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Zarema

Zarema Dadaeva : les yeux de Makhatchkala

Le Courrier de Russie a rencontré Zarema Dadaeva, directrice du musée de l’histoire de la ville de Makhatchkala, et l’a interrogée sur la Makhatchkala de son enfance, les montagnes du Daghestan et le conflit entre culture et religion qui secoue actuellement la république.

Zarema Dadaeva
Zarema Dadaeva. Crédits : Rusina Shikhatova/LCDR

Dans le musée de l’histoire de la ville de Makhatchkala, pas de tableaux anciens ni de statues de marbre ; le passé ne vous étouffe pas dans ses rideaux de velours. Ici, l’histoire de la capitale daghestanaise s’écrit au présent, au travers de photos, vidéos et autres supports multimédias – et c’est l’incroyable Zarema Dadaeva qui tient la plume. Nommée en 2007 directrice du musée nouvellement créé, elle se retrouve toute seule, dans 700 m2 totalement vides. « Zéro fonds, zéro collaborateur… et un mois et demi pour préparer l’ouverture ! », se souvient-elle.

Zarema ne se décourage pas. Elle se dit que le musée de la ville de Makhatchkala appartient avant tout à ses habitants – et c’est à eux qu’elle s’adresse pour constituer les premières collections. On lui répond présent. Les Makhatchkaliens apportent au musée leurs vieilles photos de famille, cartes postales, bibelots chers à leur cœur. Aujourd’hui, dans les couloirs privés du musée, on trouve une vieille ancre tirée des fonds de la Caspienne et des seringues d’infirmerie militaire, retrouvées sur les champs de bataille de la Seconde Guerre mondiale. Mais Zarema ne s’arrête pas à la collecte de ces témoins matériels du passé du Daghestan. Fondatrice de la première galerie d’art contemporain de Makhatchkala, elle sait aussi mieux que quiconque saisir l’héritage immatériel de la ville. Elle enregistre les voix du marché de Makhatchkala, installe des pansements géants sur les murs des bâtiments anciens de la ville, afin de sensibiliser les habitants à l’état souvent déplorable de leur patrimoine. Et on ne compte plus les jeunes artistes locaux que Zarema Dadaeva a inspirés, lancés, soutenus. « Les Daghestanais sont très sensibles à l’art contemporain, affirme-telle. Nous avons une forte tradition d’art non figuratif, ornemental, et nos jeunes artistes la poursuivent, avec un regard neuf et frais. »

Musée histoire ville Makhatchkala
Bâtiment du musée de l’histoire de la ville de Makhatchkala. Crédits : DR

Ainsi, Zarema n’hésite pas à inviter dans son musée Apandi Magomedov, qui reproduit sur ses toiles la bouse séchée constituant les murs des maisons daghestanaises traditionnelles. « Quand j’ai ouvert cette exposition, quelques jeunes m’ont dit : Mais c’est quoi, ces merdes ?, se rappelle Zarema. Et j’ai répondu : Mais c’est de la merde ! C’est de la bouse séchée – un combustible naturel qui apporte chaleur et vie. Sans elle, nos ancêtres auraient dû brûler des arbres pour se chauffer – mais on n’en trouve pas beaucoup dans nos montagnes, et ils n’auraient pas tenu longtemps. La bouse séchée leur a donc permis de survivre – et de créer des choses magnifiques ! »

musée histoire makhatchkala
Nocturne au musée de l’histoire de la ville de Makhatchkala. Crédits : FB

Le Courrier de Russie : Parlez-nous de votre enfance…

Zarema Dadaeva : Je suis née en 1968 à Tachkent, où mon père faisait ses études supérieures. Mais nous sommes revenus à Makhatchkala dès que j’ai eu deux mois. Mes parents sont Daghestanais tous les deux. Et tous deux originaires de l’ethnie avare – c’est la langue qu’ils parlaient entre eux. Moi, je la comprends mais, malheureusement, je ne la maîtrise pas assez pour, par exemple, la transmettre à ma fille. J’ai passé mon enfance dehors, dans la grande cour de notre immeuble de la vieille ville, rue de la Flotte rouge. Parmi nos voisins, il y avait des Russes, des Arméniens, des Grecs, des Perses, des Ashkénazes, des Avares et des Tsakhours [autre peuple autochtone du Caucase, ndlr] – et, pour se comprendre, tout le monde devait communiquer en russe. Le russe a toujours été un moyen d’interaction entre les multiples cultures qui peuplent et composent le Daghestan. Le reste du monde entame tout juste l’apprentissage de la cohabitation culturelle, mais ici, nous la pratiquons depuis des siècles ! Notre pays est la patrie de centaines de peuples différents. Le Daghestan est voué à la diversité.

