Le Courrier de Russie

Professeurs de bonheur : quitter la ville pour être prof à la campagne

Roksana et Arina, institutrices fraîchement diplômées, auraient pu enseigner dans les meilleurs lycées de Moscou et Ekaterinbourg, mais elles ont choisi la campagne profonde et le village de Glazok, dans la région de Tambov. Reportage de la revue en ligne Takie Dela.

Arina Satchkova et Roksana Ponomarenko à Glazok, dans la région de Tambov. Crédits : Oksana Yushko/Takie Dela

Glazok est un grand village d’environ 1 500 habitants. On y trouve plusieurs magasins, une banque, un vaste centre culturel, une nouvelle aire de jeux pour enfants et une église restaurée. Pourtant, ici et là, le regard s’arrête sur des immeubles abandonnés et des pans entiers de rue qui ne sont plus que les vestiges d’une splendeur passée. À l’époque soviétique, Glazok, qui comptait près de 5 000 âmes, abritait un kolkhoze prospère et plusieurs entreprises. Aujourd’hui, il est presque impossible d’y trouver du travail. Dans quasiment chaque famille, quelqu’un est parti gagner sa vie à Voronej ou Moscou. La ville la plus proche, Mitchourinsk, est à une heure de bus sur une route enneigée. D’où Moscou, ensuite, est à une nuit de train. Le village n’est éclairé par aucun réverbère. La nuit, quand les étoiles transpercent l’obscurité, on entend les chiens aboyer et la neige crisser sous les pas.

Cartes de vœux et pain d’épices

La seule école de Glazok se dresse dans l’artère principale : la rue Pouchkine. Au total, 96 élèves y suivent des cours d’enseignement primaire et secondaire. Cette année, une seule étudiante est inscrite en terminale. Roksana Ponomarenko, 22 ans, arrive à ma rencontre. Originaire de Ekaterinbourg, elle y a terminé l’été dernier ses études à l’université pédagogique. Elle enseigne le russe, la littérature et l’anglais aux jeunes du village. J’assiste à un des ses cours d’anglais pour des élèves de CE2. Avec du papier de couleur, les enfants fabriquent des cartes de vœux pour la nouvelle année, puis y écrivent des poèmes dans la langue de Shakespeare. Roksana leur explique que leurs cartes seront envoyées aux pensionnaires d’une maison de retraite.

Pendant la récréation, je fais la connaissance d’Arina Satchkova. Cette jeune femme de 23 ans est diplômée de l’université pédagogique d’État de Moscou, dont elle est originaire, et a travaillé pendant un an dans une école privée de la capitale. Elle enseigne aussi l’anglais à Glazok. Quand je la rencontre, elle s’apprête à préparer avec ses élèves du pain d’épices.

Pour venir travailler à Glazok, les deux institutrices ont passé un concours organisé par la fondation caritative Novy outchitel (« Le Nouvel enseignant »). Face au manque de jeunes enseignants dans certaines zones rurales de Russie, la fondation, financée par la banque Sberbank, cherche à attirer des instituteurs qualifiés dans les petites villes et les villages du pays. Après avoir prouvé leur motivation, les candidats sélectionnés partent enseigner pendant deux ans dans les régions de Kalouga, Tambov ou Voronej et touchent, en plus de leur salaire, qui oscille entre 17 et 18 000 roubles, une bourse mensuelle de 35 000 roubles (environ 544 euros).

Roksana et Arina n’ont pas hésité longtemps avant de soumettre leurs candidatures. S’éloigner de sa ville natale, expérimenter une vie nouvelle, exercer son métier en se sentant réellement utile – que désirer de plus à 20 ans ?

Accueil chaleureux

Les deux institutrices disent avoir eu beaucoup de chance d’être sélectionnées et envoyées précisément ici, à Glazok. La directrice de l’école, Nadejda Sorokina, leur donne carte blanche pour organiser leurs cours comme elles l’entendent.

« Le premier mois, les parents étaient un peu méfiants, ils venaient me demander si c’était vraiment normal que les enfants dessinent en cours de littérature…, se souvient la directrice. Je suis donc allée assister moi-même à une leçon – et oui, c’est normal ! Qu’ils chantent et dessinent autant qu’ils veulent, du moment que ça les aide à assimiler les connaissances ! J’apprécie beaucoup l’ambiance ouverte et créative que les filles créent dans leurs classes. D’ailleurs, je leur ai dit dès le départ : Tout ce qui n’est pas interdit est autorisé ! »

Les jeunes femmes ont été aussi bien accueillies par le village qu’à l’école. « Nous ne nous y attendions pas ! », confient-elles, d’une seule voix. Les habitants sont venus les attendre à la gare et leur ont trouvé un logement, puis ils leur ont apporté des légumes du jardin, du lard et du beurre de la ferme. Ils leur ont appris à préparer du chou farci et leur ont indiqué chez qui aller chercher des œufs et du lait. Ils leur ont déniché des bicyclettes, et un voisin a même partagé avec elles le mot de passe de sa connexion wi-fi. On leur rend régulièrement visite pour vérifier le bon fonctionnement de leur chaudière, des robinets, etc. La fois où Roksana est tombée malade, les villageois sont venus la soigner avec de la graisse de porc : « Ils en utilisent pour soigner absolument tout, ici, explique Arina en riant. Ils enduisent de graisse la partie du corps douloureuse. Et le plus étonnant, c’est que ça marche ! »

