Le Courrier de Russie

Le Daghestan se dévoile

Makhatchkala sent l’abricot. Ces arbres fruitiers poussent en abondance dans cette ville du bord de la mer Caspienne, et leur parfum plane dans son air tiède et épais. Makhatchkala est une ville du Sud, mais on n’y trouve pas l’ambiance somnolente propre aux lieux où les grandes chaleurs règnent durant une bonne partie de l’année. Makhatchkala ne dort pas, elle semble au contraire animée d’un mouvement permanent.

Une jeune Makhatchkalienne. Crédits : Marie de La Ville Baugé.

Il est rare de voir un Makhatchkalien marcher d’un pas tranquille : il est toujours pressé. Il est tout aussi rare de voir quelqu’un se promener seul : les habitants de Makhatchkala sont toujours entourés d’amis. Ou au téléphone avec eux, pour décider de se retrouver. « Allô, Magomed ? Je donne une interview, viens me voir » : combien de fois n’avons-nous pas entendu cette phrase lors de notre séjour. Car un Makhatchkalien qui se respecte ne donnera jamais une interview seul, l’idée même lui paraît totalement saugrenue. Il appelle Magomed et ses enfants : Zarema (qui passait justement par là) et Sabir (qui n’est jamais loin de toute façon). Puis, une heure plus tard : « Allô ! Mourad ? Je suis là avec Magomed, Zarema et Sabir : nous donnons une interview. Viens nous voir. » À l’issue de trois heures de discussions animées, alors que vous vous apprêterez à partir, vous entendrez immanquablement : « Non, mais attendez ! Mourad arrive. Il va vous raconter des tas de choses passionnantes ! »

Et, bien évidemment, vous ne partirez pas. Vous vous laisserez entraîner dans cette danse joyeuse, et vous irez visiter l’ami de Magomed, puis le frère de Zarema, pour atterrir, sans savoir comment, dans l’atelier de Sabir, rempli de sculptures et de toiles avant-gardistes, pour discuter de l’influence de Deleuze sur l’art daghestanais contemporain. En partant, à la nuit tombée déjà, on vous filera sûrement le numéro de Saïd, qui pourra vous en dire bien plus là-dessus.

Mais attention ! À Makhatchkala, quand on vous donne le numéro d’un Saïd qui sait plein de choses sur un sujet qui vous intéresse, on s’attend à ce que vous l’appeliez à la seconde. Et si vous ne vous exécutez pas, on vous rappelle immédiatement pour vous demander des explications. « Mais il attend ton coup de fil, je l’ai prévenu ! », vous dit-on. Les Makhatchkaliens sont convaincus que mener une conversation est toujours un plaisir, et qu’il serait bête de s’en priver quand l’occasion se présente.

Le lendemain, en sortant dans les rues de la ville, vous vous rendrez compte que Makhatchkala porte toutes les couleurs de l’arc-en-ciel : ses trottoirs sont arpentés par des femmes en robes orange, bleu ciel et jaune safran. Sous leurs talons crisse le sable de la Caspienne, qui parsème les rues de la ville. Elles sont nombreuses à porter le voile – nous sommes bien dans un pays majoritairement peuplé de musulmans. Mais on ne voit pas de vêtements sombres ni de visages fermés. Ici, le noir peine à trouver sa place. La ville, qui baigne dans la lumière, semble l’ignorer superbement.

Vous réaliserez aussi très rapidement qu’à Makhatchkala, il ne viendrait à l’esprit de personne de s’envelopper dans un hidjab, encore moins de se cacher derrière un niqab. Ici, les femmes pratiquantes s’habillent avec goût et à la mode, sans oublier de placer un foulard coquet sur leurs cheveux. Celles qui n’affichent pas leur croyance dans leurs vêtements sont toutes aussi nombreuses. Affairées, le portable pressé sur l’oreille, elles filent par les rues de Makhatchkala pour rejoindre tel ou tel rendez-vous important. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, au Daghestan, les femmes ne se cantonnent pas au rôle de fée du logis. Elles sont nombreuses à travailler dans tous les secteurs, occupant aussi des postes à responsabilité. Elles conduisent des motos et des taxis, portent des piercings, défilent en short et minijupe – et tant pis pour la vieille matrone du coin de la rue qui hoche la tête en les dévisageant.

« Ça fait trente ans que je fume et je ne compte pas m’arrêter maintenant sous prétexte que certains, ici, pensent que ce n’est pas convenable pour une femme, nous a confié Svetlana Anokhina, probablement la journaliste la plus connue de la république, fière de son surnom de « honte du Daghestan ». « Les gens sont souvent choqués par mon air extravagant, mes tatouages et mes jeans troués. Mes articles dérangent et je fourre souvent mon nez dans des sujets qui fâchent », précise celle qui n’hésite pas à couvrir des thèmes aussi épineux que la violence domestique ou les crimes d’honneur au Caucase.

On la retrouve, éternelle cigarette à la bouche, dans la fumée d’une soirée très arrosée chez Chamkhal, un tailleur qui ouvre tous les vendredis son atelier à l’intelligentsia de Makhatchkala. On y croise la crème des artistes, journalistes et photographes de la ville. Seuls les amis et les amis d’amis sont invités. C’est ici qu’à l’abri des regards, entre vieilles machines à coudre et fers à repasser, la bohème de Makhatchkala parle art et politique. Alors que beaucoup de restaurants du Daghestan ne servent pas d’alcool, chez Chamkhal, le vin coule à flot. Untel fait griller du poisson sur un petit réchaud, un autre fait des essayages.

Quelques Allemands de passage discutent des avantages et inconvénients du couchsurfing à Makhatchkala. Un opposant géorgien exige le rattachement immédiat du Daghestan à son pays. Ses propos se noient dans le bruit des rires et des conversations animées.

Se cachent-ils des autorités ? Oui et non : l’atelier de Chamkhal se situe dans le même immeuble que les bureaux du parti Russie unie et juste en face du siège du FSB. À l’entrée du bâtiment, une plaque administrative indique : Département de… – sûrement quelque chose de très sérieux – de la ville de Makhatchkala. Les deux drapeaux, celui de la Fédération et celui du Daghestan, flottent au-dessus de votre tête. Mieux vaut ne pas poser de questions : surtout qu’au même moment, une fenêtre s’ouvre et une voix, visiblement lassée d’expliquer le chemin, vous guide : « Enfin ! C’est par ici ! » Pour sortir, il faudra demander gentiment au gardien de ce département de quelque-chose-de-très-sérieux de vous ouvrir la porte. Non, ici, on ne se cache pas. Ce serait trop prévisible. On préfère jouer à cache-cache.

On se fait partout un petit chez soi : ici, même les pizzerias et les bars à sushis ont des salles privées, séparées par des rideaux épais, où se réunir en petit comité. On trace une limite – mais avant tout pour la transgresser sur-le-champ : car qu’y a-t-il de plus amusant que de relever le rideau et faire des clins d’œil amusés au beau garçon d’en face ou à cette fière montagnarde plongée dans son iPhone ? Et le voile, à quoi croyez-vous qu’il serve – sinon à être habilement ôté le moment venu ?

« Rappelez-vous : dans l’islam, toutes les choses sacrées sont voilées, et avant tout la Kaaba, le lieu où les musulmans envoient leurs prières », rappelle Sabir, fondateur du club philosophique de Makhatchkala et passionné de Lacan. Sa voix résonne dans la brume d’une énième soirée à laquelle nous assistons contre – ou bien de – notre plein gré… on ne sait plus. Nous avons cru avoir dévoilé le Daghestan – il s’est encore mieux caché à nous derrière son rideau.