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Dymkovo Figurines Kirov Artisanat Argile

Les jouets de Dymkovo : un conte aux pieds d’argile

Les figurines colorées de Dymkovo comptent sans doute parmi les artisanats russes les plus joyeux et les moins connus à l’étranger. Le Courrier de Russie s’est rendu là où ils sont fabriqués, et vous en raconte l’histoire.

Dymkovo Figurines Kirov Artisanat Argile
Animaux, objets, personnages, les figurines d’argile Dymkovo sont de formes très variées. Crédits : Rusina Shikhatova / LCDR

Après seulement une nuit de train au départ d’une Moscou animée et opulente, on a l’impression de se retrouver de l’autre côté du miroir : Kirov, ville de 500 000 habitants à l’industrie et au commerce autrefois développés, semble aujourd’hui un peu à l’abandon. Ici, tout est calme et tranquille, et personne ne paraît se presser vers une quelconque destination.

Le centre de la ville est constitué d’un parc agréable, avec une grande roue, et d’un réseau carré de voies, datant d’avant la Révolution, s’étendant le long de la rivière Viatka. À tous les coins de rue, des magasins de souvenirs vendent la principale marque de fabrique de la région : les jouets d’argile de Dymkovo, ces figurines décoratives en terre cuite blanchie, ornées de motifs géométriques multicolores. Sur la berge opposée de la Viatka, là où se tenait le village historique de Dymkovo, on aperçoit une plage et des maisons de bois : c’est le berceau des célèbres jouets d’argile.

Kirov Rue Spasskaïa Dymkovo Statues Horloge
Les sculptures à l’image de Dymkovo de la rue Spasskaïa à Kirov. Crédits : Rusina Shikhatova / LCDR

Le Playmobil d’antan

« Personne ne sait quand exactement est apparue à Viatka – c’est le nom que portait Kirov jusqu’en 1934 – la tradition de blanchir et peindre des figurines d’argile », entame Galina Gouzlaïeva, directrice du musée des métiers populaires de Viatka.

Les premières mentions des jouets de Dymkovo remontent à 1418, année de la grande bataille entre les habitants de Viatka et ceux de la ville d’Oustioug, qui a laissé à Viatka de nombreux orphelins. Pour consoler ces enfants, les habitants de la ville leur ont organisé des fêtes et leur ont offert des jouets. Les plus populaires, à l’époque, étaient ceux fabriqués dans le faubourg de Dymkovo, particulièrement appréciés pour leurs couleurs vives et leur aspect joyeux. « Les habitants offraient aux gamins des sifflets et des figurines de terre cuite représentant d’élégantes dames avec des enfants, pour évoquer l’idée de la famille, afin de les aider à surmonter la perte de leurs parents », poursuit Galina Gouzlaïeva.

Chaque figurine était décorée de divers motifs. Le cercle symbolisait le soleil, la chaleur et la prospérité, et les points à l’intérieur du cercle évoquaient le foyer.

À l’origine, les figurines étaient assez petites, pour que les enfants puissent les tenir dans leurs mains et jouer avec naturellement. « Une sorte de Playmobil de l’époque ! », s’exclame Solange, Française résidant à Moscou venue passer la journée à Kirov avec deux amies, pour participer à un atelier de moulage.

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Personnages traditionnels et samovars de Dymkovo. Crédits : Rusina Shikhatova / LCDR
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Différents exemples de figurines. Crédits : Rusina Shikhatova / LCDR
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Un magnifique dindon aux couleurs vives. Crédits : Rusina Shikhatova / LCDR
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Des personnages du cirque. Crédits : Rusina Shikhatova / LCDR

Des boyards et des moutons

À la fin du XVIIIe siècle, les artisans sculpteurs du faubourg ont déménagé en ville, la production du jouet de Dymkovo employant à l’époque environ 500 familles. Au début des années 1900, toutefois, la terre cuite a perdu en popularité, remplacée par des figurines de plâtre de fabrication plus simple et moins coûteuse.

En 1917, il ne restait plus à Viatka qu’une seule sculpteuse, Anna Mezrina, qui continuait à fabriquer les jouets traditionnels de Dymkovo. Anna était analphabète et ne possédait pas sa propre maison. Elle vivait dans un bania et vendait ses œuvres sur les foires. Sur un de ces marchés, ses jouets ont été repérés par un peintre local, Alexeï Denchine – le premier à avoir fait la publicité du métier de Dymkovo en publiant un catalogue manuscrit des travaux d’Anna Mezrina et en le diffusant à Moscou. Il achetait lui-même les figurines de la sculpteuse afin qu’elle puisse continuer à travailler.

