Gjel : à l’université de la porcelaine russe

La porcelaine de Gjel fait partie des cartes de visite de la Russie


favorite 203

Les porcelaines aux motifs blancs et bleus de Gjel, à 60 km de Moscou, sont célèbres dans le monde entier. Ce que l’on sait moins, c’est que la petite ville possède sa propre université, formant de remarquables maîtres porcelainiers. Reportage.

Gjel porcelaine
Objets en porcelaine de Gjel. Crédits : Rusina Shikhatova/LCDR

La porcelaine de Gjel fait partie des cartes de visite de la Russie. Et la protection de ses méthodes de fabrication relève de l’affaire d’État. Afin de préserver et développer ce métier d’art, le gouvernement soviétique crée dans le village de Gjel, en 1931, un lycée professionnel, transformé en 2002 en université, qui forme aujourd’hui des porcelainiers mais aussi des designers, des peintres, des sculpteurs et des spécialistes de culture russe traditionnelle.

L’établissement est un imposant bâtiment de trois étages, en brique rouge. La sonnerie retentit. Un groupe d’étudiants se précipite vers l’entrée. Il est onze heures : les cours reprennent après la pause.

Université Gjel
Université de Gjel. Crédits : Rusina Shikhatova/LCDR

Dans le hall de l’université, je remarque, au plafond, une boule à facettes… « C’est pour amuser les étudiants, créer une ambiance », explique, dans un sourire, Nadejda Latyeva, 23 ans, administratrice du musée de l’université, qui me sert aujourd’hui de guide.

L’intérieur fait plutôt penser à un musée des arts décoratifs qu’à un établissement d’enseignement supérieur : des vases trônent à l’entrée du vestiaire orné de hauts reliefs, des mosaïques décorent les murs des couloirs, et, évidemment, des vitrines exposent, un peu partout, les porcelaines les plus diverses. « Les travaux les mieux réussis des étudiants », commente Nadejda.

28 nuances de bleu

Dans l’atelier de l’université, qui occupe une grande partie du premier étage, une dizaine d’étudiants apprennent, pas à pas, les nuances du métier. Et moi, je comprends combien la fabrication de porcelaine est un processus long et complexe. À l’heure où le monde entier passe à la production de masse assistée par des machines, à Gjel, on travaille encore entièrement à la main.

Les porcelainiers en herbe commencent par dessiner une esquisse de l’objet qu’ils comptent produire, puis en fabriquent un modèle en plâtre, à partir duquel ils formeront un moule. Une fois ce moule prêt, les jeunes artisans le remplissent d’un mélange d’eau et d’argile. « Puis, il faudra attendre quelques heures avant d’ouvrir le moule », précise Nadejda.

Gjel porcelaine
Table de travail dans l’atelier de l’Université de Gjel. Crédits : Rusina Shikhatova/LCDR

Des étudiants de première année s’apprêtent justement à ôter leur moule. « Euh… C’est cassé… », regrette une jeune femme. Sa figurine de chien est abîmée. L’enseignant vient la voir : « Mais pourquoi êtes-vous si pressée ?! Vous auriez dû patienter au moins jusqu’à la pause déjeuner… », conseille l’enseignant. « Ce n’est pas si grave, j’en avais fait deux ! », répond l’étudiante, rassérénée.

Les pièces sorties du moule sont aussi molles que de la pâte à modeler. « Il faut les manipuler avec une grande prudence », reprend l’enseignant. Les modèles doivent encore prendre le temps de sécher. Nadejda intervient : « Tous les objets de porcelaine, qu’il s’agisse d’une figurine ou d’une théière, sont faits de plusieurs morceaux : poignées, couvercles… Ces parties sont en fait coulées séparément, puis collées ensemble avec de l’argile. »

À l’aide d’un couteau et d’une éponge, les étudiants effacent les traces de jonction entre les morceaux. À cette étape, les pièces ressemblent à des bouts de craie blanche. Avec leur surface parfaitement lissée, elles peuvent désormais aller au four.

Gjel céramique
Une étudiante nettoie au couteau sa pièce à la sortie du moule. Crédits : Rusina Shikhatova/LCDR

Un premier enfournage, à 900 degrés, solidifie les modèles. Nadejda enfile des gants, sort une pièce du four et la plonge dans un liquide rosâtre. « C’est de la fuchsine, un colorant permettant de détecter d’éventuels défauts du matériau, explique-t-elle. Regardez, ces fissures, ici : elles n’ont pas pris la couleur. Ce vase ne dépassera pas les murs de cette salle. »

À côté, nous pénétrons dans l’atelier de peinture, où nous accueillent deux enseignants, également artisans eux-mêmes. Sur leurs tables s’entasse une pile de pièces, toutes du même rose, uniforme – preuve que les modèles ont passé la première épreuve de qualité. L’étape de la peinture pourrait sembler plus simple… mais il n’en est rien ! Les peintres doivent posséder une grande patience et un sens aigu de la coordination. « Un seul mouvement imprécis, et la pièce est définitivement gâchée ! », souligne Nadejda. « Le pinceau doit être un prolongement de la main », confirme Svetlana Tyapkova, peintre de renom.

