Jostovo : au pays des plateaux fleuris

Il faut un minimum de quinze jours pour fabriquer un plateau de Jostovo.


Le Courrier de Russie s’est rendu à Jostovo, un des lieux phares de l’artisanat russe, où sont fabriqués les célèbres plateaux à fleurs décoratifs. Reportage.

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Des enfants admirent un plateau de Jostovo. Crédits : Rusina Shikhatova/LCDR

On trouve habituellement le plateau de Jostovo, noir et orné de fleurs multicolores, sur la table de salon de la babouchka, ou accroché au mur de la datcha. Pourtant, là où ils sont produits, à Jostovo, village d’un demi-millier d’âmes situé dans la région de Moscou, les gens vous diront que leurs plateaux sont littéralement bons à tout faire : décorer le sapin de Noël, glisser sur la neige, se protéger d’un ennemi… Ils s’en servent même de supports pour indiquer les numéros de leurs maisons.

Une vie autour du plateau

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Plateau de Jostovo. Crédits : Rusina Shikhatova/LCDR

À Jostovo, vous l’aurez compris, tout tourne autour du plateau et de la manufacture qui les fabrique, seule du village et principal employeur des alentours, avec sa centaine de collaborateurs, dont 36 peintres.

Chaque tranche de vie a son plateau, et chaque plateau a son histoire. « Récemment, un peintre de la manufacture a épousé une de ses collègues. Pour célébrer l’événement, il a représenté sur un plateau sa bien-aimée et tous les peintres du village sous les traits d’oiseaux. Le jour du mariage, un couple de touristes a apporté à la manufacture un plateau ancien pour le faire laquer. Eh bien, il  était signé Iouri Bytchkov, qui est le père, décédé, du peintre qui se mariait : Mikhaïl Bytchkov. C’est-à-dire que Iouri est venu au village pour le mariage de son fils – sous l’apparence d’un plateau ! », entame Anna Logvinova, guide enthousiaste du musée de la manufacture de Jostovo.

Les Jostoviens le savent : chaque plateau a une âme ; et le musée de la manufacture conserve des centaines de ces âmes, soigneusement – amoureusement – protégées. « Avant de nous servir le thé, je vais placer sur ce plateau trois couches de papier journal, pour ne pas abîmer le vernis », poursuit Anna.

Si chaque plateau est unique, c’est que chaque peintre a sa manière : les uns sont bons pour les grosses fleurs, les autres excellent dans les petits détails. Certains plateaux ont des airs de natures mortes hollandaises, d’autres évoquent des bouquets de fleurs des champs. Il y a les grands classiques – fleurs multicolores sur fond noir –, les modernes, au fond blanc ou coloré, mais aussi des paysages et même des portraits, qui demeurent toutefois l’exception à Jostovo, où le bouquet fleuri est le seul intemporel.

Le jeu des fleurs

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Exemples de plateaux de Jostovo. Crédits : Rusina Shikhatova/LCDR

Les premiers plateaux de Jostovo ont vu le jour en 1825, dans les ateliers de la manufacture du marchand Ossip Vichniakov. Faits de papier mâché, ils étaient fragiles et ne tenaient pas la concurrence face à leurs confrères de l’Oural, métalliques. Mais Vichniakov n’a pas baissé les bras, faisant lui aussi apprendre à ses artisans la technique de fabrication des plateaux en métal. Mieux, il a amélioré la technique de la peinture et inventé des motifs plus vendeurs.

D’autres habitants du village ont suivi son exemple… Un artisanat unique était né. Près de 200 ans plus tard, le plateau de Jostovo semble ne pas avoir pris une ride. Et si la fabrique actuelle, située dans un immeuble datant de 1984, a l’air industrielle, on n’y fait en réalité confiance aux machines que pour le moulage de la base métallique des plateaux.