LCDR : Décrivez-nous la Makhatchkala de votre enfance.

Z.D. : Makhatchkala n’a jamais été une ville très belle, mais elle était douce, et elle avait une âme. Je me souviens que nos voisins plantaient des fleurs dans la cour de l’immeuble. Une de nos voisines, tata Motia, était sourde et, nous, les gamins, nous lui criions toujours des choses dans l’oreille. Chaque fois que ma mère préparait un gâteau, je devais en porter un morceau à tata Motia. Je me souviens aussi de tata Sima, qui n’était plus jeune du tout, mais dont je ne pourrais jamais dire qu’elle était vieille. Le mot ne lui allait pas. Elle avait un visage très noble, le dos droit, elle fumait ses cigarettes dans la cour avec une telle élégance… Elle parlait aux enfants sans condescendance, avec beaucoup de respect, cela m’a beaucoup marquée. Un jour, ma mère m’a raconté son histoire. Très jeune, elle était tombée amoureuse d’un homme et ils s’étaient mariés. C’était une belle histoire : le matin, Sima se réveillait couverte de fleurs ou de bonbons que son mari lui avait apportés ! Mais il est mort pendant la Seconde Guerre mondiale, et elle n’a jamais voulu se remarier. Elle a toujours vécu seule.

Makhatchkala dans les années 1970

LCDR : Qu’est-ce que le Daghestan, pour vous ?

Z.D. : Les montagnes, avant tout. C’est sur les montagnes que le Daghestan s’est formé et c’est là que son cœur bat toujours. Les villes, ici, sont encore neuves, très récentes. Nos montagnes sont froides et inhospitalières, mais les gens ont choisi d’y habiter il y a très longtemps. Ils partaient dans les montagnes, se construisaient des maisons dans des endroits déserts, vivaient de pain et d’eau… tout cela pour ne pas être conquis, pour garder leur liberté. Les gens pratiquaient la culture en terrasses, une méthode extrêmement pénible ! Pour semer du blé, ils devaient apporter des kilos de terre depuis la plaine, dans de grands sacs, sur leur dos. Vous imaginez ces efforts colossaux ?! Ça me donne des frissons. Le Daghestan est une terre unique, et je suis toujours très triste de voir que nous ne nous respectons pas assez nous-mêmes, nous nous connaissons mal et nous ne savons pas apprécier ce que nous possédons. Alors que ce territoire, minuscule, renferme des artisanats uniques, incroyables : gravure sur métal et sur bois, tapisserie, céramique, broderie… et j’en oublie encore la moitié ! Mais il faut dire aussi que nous avons subi un désastre !

LCDR : Un désastre ?

Z.D. : Lors de la chute de l’URSS, les Daghestanais ont commencé à descendre en masse de leurs montagnes pour s’installer dans la plaine, dans des villes. Et ça a été une très dure épreuve pour notre peuple. Imaginez quelqu’un qui vivait hier encore dans un environnement très codifié, et se retrouve aujourd’hui dans un monde chaotique, où tout lui semble permis. À l’époque soviétique, quand les montagnards descendaient en ville, c’était pour étudier et pas pour se perdre ; c’est la génération de mes parents. Ils avaient appris à vivre en ville, assimilé sa culture. Dans les années 1970, Makhatchkala comptait 300 000 habitants mais, aujourd’hui, elle en recense presqu’un million, dont à peine un huitième, je pense, y sont nés. Tous les autres sont arrivés au cours des 25 dernières années. Et ces gens ont transformé le visage de la ville. Makhatchkala avait autrefois une vie culturelle très dense, très riche, qui s’est éteinte. Avant, les gens allaient régulièrement au musée, ils ne manquaient pas une première théâtrale et se promenaient sur le boulevard Rodopski ; on se saluait, on parlait art et culture. Aujourd’hui, ce n’est même plus imaginable. Beaucoup de gens sont partis. Et ceux qui sont arrivés se fichent de parler d’art et de culture.

