Le Courrier de Russie

La lutte dans le sang

Au Daghestan, les sports de combat font partie intégrante de la culture régionale. À tel point que les combattants daghestanais d’arts martiaux mixtes (MMA) s’exportent aujourd’hui dans le monde entier. Tour d’horizon.

Deux lutteurs daghestanais au club Dagestan Fighters, à Makhatchkala. Crédits : Marie de La Ville Baugé.

Ascenseur social

Projections au sol, lutte, éléments de boxe… un vingtaine de combattants du club Dagestan Fighters, à Makhatchkala, s’entraînent. Ils ont entre 15 et 30 ans, une condition physique impressionnante et des oreilles cassées, séquelles de plusieurs années de pratique.

La grande majorité d’entre eux sont des stars locales du MMA, le sport de combat le plus en vogue de ces cinq dernières années, et presque tous professionnels. Timour Valyev, 26 ans, prétend aujourd’hui au titre de champion de MMA de la promotion américaine WSOF (World Series of Fighting), l’un des championnats les plus prestigieux du monde dans la discipline.

Timour, repéré par les organisateurs de la compétition américaine après avoir remporté dix victoires d’affilée lors du championnat russe, a ensuite décroché un très bon contrat. Il se prépare actuellement à repartir aux États-Unis pour participer à un nouveau combat au mois d’août.

Si la carrière de Timour semble aujourd’hui sur la pente ascendante, le jeune homme explique que sa mère était au départ très réticente à l’idée de le voir s’investir dans les sports de combat. « Elle a toujours privilégié les études, elle me payait des cours particuliers, mais moi, j’étais irrémédiablement attiré par la compétition sportive », se souvient-il. « En travaillant au Daghestan, avec un diplôme, tu peux gagner en moyenne 15 à 20 000 roubles par mois [210-280 euros], ce qui est très peu pour vivre et subvenir aux besoins de sa famille. Avec les combats, si je participe à de grands tournois et que j’ai des sponsors, je peux gagner très bien ma vie. » Le jeune sportif ne souhaite pas préciser le montant de ses cachets, mais on sait que les revenus d’un combattant de MMA peuvent varier de 1 000 à 100 000 euros par mois, voire, pour les grands noms, atteindre le million.

Timour Valyev, 26 ans. Crédits : Marie de La Ville Baugé.

Mais à en croire l’entraîneur de Timour, Mansur Utchakaev, fondateur du club, avant la perspective d’un bon salaire, c’est la mentalité régionale qui pousse tous ces jeunes vers les sports de combat. « C’est dans notre caractère, nous aimons les arts martiaux. Je ne sais pas comment l’expliquer. Au Daghestan, tout le monde fait du sport, 80 % de nos députés sont d’anciens sportifs. Chez nous, toutes les portes sont ouvertes aux sportifs, notamment en politique. Le sport le plus honorable, dans les esprits, est la lutte libre. Et nous avons un très haut niveau dans cette discipline », confie-t-il.

Une blague très répandue dans la république dit d’ailleurs qu’il est plus difficile de gagner le championnat de lutte libre du Daghestan que celui du monde. « Il y a trop de concurrence ici », explique l’entraîneur.

Mansur sait de quoi il parle, ayant lui-même pratiqué ce sport pendant plus de dix ans, sans parvenir à se qualifier lors de compétitions sérieuses, avant de se reconvertir en 2005 au sambo, un sport de combat russe proche du MMA – et devenir champion la même année. Malheureusement, victime d’un accident de la route en 2006, il a été contraint d’arrêter les compétitions. C’est alors que lui est venue l’idée de fonder son propre club d’arts martiaux mixtes, qui est devenu, en dix ans, l’une des meilleures salles de Russie dans la discipline.

Presque tous les membres du club, à quelques exceptions près, ont également commencé leur carrière sportive par la lutte libre. Ramazan Kouramagomedov, 19 ans, s’est mis à la lutte à l’âge de 10 ans. Aujourd’hui champion de la ligue russe de MMA, il vient de signer un contrat avec le célèbre club américain GregJackson MMA, et se prépare à partir s’entraîner durablement aux États-Unis.

« Au Daghestan, on a la lutte libre dans les gênes ! Tous les parents envoient leurs petits garçons la pratiquer. Ceux qui font un autre sport se comptent sur les doigts de la main », affirme Ramazan en souriant.

Lutteurs daghestanais au club Dagestan Fighters, à Makhatchkala. Crédits : Marie de La Ville Baugé.

Ministère de la lutte

Même le bâtiment du ministère régional du sport est un véritable temple de la lutte libre. La façade est ornée d’une grande affiche à l’effigie des lutteurs de l’équipe nationale, et des portraits des champions olympiques daghestanais de la discipline trônent un peu partout à l’intérieur. Le cabinet du ministre, Magomed Magomedov, n’échappe pas à la règle, avec son portrait d’Ali Aliev, lutteur libre daghestanais, cinq fois champion du monde entre 1959 et 1967.

« La république compte 1 269 clubs de lutte. Notre histoire est remplie de champions. Nous avons remporté 20 médailles d’or olympiques en lutte libre, deux en judo et deux en boxe. Les jeunes en sont très fiers, ils admirent leurs champions, qui deviennent pour eux des modèles à suivre. Nous sommes particulièrement fiers d’Ali Aliev, qui fut aussi un grand médecin. En juin 2011, la fédération mondiale lui a même érigé un monument en Suisse ! », raconte le ministre, lui-même ancien entraîneur de lutte libre.

Magomed Magomedov précise que la lutte libre n’est toutefois arrivée au Daghestan que dans les années 1920. Autrefois, les habitants des villages montagneux de la république pratiquaient une lutte nationale traditionnelle qui consistait à faire tomber son adversaire au sol. Et selon le ministre, c’est précisément cette base montagnarde et ancestrale qui fait des Daghestanais d’excellents lutteurs.

Un moment de repos pendant l’entraînement. Crédits : Marie de La Ville Baugé.

« Même le grand Ali disait que n’importe quel montagnard, ici, sans aucune technique, peut devenir un champion de lutte libre ! », poursuit-il, en montrant le portrait de l’idole olympique.

Non sans fierté, Magomed Magomedov souligne enfin que 24 lutteurs d’origine daghestanaise participeront aux Jeux olympiques de Rio en 2016 au sein de délégations étrangères, notamment française, biélorusse, tadjik, macédonienne et kazakhstanaise. « Avec autant de participants daghestanais, les compétitions internationales seront bientôt plus difficiles à gagner que celle du Daghestan ! », plaisante-t-on déjà à Makhatchkala…