production, mais pas nous. La broderie de Krestsy a toujours été et sera toujours fait à la main », affirme Anton Gueorguiev. Il est vêtu d’une chemise de lin blanche, visiblement de fabrication italienne et – pour l’instant – sans broderie. À l’avenir, l’entrepreneur prévoit de fabriquer aussi, à Krestsy, des chemises d’homme, car l’affaire doit rapporter. « Tout métier est condamné à mourir s’il ne devient pas un business, poursuit-il. Aujourd’hui, nous pouvons nous permettre de maintenir les ateliers, mais demain, ce ne sera peut-être plus le cas. Donc il faut investir, développer la production. »

Anton et sa femme Alexandra, qui travaille à ses côtés comme directrice artistique des ateliers, vont une fois par semaine en voiture à Krestsy depuis Saint-Pétersbourg, où ils résident. « Nous avons quatre enfants ; et le cinquième, c’est la manufacture ! », lancent-ils avec fierté. En tout, l’homme d’affaires, entre ses fonds propres et les crédits, prévoit d’investir 300 millions de roubles dans les ateliers. Il a déjà pu restaurer l’édifice de briques historique et remplacer une partie de l’équipement vétuste. Dès l’été 2017, les ateliers de fabrication doivent être réinstallés dans le bâtiment remis à neuf, qui abritera aussi le futur musée de la broderie de Krestsy.

Récemment, Anton Gueorguiev a eu l’occasion de rencontrer Vladimir Poutine et de lui expliquer que le programme de soutien étatique aux métiers d’art traditionnels ne suffisait pas aux ateliers de Krestsy : la broderie a aussi besoin d’aide à la distribution. L’entrepreneur espère désormais que les fonds de présents du président et des grosses corporations publiques lui passeront bientôt commande, et, après eux, de gros acheteurs privés.

Le directeur des ateliers de Krestsy ne prévoit de revenir sur ses investissements que dans un an. Au programme, le concernant : inclure Krestsy dans l’itinéraire touristique Veliki Novgorod – Valdaï, ouvrir à Novgorod un hôtel consacré à la broderie de Krestsy et faire renaître une école dominicale formant les jeunes à ce métier d’art ancien.

La broderie de Krestsy : 150 ans d’histoire

Années 1860 : Naissance de cette broderie ajourée aux motifs originaux dans le village de Staroïé Rakhino, district de Krestsy, province de Novgorod. Les voyageurs aisés étaient friands de nappes, couvre-lits et rideaux de lin.

1882 : Les nappes et rideaux brodés de Krestsy arrivent pour la première fois à Moscou.

1911 : Des pièces de broderie de Krestsy sont présentées lors de la première exposition des métiers d’art de Russie, à Saint-Pétersbourg. L’artisanat devient célèbre dans tout le pays et remporte, la même année, sa première médaille d’argent lors d’un concours à Turin.

1929 : La coopérative Broderie artistique se forme dans le village de Krestsy ; on commence à recueillir les meilleurs travaux des anciens artisans.

1930 : Création du musée de la broderie de Krestsy. La plus ancienne pièce exposée est le drap « Arbre sacré de vie », daté de 1861.

Formation de l’Union industrielle de Krestsy, qui réunit 2 500 artisans.

Sont organisés des ateliers collectifs et des cours de formation d’instructeurs au métier de la broderie.

1931 : Ouverture d’un atelier expérimental, où sont élaborées de nouvelles techniques.

Des entreprises étrangères s’intéressent à la production de l’artel. La compagnie britannique Spyro devient son plus gros et principal acheteur, fournissant en linge de table et de lit la Belgique, les Pays-Bas et la Suède.

1936 : Construction du premier bâtiment de production, équipé d’un atelier de tirage, d’une salle de broderie, d’un atelier de reprises (pour éliminer les défauts) et d’un local de blanchisserie.

1941 : Au début des années 1940, la coopérative Broderie artistique emploie environ 5 000 personnes. Au début de la Grande Guerre patriotique, la fabrique cesse de fonctionner durant plusieurs mois.

1942 : En janvier, quelques ateliers et l’atelier expérimental reprennent le travail.

1956 : Premières tentatives d’introduire des machines dans la fabrication des broderies de Krestsy.

Années 1970 : Les articles de la manufacture sont exposés chaque année au VDNKh et lors d’autres expositions.

La fabrique reçoit de nombreuses récompenses et diplômes. Des pièces entrent aux collections de l’Ermitage et du Musée russe.

1994 : L’entreprise publique passe en propriété privée.

1996 : Les ouvrières de Krestsy fabriquent les costumes des candidates à l’élection de Miss Novgorod et Miss Russie.

2002 : La broderie de Krestsy intègre la liste des « 100 meilleures productions de Russie ».

Se rendre à Krestsy

Depuis la gare moscovite Leningradski, se rendre en train à Veliki Novgorod (départs tous les soirs à 22h05, à partir de 1 900 roubles pour une place en compartiment, 8 heures de trajet).

À la gare routière de Veliki Novgorod (en face de la gare ferroviaire), prendre le bus en direction de Valdaï ou Tver (240 roubles pour 1h20 de trajet) ; descendre à Krestsy.

Les ateliers se trouvent au 9, rue Novokholovskaïa.

Pour en savoir plus : www.krstrochka.ru

Où acheter de la broderie de Krestsy

À Veliki Novgorod et Saint-Pétersbourg : dans les boutiques de souvenirs.

À Moscou : dans les boutiques de porcelaine impériale de Saint-Pétersbourg.

Jiva
Jiva
En 2016, la région de Novgorod, inspirée par la marque sibérienne I’m Siberian, a créé sa propre marque touristique. Il s’agit d’un symbole en forme de la lettre cyrillique Ж : Jiva, qui signifie « la vie », mais rappelle également à la fois le décor des maisons traditionnelles de bois et les motifs de la broderie de Krestsy, artisanat phare de la région.

Rusina Shikhatova

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  1. Brodeuse de métier, je vous félicite pour votre engagement à maintenir cette activité. Ce n’est pas le cas partout et les savoirs-faire se perdent.
    Merci pour cet article

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