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Villages russes en péril : l’Europe à la rescousse

Situé dans la région d’Arkhangelsk, le parc national Kenozerski a été créé au début des années 1990. Sa directrice, Elena Chatkovskaïa, s’est donné pour mission de faire revivre les villages qui le forment, victimes de dépeuplement. Pour ce faire, elle bénéficie de l’aide de l’Union européenne (UE), qui, depuis huit ans, offre au parc des bourses visant à impliquer les habitants dans la sauvegarde de leur patrimoine culturel et dans le développement du tourisme et du petit entrepreneuriat.

Parmi les villages du parc, disséminés sur les rives du lac Kenozero, Verchinino est le plus grand. Mais il reste difficilement accessible. Cinq cents kilomètres de route le séparent d’Arkhangelsk (351 488 habitants), capitale de la région, et deux fois plus de Moscou. Pour s’y rendre depuis la gare de Plessetsk, la plus proche, il faut emprunter un chemin de terre sur cent quatre-vingts kilomètres. À l’arrivée toutefois, vous oubliez le trajet devant le spectacle qui s’offre à vos yeux : flore et faune sauvages, lac miroitant, couchers de soleil écarlates, chapelles en bois uniques préservées depuis les XVIIIe et XIXe siècles…

MOSCOU SAINT-PÉTERSBOURG VLADIVOSTOK PARC NATIONAL KENOZORSKI
Un des villages du parc national Kenozerski. Crédits : Capture Youtube / Adventure Time Studio
Un des villages du parc national Kenozerski. Crédits : Capture Youtube / Adventure Time Studio

Verchinino compte une école et un jardin d’enfants accueillant 50 enfants au total, plusieurs supérettes et un hôtel disposant de quatre douches (les seules dans un rayon de deux cents kilomètres, les gens fréquentant principalement le bania). Dans le village, la téléphonie mobile ne fonctionne de manière fiable que depuis peu.

Près de 200 personnes vivent en permanence à Verchinino. Pour se rendre dans les villages voisins, situés au bord du lac, elles utilisent des bateaux à moteur plutôt que des voitures – chaque famille en possède au moins un. Plus rapides et plus pratiques, ils sont parfois le seul moyen de transport possible. L’hiver, les habitants utilisent des motoneiges.

 Crédits : kenozero.ru

Certains villageois sont de véritables célébrités. Le facteur, Alexeï Triapitsyne, a ainsi joué le rôle principal du film Les Nuits blanches du facteur d’Andreï Kontchalovski, récompensé à la Mostra de Venise en 2014. Alexeï Triapitsyne vit toujours à Verchinino, où il dirige désormais le département local du ministère des Situations d’urgence. Il parle volontiers aux visiteurs, accepte les demandes d’ajout sur Facebook et propose de faire des selfies. Il se remémore Moscou et le studio d’enregistrement avec une certaine anxiété : « Tout était en verre. Il y avait un de ces échos quand on parlait ! Tandis qu’ici, tu viens et ton âme se déploie ! »

Un pont avec l’Union européenne

La vie dans les villages du parc national Kenozerski est loin d’être sereine : beaucoup d’entre eux ont tout simplement cessé d’exister. Une tendance générale qu’il est toutefois possible d’inverser grâce au potentiel touristique du parc, estime sa directrice, Elena Chatkovskaïa. Pour développer ce potentiel, elle collabore depuis huit ans avec la Délégation de l’UE en Russie.

Elena Chatkovskaïa et une résidente locale. Crédits : kenozero.ru
Elena Chatkovskaïa avec une résidente locale. Crédits : kenozero.ru

La directrice se souvient de leur tout premier projet commun : « KenArt, pont culturel européen », réalisé en 2009-2010 et pour lequel elle avait touché une subvention de l’UE de 149 000 €. L’initiative a permis la création du parc architectural « Les Mikados de Kenozerski », où l’on peut voir des modèles réduits de maisons et lieux de culte locaux, désormais disparus ou en piètre état. « Les enfants peuvent ainsi apprécier la beauté des édifices en bois et imaginer comment on y vivait. Ces constructions formaient un univers harmonieux », commente Elena Chatkovskaïa. « Les bâtiments en bois représentent une partie moribonde de notre culture, regrette-t-elle. Toutes les chapelles de Kenozerski sont sous notre responsabilité. Nous sommes chargés de leur conservation et de leur restauration. »

L’un des derniers projets en date menés avec les fonds alloués par l’UE, « Lueurs d’espoir pour les villages russes » (2014-2016, 489 000 €), a donné lieu à l’organisation de festivals, de master classes et de séminaires dans plusieurs régions russes, dont celle d’Arkhangelsk. Des événements consacrés à la renaissance du milieu rural et au développement du petit entrepreneuriat. Grâce à cette initiative, onze Kenozeriens ont obtenu des bourses d’un montant total d’1,5 million de roubles (22 000 €). Ces fonds ont servi à aménager des maisons d’hôtes et à préserver les fêtes et les métiers traditionnels.