Tout le reste est fait à la main. Les plateaux de métal sont d’abord recouverts de deux couches d’enduit et de trois couches d’émail noir, avant d’aller dans l’armoire de séchage.

« Notre toile, c’est ça », explique Mikhaïl Lebedev, directeur artistique de la manufacture, en me montrant un plateau émaillé vierge. La peinture sur plateau, c’est comme un jeu de patience : Mikhaïl me montre plusieurs plateaux, illustrant chacune des étapes du travail. D’abord, les contours, puis, les ombres, et ensuite, les détails, du plus gros au plus fin : au moins cinq étapes en tout, avec, souvent, une nuit de séchage entre deux.

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Mikhaïl Lebedev, directeur artistique de la manufacture, montre un plateau émaillé vierge. Crédits : Rusina Shikhatova/LCDR
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Différents plateaux en attente. Crédits : LCDR
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A la manufacture, on ne fait confiance aux machines que pour le moulage de la base métallique des plateaux. Crédits : LCDR

Toujours en quête d’inspiration, les peintres possèdent tous une collection d’albums, cartes postales, pages de revues découpées… « Enfin, maintenant, avec Internet, c’est beaucoup plus facile de trouver de belles images », confie Mikhaïl.

Dans l’atelier d’ornement, un groupe de jeunes écoliers décorent des plateaux sous la direction d’une enseignante. « Vous prenez un peu de peinture à l’huile sur votre pinceau, puis vous essayez sur la palette de verre : vous dessinez les contours d’une fleur, comme ceci… », explique la peintre qui anime l’atelier.

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Plateau en train d’être peint. Crédits : LCDR
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Artiste peignant un plateau de Jostovo. Crédits : LCDR
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Réalisation d’une peinture de Jostovo. Crédits : LCDR

Une demi-heure plus tard, les tables sont pleines de petits plateaux fleuris, et les écoliers repartent contents. « En 2006, au sommet du G8 à Saint-Pétersbourg, pendant que les chefs d’État traitaient de questions politiques, leurs femmes apprenaient la technique de la peinture sur nos plateaux ! », explique Anna, pas peu fière.

Diversification

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Produits dérivés de Jostovo. Crédits : LCDR

Une fois la peinture sèche, elle est recouverte de plusieurs couches de laque transparente, puis séchée encore quelques heures dans une machine spéciale qui protège le plateau de la poussière – ennemi numéro un du vernis. Du début à la fin, en comptant les pauses entre les étapes, il faut un minimum de quinze jours pour fabriquer un plateau de Jostovo.

Mais la manufacture propose aussi, sur commande, de peindre d’autres objets : horloge, réveil, vase… et même voiture. « Bien sûr, c’est une entorse à la technique traditionnelle…, admet Mikhaïl, se souvenant d’une commande de plafond fleuri dans l’esprit de Jostovo. Mais c’est aussi un moyen pour la manufacture de subsister. Il faut simplement que ces travaux restent peu fréquents. »

Les plateaux de la fabrique de Jostovo sont disponibles dans deux points de vente : dans la boutique du musée, et au GOuM, le grand magasin situé sur la place Rouge, dans le centre de Moscou. Leur prix démarre à 3 000 roubles (environ 49 euros).

« Les plateaux de Jostovo ont été primés aux expositions universelles de Paris et de New York. Ils ont toujours plu, et ils continuent de plaire, se félicite Mikhaïl Lebedev. L’art de la laque a des admirateurs dans le monde entier ! »

Le musée de la manufacture de Jostovo

Village de Jostovo, rue Divnaïa, 15.
Région de Moscou.
Ouvert tous les jours de 9h à 18h
Visites guidées et ateliers sur inscription :
+7 903 147 93 27

Comment s’y rendre ?

De Moscou, à la sortie du métro Medvedkovo, prendre le bus 438 (départ toutes les 30 minutes environ, pour une durée de trajet de 40 minutes). Descendre à  l’arrêt Jostovo.