Témoignages de réfugiés syriens dans le Caucase du Nord

Des réfugiés syriens d’origine tcherkesse racontent leur quotidien en Karbardino-Balkarie, dans le Caucase russe.


Depuis le début de la guerre civile syrienne, plusieurs milliers de Tcherkesses ethniques ont trouvé refuge dans le Caucase du Nord. Reportage en Karbardino-Balkarie, où ils sont environ 700 à vivre.

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Le sanatorium Elbrouz, à Dolinsk, « un vrai coin de paradis ». Crédits : Yulia Sougoueva

Leurs ancêtres avaient quitté le Caucase du Nord lors de la conquête russe, au milieu du XIXème siècle. Eux y sont retournés dès 2012 à cause d’une autre guerre – celle qui sévit en Syrie depuis mars 2011. Face à cet afflux exceptionnel de réfugiés tcherkesses de Syrie, qui n’ont pas tous la chance d’avoir de la famille sur place ou les moyens de se loger, le gouvernement de la république a mis à disposition trois sanatoriums inoccupés de la capitale, Naltchik.

Parmi ces derniers, l’ « Elbrouz », un établissement du « quartier balnéaire », Dolinsk, de cette station thermale. « Un vrai coin de paradis », à en croire les brochures touristiques… en réalité : un bâtiment délabré et miteux de deux étages.

Ici vivent, dans de petites chambres, 34 réfugiés syriens, à qui l’on promet depuis longtemps qu’ils seront relogés. Mais la situation semble sans issue. Selon les habitants locaux qui aident les réfugiés, les autorités russes ne seraient pas pressées d’intégrer ces Tcherkesses syriens dans leur patrie historique et ne se donneraient pas la peine de répondre aux demandes officielles de ceux qui désirent actuellement quitter la Syrie. Et même si ces Tcherkesses arrivés en Russie par leurs propres moyens ont le statut de « rapatriés », il n’existe aucun programme public de rapatriement ni de réadaptation. Cette chambre gratuite au sanatorium est tout ce qu’on leur offre.

En Russie, au moins, on ne tire pas à tous les coins de rue

J’y fais la connaissance d’Adnan Dougouj, un homme petit, enveloppé, calvitie luisante et moustache blanche, l’air tout droit sorti d’un bazar oriental. En plus d’être l’aîné des réfugiés du sanatorium, comme il aime à le préciser, il est encore un personnage essentiel de la communauté des réfugiés syriens de par sa bonne connaissance de la langue russe.

« Je suis le directeur du sanatorium », plaisante-t-il, en montrant du doigt une note accrochée sur les portes de l’établissement. Le document stipule « Pour toute question relative aux Syriens : s’adresser à Adnan ». C’est ce que fait notamment la fondation moscovite Solidarnost, qui offre 1000 roubles mensuels [environ 22 euros] à chacun des réfugiés. Quand l’argent arrive, Adnan n’a plus une minute à lui, occupé qu’il se retrouve à courir dans tout le sanatorium à la recherche des bénéficiaires.

– Vous comprenez, pratiquement personne n’a de travail ici, soupire-t-il.

Adnan et sa femme, Ouafa, sont arrivés à Naltchik il y a environ un an après un périple à travers la Turquie et l’Azerbaïdjan. La chambre qu’ils occupent est très étroite. S’y entassent deux lits, une table, un petit meuble avec une télévision dessus, une étagère de cuisine accueillant une plaque chauffante et de la vaisselle (il n’y a pas de cuisine séparée) ainsi qu’un amas de bagages.

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Adnan et sa femme Ouafa. Crédits : Yulia Sougoueva

Comme la plupart des Syriennes logeant au sanatorium, Ouafa porte le voile, ce qui ne l’empêche pas, par ailleurs, d’être en pantalon. Elle ne parle pas russe et se contente de nous servir du thé. Leurs deux fils sont restés à Damas.

– Parfois, ils ne peuvent même pas sortir de chez eux à cause des affrontements. L’aîné a d’ailleurs été blessé à la jambe. A priori, maintenant, il irait bien, dit Adnan.

– Pourquoi la guerre a-t-elle éclaté en Syrie, d’après-vous ?, enchaîné-je.

– Je ne sais pas. Seul Allah le sait, répond-il dans un haussement d’épaules.

La guerre est un sujet tabou, ici. Tous préfèrent hausser les épaules et évitent la question. Adnan souligne toutefois avec grande précaution que, si les USA ou tout autre pays occidental se mêlaient au conflit, la situation ne ferait qu’empirer, et que c’est une bonne chose que la Russie ait empêché une intervention armée.

– Comptez-vous rentrer en Syrie lorsque la guerre sera terminée ?, continué-je.

– Non, non, nous resterons, se dépêche-t-il de répondre.

Adnan assure que ses ancêtres désiraient déjà pouvoir retourner dans leur berceau historique. Un vieux rêve, en quelque sorte, que sa femme et lui ont réalisé.

Une fois tout son lexique russe épuisé, Adnan me conduit dans la chambre d’une certaine Mariana. Enceinte, la jeune femme a la tête découverte et porte une robe à manches courtes. Elle parle russe, même si elle bute fréquemment sur certains mots – elle était venue, avant la guerre, étudier à Naltchik.

