Viatka et son école de photographie

Lobovikov se qualifiait lui-même de « photographe paysan »


Célèbre pour ses jouets de Dymkovo, Kirov, anciennement appelée Viatka, l’est aussi pour son école de photographie. La ville a vu naître des photographes et photojournalistes aussi célèbres qu’Anatoli Skourikhine, Alexeï Perevoztchikov ou Aleksey Myakishev [un des auteurs du livre de photographies sur la Russie Centre de gravité, paru aux éditions du Courrier de Russie en 2016]. À l’origine de l’école de photographie de Viatka : Sergueï Lobovikov, qui a fait la gloire de sa ville natale à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Le Courrier de Russie retrace le parcours du célèbre photographe.

Sergueï Lobovikov
Sergueï Lobovikov en 1900. Crédits : kirov-artmuzeum.ru

Sergueï Lobovikov naît dans le village de Biélaïa, dans les environs de Viatka, en 1870. Après la mort de son épouse, le père de Sergueï, diacre de l’église locale, sombre dans l’alcoolisme. Le garçonnet, alors âgé de 13 ans, est confié par sa grand-mère aux bons soins du marchand Piotr Tikhonov, propriétaire d’un atelier photographique dans la ville. C’est au cours de ces cinq années d’apprentissage non rémunéré que Sergueï se découvre un intérêt pour la photographie, qui devient par la suite la grande passion de sa vie.

En 1892, le jeune homme part pour Pétersbourg, d’où il revient deux ans plus tard. De retour chez lui, il traite la tuberculose qu’il a contractée dans la capitale impériale par le renforcement de son organisme : jusqu’à l’âge de 60 ans, il se baignera quotidiennement dans la rivière Viatka, quelles que soient la saison et la météo.

En 1894, Lobovikov ouvre à Viatka un atelier photo, où il propose, à des prix très modestes, de faire des portraits des habitants de la ville. Il photographie également des scènes de la vie quotidienne. Ses travaux, présentés lors d’un concours de photographie à Pétersbourg, remportent la médaille de bronze. Avec la récompense financière, Lobovikov part en Europe et visite l’Allemagne, la Belgique, la France et l’Autriche. L’année suivante, le photographe de Viatka participe à l’Exposition universelle de Paris avec une série sur le thème « Travail et vie quotidienne des paysans en Russie ». Il y décroche une médaille de bronze.

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Une jeune fille puisant de l’eau dans une rivière. Crédits : Réseaux sociaux

« Élever la photographie au rang de l’art »

« Quels sont l’idée et l’objectif qui m’ont dirigé tout au long de ma vie ? Ce but a toujours été d’élever la photographie, autant que me le permettent mes forces, au rang d’art – d’abord dans notre petite ville misérable et, peut-être, plus loin, écrit Sergueï Lobovikov dans son journal en 1900. J’ai toujours avidement cherché à habituer les Russes à considérer la photographie non comme un passe-temps, non comme un moyen de gagner sa vie, mais comme quelque chose de supérieur. Je suis profondément convaincu que la photographie russe est promise à un grand avenir… »

Après son succès lors de l’exposition parisienne, le photographe de Viatka reçoit de nombreuses propositions pour aller s’installer à l’étranger, qu’il refuse toutes, préférant ouvrir le meilleur studio photo de sa ville natale et se consacrer à immortaliser le quotidien des paysans. À partir de 1912, dans son atelier de la rue Moskovskaïa, une des artères centrales de Viatka, Lobovikov utilise un système d’éclairage électrique, lui permettant d’organiser des sessions photos même par temps couvert, et le soir. Une innovation qui reste une rareté, à l’époque, même en Europe occidentale. Pour mettre son système en place, le photographe obtient une autorisation spéciale de la mairie, ainsi que le remplacement de tous les câbles électriques de la rue Moskovskaïa.

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Vue d’un village russe typique de la fin du XXe siècle. Crédits : archives

Après la révolution de 1917, alors que la majorité des studios photos privés du pays doivent fermer, Lobovikov non seulement ne cesse pas de travailler, mais il obtient même une autorisation étatique spéciale lui permettant de conserver son propre atelier. Il a gardé jusqu’à sa mort de bonnes relations avec le pouvoir soviétique, bien qu’il n’ait jamais rejoint le Parti. Ses travaux étaient exposés à Kiev, Riga, Budapest, Hambourg, Paris, Nice.

Lobovikov, qui se qualifiait lui-même de « photographe paysan », a toujours été une personnalité indépendante : il fut l’un des premiers, dans sa ville, à rouler à moto, il croyait en Dieu et il s’est toujours ouvertement fait très correctement payer pour ses travaux privés. En 1935, le photographe quitte Kirov pour Léningrad, où il travaille pour les instituts scientifiques de l’Académie des sciences de l’URSS. Sergueï Lobovikov meurt à l’automne 1941, lors du bombardement de Léningrad.

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Des enfants paysans dans la campagne russe. Crédits : archives