L’artisanat pour promouvoir le tourisme

Elena Kalitina, 41 ans, dirige le studio Jar-ptitsa (« L’oiseau de feu ») à Verchinino, où elle donne des cours de poterie aux enfants du lieu et aux touristes. Elle est également guide au Musée d’histoire de Kenozerski et du Nord russe.

Une croisière sur le lac Kenozero. L’activité la plus populaire du parc. Crédits : kenozero.ru

Lorsqu’Elena a décidé d’ouvrir son atelier, il y a quelques années, la direction du parc l’a soutenue. « Ils m’ont aidé à rédiger mon business plan, à calculer la quantité d’argile nécessaire et à acheter un four à moufle », se souvient-elle. C’est ainsi qu’est apparu à Verchinino un four allemand Nabertherm dont le coût dépasse les 2 000 € : « Le four précédent ne permettait pas de régler la température de la cuisson, or c’est crucial si on veut éviter que la céramique ne craque. Cuire et glacer les poteries est devenu beaucoup plus facile. »

L’atelier de poterie d’Elena est encore en construction. « La charpente est là. Il reste à poser les poutres », explique le professeur. Pour l’heure, Elena travaille principalement chez elle, où elle transforme l’argile en assiettes, pots, vases, clochettes et luminaires, qu’elle cuit et glace ensuite. Une partie de ses réalisations sont vendues dans une boutique du village tandis que les master classes ont lieu au centre d’information du parc. Sous la houlette d’Elena, les enfants façonnent et peignent des jouets traditionnels en forme de coquelets et de corbeaux. « La poterie a toujours été mon passe-temps préféré, reconnaît Elena. Je suis ravie de transmettre cette passion aux autres. Cette année, par exemple, des touristes que j’avais rencontrés il y a quatre ans sont revenus au parc et ont demandé à me voir. Ça m’a fait énormément plaisir. »

église en rénovation. Crédits : wikipedia
église en rénovation dans la région. Crédits : wikipedia

 

Lueurs d’espoir

Nadejda Baïeva, 53 ans, est née et a vécu pratiquement toute sa vie au village de Potcha, où elle a été professeur d’éducation physique pendant 27 ans. Après la disparition de sa mère, elle ne sait que faire de la maison familiale : « Elle est ici depuis 1969. Papa l’a achetée au village de Filippovskoïé et l’a ensuite transportée jusqu’ici, par le fleuve, raconte-t-elle. Des gens m’ont conseillé de la vendre mais j’ai refusé parce que je ne voulais pas être triste en passant devant. » Nadejda propose alors à la direction du parc de louer sa maison aux touristes, « pas pour l’argent mais pour que la maison revive », précise-t-elle. À l’arrivée de ses premiers hôtes, au cours de l’été 2015, elle demande une aide pour aménager sa maison. « Je n’ai rempli le formulaire qu’à la dernière minute. Mon mari était contre. L’office du tourisme du parc national se trouve à Verchnino. Ici, à Potcha, il n’y avait jamais eu de touristes », explique-t-elle.

Une subvention de 150 000 roubles (2 200 €) en poche, Nadejda Baïeva fait rénover le puits, remplace les papiers peints et la palissade, répare le toit du bania. Elle achète des couvre-lits, des rideaux, un réchaud électrique et un minibar. La maison d’enfance de Nadejda devient la maison d’hôte Alexandra. « L’objectif était de l’aménager dans un style rural sans priver ses résidents du confort moderne », explique Nadejda, qui s’est même rendue dans l’Altaï pour échanger son expérience avec d’autres petits entrepreneurs et étudier les aspects juridiques de la gestion d’une maison d’hôte.