Après la révolution de 1917, dès les années 1930, Viatka s’est dotée de ses premiers ateliers étatiques et d’une école formant les jeunes au métier de Dymkovo : jusqu’alors, le savoir-faire ne se transmettait d’une génération à l’autre que dans les familles – de mère en fille.

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Les jouets d’argile de Dymkovo sont sculptés à la main. Crédits : Rusina Shikhatova / LCDR
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Les figurines avant qu’elles ne soient peintes. Crédits : Rusina Shikhatova / LCDR
Dymkovo Figurines Kirov Artisanat
Dans l’atelier des artisanats populaires  » Viatka « . Crédits : Rusina Shikhatova / LCDR
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Les classiques accordéons et balalaïkas sont également de la partie. Crédits : Rusina Shikhatova / LCDR

Une affaire de femmes

À l’origine, le métier est apparu dans le faubourg de Dymkovo comme une distraction pour les femmes : entre deux occupations, les habitantes des villages côtiers reproduisaient ce qui les entourait – dames de l’aristocratie, enfants, bétail. Et aujourd’hui encore, le métier demeure une affaire exclusivement féminine : 50 sculpteuses travaillent aujourd’hui à Kirov, certaines pour leur propre compte, dans leurs ateliers domestiques, et les autres au sein d’artels (coopératives de production).

L’un de ces artels est dirigé par une ancienne couturière : Nadejda Kopossova. « Dans les années 1990, les couturières ont cessé d’avoir des commandes, et c’est là que j’ai décidé de me lancer dans la promotion de l’artisanat de Dymkovo », confie-t-elle. Au cours de cette décennie, la majorité des Russes se sont cruellement appauvris : de nombreuses entreprises ont fermé, et les économies conservées dans les banques se sont fortement dévaluées. On manquait d’argent même pour le strict nécessaire. À Viatka, le jouet de Dymkovo est alors devenu une monnaie d’échange dans les systèmes de troc. « Nous avions du mal à vendre nos jouets, mais il était possible de les échanger contre des marchandises du quotidien », se souvient la sculpteuse Raïssa Koltchanova, qui a rejoint en 1999 le centre de métiers et d’artisanats populaires ouvert par Nadejda.

Elle y travaille toujours aujourd’hui, avec 12 autres sculpteuses, dans l’atelier de la rue du Travail, au deuxième étage d’un bâtiment en brique.

Dymkovo Figurines Kirov Artisanat
La fabrique du jouet de Dymkovo et son musée. Crédits : Rusina Shikhatova / LCDR

Ici, chaque sculpteuse exécute elle-même toutes les étapes de la fabrication, depuis le modelage du morceau d’argile jusqu’à la cuisson au four de la figurine, puis à la peinture. « L’essentiel est de faire perdurer le métier, de ne pas trahir nos traditions », intervient Nadejda Kopossova. Les artisanes de son atelier fabriquent jour après jour belles dames et paysannes, nounous avec enfants, moutons, cochons, oiseaux-sifflets et fringants dindons à longue queue. En tout, elles produisent 3 à 5 000 jouets par an.

Si le jouet de Dymkovo est exactement le même qu’il y a cent ans, les couleurs ont évolué : on utilise aujourd’hui des peintures contemporaines, plus résistantes et aux teintes plus vives. Une figurine de Dymkovo se vend entre 700 et 15 000 roubles.

Les habitants de Viatka ne sont pas de grands acheteurs : les jouets coûtent trop cher. Mais, tout comme jadis, les Moscovites se les arrachent. Nadejda vend ses jouets sur les foires d’artisanat populaire, régulièrement organisées dans la capitale, et les distribue en gros aux magasins de souvenirs moscovites.

Toutefois, si tous les Russes connaissent et aiment le jouet de Dymkovo, les efforts de quelques artisans de Viatka ne suffisent pas à en faire un objet véritablement populaire. Personne n’est encore parvenu à ouvrir à Moscou un magasin dédié, ni à exporter le jouet à l’étranger. « Nos jouets sont très colorés, peut-être même trop…, suppose Nadejda. Ils plaisent beaucoup aux Japonais, par exemple, mais, en revanche, nous avons un mal fou à nous retrouver sur les expositions européennes. »

Dymkovo Figurines Kirov Artisanat Argile
Les figurines sont peintes à la main. Crédits : Rusina Shikhatova / LCDR
Dymkovo Figurines Kirov Artisanat Argile
Les artisanes montrant le portfolio de leur travail. Crédits : Rusina Shikhatova / LCDR

« Le sifflement protège du mal »

Les efforts des enthousiastes ne suffisent pas non plus à attirer la jeunesse vers le métier. Les salaires dans le secteur sont modestes : un sculpteur touche seulement 10 000 roubles par mois en moyenne – et on ne trouve plus, à Viatka, d’artisans de moins de 40 ans.

