Deuxième épisode de notre voyage en photos entre Magadan et Iakoutsk.


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Dans le nord-est de la Russie, on a un jour, dans les années 1930, voulu tracer un trait dans le blanc. Une route devant relier un nulle part – la ville de Magadan, tout juste fondée par les prisonniers du Goulag au bord de la mer d’Okhotsk, cette « île » comme elle a longtemps été surnommée – au continent russe. Une route qui servirait à désenclaver la région, exploiter et acheminer vers l’ouest, par la Iakoutie, les formidables trésors de son sol : or, argent, étain, uranium, bois.

magadan route

Le premier épisode est à retrouver ici

Kadyktchan

Kadyktchan magadan
Crédits : Marie de la Ville Baugé

À Kadyktchan, plus une âme. Le dernier habitant, qui vivait là avec ses chiens, est mort l’hiver dernier. Au milieu des années 1990, une explosion dans la mine de charbon – où Chalamov a travaillé entre 1940 et 1942 et qu’il décrit dans ses nouvelles – tue six personnes. Mais surtout, la mine n’est plus rentable, et on décide de la fermer. Les habitants partent ou sont expulsés, après avoir reçu une petite indemnité. On coupe l’eau, le chauffage, l’électricité, on met le feu aux garages et aux abris de potagers. Tout le reste est encore là, telle une maquette géante : l’école et son terrain de basket intérieur, la Maison de la culture, le cinéma qui annonce toujours un spectacle « Aujourd’hui à l’écran », les immeubles d’habitation aux appartements emplis d’objets du quotidien, les magasins d’alimentation, les centaines de voitures abandonnées.

Spornaïa

Spornaïa
Crédits : Marie de la Ville Baugé

Là aussi, l’ancienne ville de béton, que faisait vivre une usine de réparation automobile, fermée au début des années 1990, est intacte. Nous explorons les lieux abandonnés pendant l’heure bleue du soir. Ici, on se dit que l’année 1991, pour plusieurs régions et industries de Russie, a été comme la pluie d’astéroïdes pour les dinosaures. Elle a éteint la vie. De nombreuses villes de la région du Grand Nord ont été décrétées « sans avenir » ou peu rentables à exploiter à cause du pergélisol. Les salaires n’étaient plus versés, les kolkhozes ont fermé, les bêtes sont mortes de faim, des villes entières se sont vidées de leurs habitants, renvoyés sur le continent ou à Magadan, la plupart entre 1991 et 1996.

Routiers

route Kolyma
Crédits : Marie de la Ville Baugé

Sur la route, hiver comme été, la solidarité est de mise. En dessous de -40°C, les pannes sont fréquentes. Un camion qui cale ne redémarrera pas avant le printemps – il faut donc le laisser tourner, comme les voitures, 24h/24. Les pneus souffrent. Un véhicule arrêté au bord de la route ? Le code de la route est strict : on s’arrête, et on l’aide. La semaine dernière, Vova a secouru un homme qui était tombé en panne par -55°C : à deux, ils ont mis 12 heures à réparer le camion. Vova vend des produits qu’il achemine depuis Iakoutsk : les mêmes biscuits Barni et mandarines du Maroc que partout en Russie. Lui n’a pas de souci à se faire : en cas de panne, le système de réfrigération de son camion maintient l’intérieur à +5°C… contre -50°C dehors. Il n’a qu’à attendre que quelqu’un s’arrête, tranquillement installé dans son véhicule.

Revenez l’été !

froid kolyma
Crédits : Marie de la Ville Baugé

« Il fait froid chez nous, hein ? Ouh là, mais aujourd’hui, il ne fait que -53°C : la semaine dernière, il a fait -58°C ! Et puis, quelle idée aussi d’être venus nous visiter en hiver ! » La phrase fait sourire quand on connaît le dicton : Kolyma, Kolyma, ô planète enchantée, l’hiver dure douze mois, tout le reste, c’est l’été. Mais la vendeuse du prodoukty continue : « Venez l’été, c’est merveilleux, l’été : il fait chaud, la nature est superbe, on va à la datcha, on cultive des tomates et des concombres, on fait des confitures… Revenez donc en été ! »

Dur dehors, doux dedans

toilettes kolyma
Crédits : Marie de la Ville Baugé

« Vous venez voir comment on vit par un froid pareil ? Aujourd’hui, tout va bien, les enfants vont à l’école, il ne fait que -49°C. À -50°C, l’école s’arrête. » On sent une certaine fierté chez notre interlocuteur – celle d’avoir une vie civilisée dans un endroit très inhospitalier. Dur dehors, doux dedans : les maisons, les gens sont comme ça. Une vieille dame, au bord de la route, au milieu de nulle part, nous arrête avec de grands signes : elle est peut-être en danger par ce froid – on ouvre la porte de la voiture (jamais la fenêtre, de peur de ne pas réussir à la refermer avant le printemps !)… fausse alerte : elle voulait simplement nous souhaiter bonne route et nous féliciter d’être venus nous aventurer jusque-là.

Au Café Cuba

Café Cuba Kolyma
Crédits : Marie de la Ville Baugé

Sur la Route des os, il s’agit de ne pas rater, tous les 250 km environ, la pompe à essence et le café. Le café Cuba est un des centres névralgiques du lieu : on s’y échange les dernières nouvelles, on parle météo, on se regroupe pour réparer les poids lourds, on met des couvertures sur les moteurs pour les tenir au chaud, on parle pêche et chasse. La compagnie des femmes est rare, aussi ; alors, au café Cuba, on s’arrête également pour faire des sourires à la jeune Iakoute, un peu serrée dans sa robe d’intérieur, qui vous sert du borchtch dans une assiette en plastique.

L’épisode n°3, c’est par ici

Le premier épisode est à retrouver ici

Reportage réalisé dans le cadre de l’expédition « Pôle du froid », organisée par l’agence BaikalNature. Plus d’infos en cliquant sur la bannière