Crédits : kenozero.ru
Crédits : kenozero.ru

Aujourd’hui, son logement peut accueillir six visiteurs pour 350 roubles (5 €) la nuit. Le livre d’or contient déjà plus d’une dizaine de messages, dont certains écrits par des étrangers : « Maison spacieuse, lumineuse, propre et confortable. Des gens merveilleux ! On peut négocier sur tout, même le taxi ! » ; « Le poêle m’a épargné un rhume et des douleurs dans le dos » ; « Venez tous chez Nadejda ! » ; « On a vu des bonhommes de neige magnifiques dans le village ! ». Récemment, deux nouvelles maisons d’hôtes ont été ouvertes par des villageois de Potcha, une troisième devrait suivre.

L’île de Valentina

Crédits : kenozero.ru
Crédits : kenozero.ru

Avec son chien Droujka et son chat aveugle Assenka, Valentina Beliaïeva est la seule habitante du village de Podelnik, un bout de terre qui n’est accessible que par bateau. La maison de Valentina n’a ni eau courante ni électricité. En revanche, elle possède un puits et un four. « Cette année, j’ai semé et planté du chou, des patates, des tomates, des cornichons, des betteraves et des oignons, énumère Valentina. J’ai bien essayé d’élever des volailles mais ce n’est pas fait pour moi. »

Valentina est née et a grandi à deux kilomètres de Podelnik, dans le village aujourd’hui disparu de Boïarinovo, qui comptait jadis 96 habitants. « Le déclin du village a commencé dès la Première Guerre mondiale et s’est achevé au cours de la Seconde. De tous les hommes partis au front, un seul est revenu », se souvient la vieille dame, âgée de 71 ans. Valentina Beliaïeva a étudié la physique et les mathématiques à Arkhangelsk mais, n’ayant jamais pu s’habituer au mode de vie urbain, elle est revenue s’installer à Kenozerski. Après avoir enseigné dix ans à l’école de Potcha, elle a dirigé pendant vingt ans le jardin d’enfants du village : « À l’époque, quatre cents enfants fréquentaient l’école. Aujourd’hui, ils sont 50 au total avec ceux du jardin d’enfants. » Une fois retraitée, Valentina est retournée dans son village natal avec son mari. Ils y ont construit une nouvelle maison juste à côté de l’isba bâtie par ses grands-parents en 1903.

Les habitants d'un village du parc. Crédits : kenozero.ru
Les habitants d’un village du parc. Crédits : kenozero.ru

Valentina souhaitait depuis longtemps la restaurer. Lorsque les employés du parc lui ont parlé des bourses de l’UE, elle a d’abord pensé à ses neveux, qui vivent dans le village de Katchikova Gorka. « Je leur ai suggéré d’aménager une bergerie, d’y emmener les touristes et d’y produire de la viande, raconte Valentina. Mais je n’ai pas réussi à les convaincre. Ils m’ont répondu qu’on ne trouvait du fromage gratuit que dans les pièges à souris ! » Les employés du parc ont alors conseillé à Valentina d’essayer elle-même d’obtenir une aide : « Ils m’ont dit : Vous offrez du thé aux touristes. Peut-être avez-vous besoin de vaisselle ? » C’est à ce moment-là que lui est venue l’idée d’héberger des gens. « Je ne m’attendais pas à décrocher une bourse, s’étonne Valentina. Mais je voulais montrer que ce n’était pas un attrape-nigauds, qu’on pouvait obtenir de l’argent et en faire quelque chose. »

Avec sa bourse de 100 000 roubles (1 450 €), Valentina a pu restaurer entièrement sa maison. « Les murs étaient nus et le plancher en mauvais état. On voyait qu’elle avait plus d’un siècle », se souvient-elle. Désormais, les vingt-quatre mètres carrés fraîchement restaurés de la maison d’hôte Les Robinson comprennent un vestibule, une cuisine, une chambre à deux lits et une gazinière. La famille de Valentina a également mis la main à la pâte. Le mur de la cuisine s’orne, par exemple, d’une tapisserie portant le nom du lac Kenozero, tissée par Lena, la fille aînée de Valentina. Celle-ci prévoit d’accueillir ses premiers hôtes l’année prochaine. En attendant, elle invite volontiers les visiteurs à prendre le thé et dit rêver qu’un jour « les villages cessent de disparaître, que des gens viennent s’y installer et ne souhaitent plus en repartir. Qu’ils aient des enfants et que ces enfants décident, à leur tour, de rester. »

KommersantTraduit par Maïlis Destrée

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4 décembre 2017
  1. Bonjour,

    Vivant en France et retraités apprenant la langue Russe, pourquoi ne pas investir et vivre dans ce village, nous sommes prêt.

    A bientôt peut-être

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