« Il y a un siècle, il ne restait plus qu’une sculpteuse à Viatka. Et l’histoire risque bien de se répéter bientôt… », constate à regret la sculpteuse Olga Golovina.

En 1987, Olga, jeune diplômée en chimie de 24 ans, a entendu dire que la fabrique de jouets de Dymkovo de Kirov recrutait. Tentée par l’aventure, elle a passé les examens d’entrée – avec succès. Et, depuis, elle y modèle chaque jour de nouvelles figurines.

Dymkovo Figurines Kirov Artisanat Argile Olga Golovina
Olga Golovina dans son atelier. Crédits : Crédits : Rusina Shikhatova / LCDR

C’est sur son lieu de travail que je la retrouve pour une interview, à 19h. Seule dans son atelier à cette heure tardive, elle termine une commande privée. « Ces jouets, c’est de l’amour !, explique-t-elle. Elle travaille sur un couple avec enfant, véritable portrait de famille modelé. Mes clients attendent un deuxième enfant – et ce jouet sera pour lui, poursuit la sculpteuse, en faisant apparaître un nourrisson à partir de la boule d’argile. Voilà, c’est prêt ! »

Dans les années 1960, la fabrique de jouets de Dymkovo employait des centaines de sculpteuses. Aujourd’hui, elles sont à peine une vingtaine. Le rez-de-chaussée du bâtiment est occupé par divers échoppes, salons de coiffure et bureaux. Au premier et au deuxième, on trouve le musée et le magasin d’usine, l’atelier pour enfants et quelques ateliers de fabrication. Les bas-reliefs de couleurs vives, exécutés dans le style de Dymkovo, rappellent la gloire passée du lieu.

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Vue de l’atelier. Crédits : Rusina Shikhatova / LCDR

Aujourd’hui, Olga produit une trentaine de figurines par mois. L’une des plus appréciées – et demandées – est le sifflet. « Depuis la nuit des temps, les habitants de Viatka sont persuadés que le sifflement protège du mal », reprend la sculpteuse. Elle explique qu’il faut siffler dans tous les coins de la maison pour en chasser les mauvais esprits. « Aujourd’hui, en Russie, on dit que siffler dans une maison porte malheur, mais chez nous, à Viatka, nous avons nos propres règles », poursuit-elle. Les locaux croient encore que siffler dans une maison fait peur au mauvais esprit et le pousse à fuir, chasse l’hiver et fait venir le printemps. Depuis quelques années, les autorités de la région songent d’ailleurs à faire revivre l’ancienne fête païenne des Sifflements.

« Quelle bonne idée ! », s’enthousiasme Solange, prête à revenir à Kirov à cette occasion. Elle reprend la route de Moscou, le sac plein de jouets traditionnels de Dymkovo. « Pour la famille et les amis, en France ! », précise-t-elle. Un cadeau original, et authentiquement russe.

La ville de Kirov est facilement accessible depuis Moscou en train de nuit (1 800 à 4 200 roubles le billet, 13 heures de trajet).

Musée et centre d’exposition « Na Spasskoï » :
Oul. Spasskaïa, 15
Ouvert du mardi au dimanche, de 10h à 18h30
Entrée : 50-250 roubles
www.facebook.com/museumonspasskoy
Musée des métiers d’art populaires de Viatka :
Ouvert du mardi au dimanche, de 10h à 18h30
Entrée : 50-120 roubles
www.muzey43.ru
Centre des artisanats populaires « Viatka » :
Oul. Lenina, 166
Ateliers sur inscription : vera.koposova@gmail.com
http://www.vyatskoeremeslo.ru/
La fabrique du jouet de Dymkovo et son musée :
Oul. Svobody, 67
De juin à août : du lundi au vendredi, de septembre à mai : du mercredi au dimanche ; de 10h à 18h, sans interruption
Entrée : 50-100 roubles
Ateliers pour adultes et enfants sur inscription
www.dymkatoy.ru

Rusina Shikhatova

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