Tenues rigolotes et grosses lunettes

Monument aux morts de la Seconde Guerre mondiale à Glazok. Crédits : tambovonline

Le trajet entre leur immeuble et l’école prend à Arina et Roksana de cinq à sept minutes à pied. Après les cours, les jeunes femmes vont au magasin chercher des olives, un délicieux pain artisanal, des légumes et des saucisses. Au menu du soir : pâtes bolognaise, salade et cheesecake « à la glazokoise ». Roksana et Arina déjeunent à l’école pour 300 roubles par mois. Le village n’a aucun café. Le samedi soir, les quelques jeunes vont au centre culturel, transformé en discothèque pour l’occasion.

Au départ, l’arrivée des deux jeunes femmes a naturellement affolé la gent masculine, donnant lieu à toutes sortes de plaisanteries et tentatives de séduction. Mais lorsque des admirateurs ont commencé à déambuler sous leurs fenêtres et sonner à leur porte à 2h du matin, les institutrices en ont immédiatement parlé à leurs collègues et voisins – qui ont chassé les importuns.

Roksana et Arina font parfois la fête à deux ou partent en balade, vêtues de tenues rigolotes et affublées d’énormes lunettes et autres accessoires grotesques, qu’Arina fabrique avec du papier isolant argenté.

Le soir, elles s’installent dans leur salon pour préparer leurs cours du lendemain. Arina rédige des fiches pour sa leçon d’anglais tandis que Roksana corrige des copies en râlant. Elle n’aime pas donner des notes. Au premier trimestre, les jeunes institutrices ne donnaient que des bonnes notes, mais la directrice leur a ensuite gentiment conseillé de se montrer « plus sévères ». Dans le salon de l’appartement des jeunes femmes, une imprimante occupe une place de choix. Elles se la sont offerte avec leur premier salaire. L’appareil leur permet de préparer elles-mêmes la majorité des documents dont elles se servent en cours.

Des « extraterrestres en Reebok »

Roksana et Arina ont conscience de passer pour des « extraterrestres » aux yeux des villageois. « Nous prenons la vie et le statut d’enseignant avec plus de légèreté que les gens d’ici, explique Arina. Nous traitons les enfants comme des égaux. Nous nous déguisons avec eux, nous chantons, nous regardons des films et nous mangeons des pizzas… Parfois, ils se moquent gentiment de nous. »

« Nous éprouvons un fort sentiment de liberté intérieure, reprend Roksana. Il m’arrive de m’asseoir par terre avec les enfants pour leur lire des histoires. Il n’y a pas longtemps, nous avons éteint toutes les lumières dans la classe, allumé des bougies et lu à haute voix Une terrible vengeance, de Nikolaï Gogol. Les enfants retiennent mieux les nouveaux mots de vocabulaire quand ils les apprennent en s’amusant. Ce qu’il faut, c’est essayer de regarder la leçon que vous préparez avec les yeux d’un enfant. Écouter un professeur énoncer des règles de grammaire pendant 45 minutes… vous imaginez l’ennui ?! L’école ne doit pas être une prison où les enfants sont condamnés à passer 12 ans de leur vie. En misant sur une interactivité maximale, on parvient même à décrocher les plus grands de leurs smartphones. »

Si les deux institutrices font de leur mieux, le quotidien est toutefois loin d’être toujours rose : « Un jour, alors que j’étais en train d’expliquer quelque chose avec passion, un élève s’est soudain exclamé : Waouh, vous portez des Reebok ? J’ai les mêmes ! Et là, vous comprenez qu’il se fichent de Tarass Boulba et que tout ce qui les intéresse, c’est vous, vos baskets, vos bijoux, votre coiffure, etc. Vous savez, les élèves scrutent le professeur, ils vous dévisagent de la tête aux pieds et parviennent à capter précisément vos émotions. C’est un processus réciproque très intéressant », explique Arina.

Les citadines sont à Glazok pour deux ans. Que feront-elles ensuite ? Elles l’ignorent encore. « Nous voulons tous que les choses changent. Et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour qu’Arina et Roksana restent chez nous. Je verrais bien Arina en directrice adjointe. Je pense qu’elle serait à la hauteur de la tâche », commente Nadejda Sorokina.

« La mission première que nous nous fixons est de faire de ces enfants des adultes qui sauront ce qu’ils veulent, ce qui les intéresse et ce qui est important et bon pour leur entourage, résume Roksana. Ce n’est pas le cas de la plupart des écoles, où l’on décide à la place des jeunes d’où ils doivent aller et de ce qu’ils doivent faire. La plupart du temps, les élèves doivent demander l’autorisation pour lire, écrire et même aller aux toilettes. La première chose que nous avons faite en arrivant, c’est de dire aux enfants qu’ils ne devaient pas demander la permission pour sortir de la classe. Ils peuvent sortir, ramasser un stylo tombé à terre ou demander une gomme à un camarade quand ils le souhaitent. Ils continuent pourtant à nous demander : puis-je faire ceci ou cela ? Mais oui, tu peux !, leur répondons-nous. Tu en as le droit ! »