– Nous vivons ici depuis près d’un an. Nous avons quitté Alep à cause de la guerre. Les parents de mon mari, Anas, sont restés là-bas – ils n’ont pas d’argent, aucune possibilité de partir. Nous échangeons quelques mots de temps en temps. Beaucoup de Syriens ont perdu leur travail car les combats les empêchaient de sortir de chez eux. Ici, la situation n’est pas simple non plus, mais au moins, ça ne tire pas à tous les coins de rue, raconte Mariana.

– Vous recevez une quelconque aide des pouvoirs publics ?, demandé-je.

– Non, on se débrouille seuls. Mon mari fait des travaux. Moi, je m’occupe de mon fils, en attendant le prochain, répond-elle en montrant son ventre.

Nart, le fils de Mariana, a deux ans. Il est né en Syrie et ne connaît que l’arabe et le kabarde.

– Nart est un nom de guerrier ; chez nous, c’est un vieux prénom, précise la jeune femme.

Cet attachement aux valeurs traditionnelles est une des caractéristiques des Tcherkesses ayant fui autrefois la Russie, aujourd’hui la Syrie. Ils maîtrisent d’ailleurs mieux leur langue maternelle que leurs cousins tcherkesses, adyguéens et kabardes de Russie. Selon Mariana, l’explication en est à chercher dans une transmission soigneuse de l’héritage, de génération en génération, depuis que les premiers Tcherkesses ont quitté le territoire russe.

Tout comme Adnan, Mariana n’a pas l’intention de rentrer au pays : elle n’a pas foi en l’avenir.

– Avant la guerre, tout allait bien. Aujourd’hui, non. Les deux parties se comportent mal. Cette guerre est mauvaise.

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Mariana et son fils Nart. Crédits : Yulia Sougoueva

Tout allait bien jusqu’à la guerre

Fida [il s’agit d’un nom d’emprunt] a également trouvé refuge à l’Elbrouz. Nous nous rencontrons par hasard, quand elle vient recevoir une aide auprès de la fondation de bienfaisance. Elle a 30 ans, mais n’en fait pas plus de 25. Fida est arabe, et ça se voit : peau mate, pommettes hautes, yeux en amande. Elle non plus ne porte pas le voile.

À la différence des Tcherkesses de Syrie, enthousiastes à l’idée de retrouver leur terre historique, peu de perspectives s’offrent à Fida en Karbardino-Balkarie. Séparée de son mari, tcherkesse, avec qui elle était arrivée, elle ne connaît ni le kabarde, ni le russe. Et sa maîtrise de l’anglais ne lui est pas d’une grande utilité dans cette région.

– Quand la guerre a éclaté, nous avons décidé de fuir. Mon mari m’a dit qu’il avait de la famille en Russie. C’est comme ça que j’ai atterri ici, raconte-t-elle.

Ils ont d’abord traversé la frontière syrienne pour rejoindre Beyrouth, en octobre 2012. De là, ils se sont envolés pour la ville de Mineralnye Vody, dans le Caucase russe, puis sont arrivés à Naltchik, au sanatorium. Sa chambre est moins encombrée que celles de Mariana ou Adnan, puisqu’elle y vit seule. Elle insiste pour m’offrir un thé.

– Je ne sais pas quoi vous offrir. Je m’excuse de vous accueillir ainsi, et dans un tel endroit. Nous n’avons plus rien. En Syrie, nous n’avions aucun problème. Tout allait bien. Puis, la guerre a commencé. Nous avions peur de sortir dans la rue et avons perdu notre travail, poursuit Fida.

La jeune femme parle sans arrêt. Elle me confie qu’elle se sent très seule ici, qu’elle n’a ni amis, ni famille, voire personne avec qui parler. Ses frères et sa sœur sont restés à Damas. Sa mère a réussi à fuir en Égypte.

– Je me fais beaucoup de soucis pour eux, mais que faire ? Si seulement j’avais obtenu la nationalité ou une carte de séjour, je les aurais fait venir ici. Je souffre en voyant ce qui se passe en Syrie, tu comprends ? La guerre, c’est horrible, et effrayant.

Fida a pourtant essayé de s’intégrer. Avec 60 autres réfugiés syriens, elle a tenté cette année d’entrer à l’université de Naltchik. En vain. Même constat côté travail – son ignorance du russe lui ferme toutes les portes.

– Je m’efforce d’étudier le russe seule, sur Internet, mais pour que ce soit efficace, il faudrait que je pratique énormément. Et je ne le peux pas. Je rêve d’aller trouver du travail à Moscou : là-bas je pourrais m’en sortir, affirme la jeune femme.

Pourra-t-elle un jour rentrer au pays ? : Fida n’en sait rien.

– Je ne comprends pas pourquoi la guerre a commencé. Tout ce que je sais, je l’ai entendu à la télévision. On ne s’y attendait pas, je n’avais jamais imaginé que l’on puisse en arriver là. La Syrie était un beau pays, je l’aime énormément. Je n’arrive toujours pas à y croire, c’est comme un cauchemar, tu comprends ?, regrette-t-elle.

Au moment de partir, elle me demande de ne pas la citer nommément ni de montrer son visage.

– Tout ce que je dis est vrai. Mais j’ai peur que ça ne me joue des tours. Je ne veux pas de problèmes, conclut-elle.