Des hommes daghestanais en costumes traditionnels en 1968. Dick Rudolph TASS
Daghestanais en costume traditionnel en 1968. Crédits : Dick Rudolph/TASS

LCDR : Vous êtes une femme et vous dirigez un musée au Daghestan… Est-ce une position complexe ?

Z.D. : Au Daghestan, une femme n’est jamais tout à fait libre. Un jour, dans le bus, j’ai entendu la conversation de deux femmes, dont l’une portait un hidjab, et l’autre, non. Celle qui était voilée a demandé à sa copine : « Alors, quand est-ce que tu te couvres ? » Ce à quoi l’autre a répondu : « Bientôt, bientôt ! J’ai essayé, et ça me va à merveille ! » J’ai été choquée par ces propos. Le hidjab, ce voile islamique qui couvre entièrement les cheveux, c’est une nouveauté pour le Daghestan. Traditionnellement, dans les montagnes, les femmes se sont toujours couvert la tête, mais différemment. Elles ne cachaient pas entièrement leurs cheveux, elles nouaient leurs foulards en arrière. C’était un élément du vêtement plutôt qu’un signe d’appartenance religieuse. Ma mère vient d’un village où les femmes portaient des foulards de soie, longs et transparents. En déménageant à Makhatchkala, elle l’a enlevé, car en ville, ça ne se faisait plus. Pourtant, elle avait toujours un petit foulard dans son sac – au cas où elle aurait croisé, dans la rue, quelqu’un de son village. Elle disait : « Je suis une montagnarde, tout de même, ça me gêne de paraître tête nue devant les miens ! »

LCDR : Vous ne portez pas de foulard, vous…

Z.D. : Non. Mais j’en mets un quand je vais dans les montagnes, et je mets des vêtements à manches longues aussi, car c’est la tradition. En même temps, dans les montagnes, on voit de plus en plus de jeunes femmes en jean et la tête nue… Du coup, nous, les citadines, avons parfois l’air plus « traditionnelles » que les montagnardes !

visages Makhatchkala Daghestan
Portraits de Makhatchkaliennes. Crédits : Marie de La Ville Baugé/LCDR

LCDR : Le hidjab serait donc un effet de mode…

Z.D. : Exactement ! Moi, j’aimerais tellement que ce soit la culture qui revienne à la mode, plutôt ! La culture est ce qu’il y a de plus important dans la vie. Quand la culture fait défaut, plus rien ne va : ni l’économie, ni la médecine, ni la construction… Mais malheureusement, peu de gens en sont conscients chez nous. La nouvelle mode, chez les jeunes, c’est d’aller à La Mecque, et de nous expliquer à nous, au retour, que nous ne savons pas prier ! Ils importent au Daghestan un islam radical qui nous est totalement étranger. Notre religion à nous était ancrée dans la tradition, elle a toujours été bienveillante envers les arts. Alors que ce nouvel islam radical sème le désordre dans la société. Et nos autorités, qui envoient des centaines de jeunes gens à La Mecque, portent aussi la responsabilité de cette situation. Je ne comprends pas ce qui arrive à mon Daghestan tant aimé ! Il a pourtant tout pour s’épanouir, il compte tant de talents, tant de richesses ! Mais j’ai l’impression que ceux qui nous gouvernent n’ont pas besoin d’un Daghestan intelligent, cultivé et prospère.

LCDR : Quelle est la place du Daghestan dans la Russie d’aujourd’hui, selon vous ?

Z.D. : J’ai donné récemment une conférence aux États-Unis, et j’ai dit à plusieurs reprises « mon pays » en parlant du Daghestan. Un auditeur a réagi et m’a demandé : « Mais vous ne venez donc pas de Russie ? » Je lui ai répondu : « La Russie est grande ; en Russie, il y a le Caucase, et dans le Caucase, il y a le Daghestan, qui est une planète à part. » C’est vrai : nous sommes toujours conscients de notre spécificité, de notre différence. Quand des Daghestanais partent s’installer à Moscou, nous disons qu’ils quittent leur pays. Et dans le même temps, je ne voudrais pour rien au monde que nous sortions de la Russie : je considère que le Daghestan fait partie intégrante de la Russie. Je ne veux pas de cataclysmes, ils détruisent tout ce qui a été bâti. J’aime beaucoup mon Daghestan, et je veux en être fière, tout comme je veux être fière de la Russie.

Inna Doulkina

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