Gjel porcelaine université
Svetlana travaille sur une pièce. Crédits : Rusina Shikhatova/LCDR

Les peintres de Gjel travaillent avec 28 nuances de bleu, mais la couleur principale de leur palette est le noir – ou oxyde de cobalt.

Une fois sa pièce peinte, l’artiste la marque de son cachet. « C’est un signe permettant de distinguer les porcelaines authentiques de Gjel des contrefaçons… quoique nous, nous n’ayons plus besoin de ça pour reconnaître le style de nos artistes », assure Nadejda.

Après avoir séché, les pièces sont trempées dans du verre liquide – c’est le glaçage -, puis passées au four pour la seconde fois. Après ce deuxième enfournage, à 1340 degrés, comme par magie, le rose et le noir deviennent, respectivement, du blanc et du bleu – les couleurs spécifiques de Gjel. Étape ultime : la peinture est définitivement fixée sous une dernière couche de verre transparent.

Gjel porcelaine
Une dessinatrice réalisant les fameux motifs de Gjel sur une tasse. Crédits : Rusina Shikhatova/LCDR

Parfait, sinon rien

À quelques pas des ateliers, le musée de l’université expose des pièces censées servir de repères aux étudiants : sculptures, figurines, services à thé et café… « Ça, vous voyez, c’est un contre-exemple ! », dit Nadejda, en m’indiquant un énorme vase, à la forme parfaite mais dont la peinture a coulé. On pourrait le prendre pour une œuvre d’art contemporain… partout sauf ici. « Chez nous, soit le travail est parfait, soit il ne sort pas de nos murs », affirme ma guide, catégorique. À la grande limite, certaines pièces de vaisselle défectueuses peuvent atterrir… au réfectoire de l’université.

« Nos étudiants passent leurs journées et leurs nuits à l’école !, poursuit Nadejda. Au terme du cursus, les meilleurs éléments peuvent rester travailler ici ou rejoindre la manufacture de Gjel. Ou encore ouvrir leur propre atelier. Beaucoup de nos diplômés l’ont fait ! », indique-t-elle, non sans fierté.

Gjel
Nadejda montrant une assiette aux motifs de Gjel. Crédits : Rusina Shikhatova/LCDR

Gjel constitue un centre d’attraction pour des jeunes venus de tout le pays, et pas seulement. L’université accueille aujourd’hui 4 000 étudiants, contre seulement 1 000 il y a cinq ans. Les études y sont gratuites pour les jeunes Russes admis au concours d’entrée. L’établissement accueille aussi des étudiants étrangers, venant notamment de Bolivie, du Salvador, d’Uruguay ou du Guatemala. Pour les non-Russes, la formation coûte 128 000 roubles par an, soit environ 2025 euros. « Les pays d’Amérique latine envoient volontiers leurs jeunes étudier chez nous, commente Natalia Barkalova, responsable des relations internationales de l’université. Ce sont des régions possédant aussi un artisanat traditionnel riche et développé, et elles sont intéressées à échanger avec la Russie en la matière. »

Des siècles de Gjel

Si les céramiques à base d’argile de Gjel sont connues dès les XI-XIIIe siècles, la vie du village n’a connu son véritable tournant qu’à la fin du XVIIIe siècle. En 1748, deux jeunes chimistes fraîchement diplômés de l’université de Marbourg, en Allemagne, Dmitri Vinogradov et Mikhaïl Lomonossov, de retour en Russie, élaborent une technique de fabrication de la porcelaine, finissant par obtenir, après une série d’expériences, un matériau de qualité. La manufacture de Gjel, inaugurée en 1818, marque le passage des objets de ménage traditionnels en terre cuite à la porcelaine fine. Et, dès 1901, l’Académie impériale des beaux-arts Stroganov y ouvre une filiale – transformée en université au début des années 2000.

Pourquoi le bleu et le blanc ?

Selon la légende, après la Seconde Guerre mondiale, la manufacture de Gjel aurait connu des difficultés d’approvisionnement en peinture. Il ne restait que du bleu, et les peintres auraient essayé de créer malgré tout, même en se limitant aux nuances de cette couleur. Le résultat aurait plu – et Gjel est désormais une appellation, la marque de fabrique de ce style bicolore particulier.

Comment s’y rendre ?

Le village de Gjel se trouve à 60 kilomètres à l’est de Moscou.

Depuis Moscou, prendre un train de banlieue en gare de Kazan, départ toutes les demi-heures environ, 1h à 1h30 de trajet (150 à 200 roubles l’aller simple). À la gare de Gjel, prendre un taxi pour l’université, à la station de taxis qui se trouve à côté de la gare (100 roubles la traversée du village).

L’université de Gjel propose des ateliers de porcelaine pour débutants et des visites guidées de son musée : tous les jours, de 9h à 18h, sans interruption.
Réservation au : +7 916 959 49 18

Les visites guidées sont proposées en russe, anglais, français et espagnol (400 roubles par personne).
Frais de participation aux ateliers : à partir de 150 roubles par personne.