Troisième et dernier épisode de notre voyage en photos entre Magadan et Iakoutsk.


Dans le nord-est de la Russie, on a un jour, dans les années 1930, voulu tracer un trait dans le blanc. Une route devant relier un nulle part – la ville de Magadan, tout juste fondée par les prisonniers du Goulag au bord de la mer d’Okhotsk, cette « île » comme elle a longtemps été surnommée – au continent russe. Une route qui servirait à désenclaver la région, exploiter et acheminer vers l’ouest, par la Iakoutie, les formidables trésors de son sol : or, argent, étain, uranium, bois.

magadan route

Le premier épisode est à retrouver ici
Le deuxième épisode est ici

Iakoutie

Shaman Yakoutie
Crédits : Marie de la Ville Baugé

La Iakoutie, appelée aussi république de Sakha, est une région grande comme six fois la France, mais peuplée seulement d’un million d’habitants. Jusqu’aux années 1930, la région abrite principalement des Iakoutes, qui vivent de la chasse, de la pêche et de l’élevage de rennes, chevaux et vaches. Puis, les Russes sont arrivés pour aider à exploiter le charbon, l’or et les diamants du sous-sol. Le chamanisme et l’animisme sont restés bien vivants, ici. On prouve son respect à la déesse terre et au dieu feu par des offrandes, et l’on invoque les esprits purificateurs du corps et de l’âme au son d’un petit instrument que l’on fait vibrer devant sa bouche : la guimbarde.

Le pôle du froid

Oïmakion Iakoutie
Crédits : Marie de la Ville Baugé

Après le café Cuba [épisode n°2], nous bifurquons sur l’ancienne route de la Kolyma : une piste de cinq mètres de large, taillée dans la forêt de pins. De nos jours, elle n’est dégagée que sur un tronçon, jusqu’au village de Tomtor – ensuite, elle devient impraticable. Sur le chemin, à Oïmiakon, nous rencontrons Tamara, qui s’est battue toute sa vie pour que son village, où a été enregistrée, à l’hiver 1933, une température record de -67,8°C, soit reconnu comme « le pôle du froid » : la région habitée la plus froide du monde. Oïmiakon est située dans une cuvette légèrement en altitude, loin de la mer. Les monts qui l’entourent conservent le froid, qui descend et y stagne, offrant à la région ses records de températures négatives. Tamara peut garder sa viande de cheval gelée dans l’entrée de sa maison une bonne partie de l’année.

Tomtor

Tomtor maison
Crédits : Marie de la Ville Baugé

La vie est rude à Tomtor. Les habitants vivent de l’élevage de rennes et de petits chevaux iakoutes pour la viande, de chasse, de pêche et de cueillette. Le tourisme blanc se développe aussi peu à peu. Mais on ne peut presque rien cultiver. La pomme de terre a des racines trop profondes : le pergélisol n’est qu’à 15 cm. Le coût de la vie est très élevé, comme dans toute la région : acheminés jusque-là, les produits, frais ou manufacturés, coûtent deux ou trois fois plus cher qu’à Moscou. Le bois et le charbon sont un autre gros poste de dépenses. Pour pallier l’absence d’eau courante, on va puiser à la source, qui ne gèle jamais, ou bien l’on découpe, à l’automne, d’énormes blocs de glace dans la rivière, que l’on entrepose à l’extérieur des maisons et que l’on rentre à l’intérieur au fur et à mesure, chaque fois que l’on a besoin d’eau.

Le poney sibérien

Cheval poney Iakoutie
Crédits : Marie de la Ville Baugé

Maria Boïarova dirige le musée de la littérature du Goulag de Tomtor : « Lorsque j’étais enfant, quand je ne voulais pas fi nir mon assiette, on ne me disait pas : Mange ta soupe, ou bien tu iras dans la forêt et le loup te mangera, on disait : Mange ta soupe, sinon un évadé du Goulag va venir te capturer et te manger ! », confie-telle. Aujourd’hui, les loups ont remplacé les prisonniers évadés. Cette année, les troupeaux de rennes sont partis loin au nord du village, fuyant les meutes. Mais on voit toujours, dans les champs, des bandes de chevaux iakoutes, cette race très robuste vivant en liberté dans la taïga, à l’état sauvage. Ils sont capables de trouver de l’herbe même sous une épaisse couche de neige. On voit les traces de leurs fouilles partout sur le bord des chemins. Le cheval iakoute supporte des températures très basses. Attelé ou monté, il est aussi élevé pour sa viande, son lait et sa peau.

Trappeur

trappeur fusil Iakoutie
Crédits : Marie de la Ville Baugé

À la boutique de l’usine SakhaBult, à Iakoutsk, une cliente en manteau de chinchilla hésite entre deux paires de ounty à 25 000 roubles. Ces bottes traditionnelles iakoutes ornées de perles, en peau de patte de renne et dotées de semelles de feutre, gardent les pieds bien au chaud. Ici, on méprise pour leur moindre résistance au froid aussi bien les valenki, ces bottes de feutre traditionnelles russes, que les bottes grand froid de marques occidentales. Entre un trappeur, en tenue de camouflage, venu vendre ses peaux de zibeline à tanner, traquées dans le nord de la Iakoutie. De toute la région, on apporte au comptoir de SakhaBult les fourrures de mille petites bestioles pour en faire des manteaux ou des chapkas, des peaux de rennes pour en faire des matelas de camping pour les chasseurs, des peaux de loups pour en faire des dessus-de-lit dont raffolent les clients italiens.

Marché au frais de Iakoutsk

marché Iakoutsk
Crédits : Marie de la Ville Baugé

« Jarko! » : il fait chaud, aujourd’hui, nous dit Jana, en soufflant un nuage de buée par -32°C, au milieu de ses poissons gelés, rangés comme des baguettes de pain. Pour venir tenir son stand, Jana a tout de même enfilé deux collants, des chaussettes de laine, ses ounty, un pantalon chaud, trois pulls, une veste, un cache-nez et une chapka de fourrure. La jeune femme sert plutôt les clients iakoutes ; en face, Gueorgui et Anna s’occupent plutôt des Russes. Ce jeune couple de Roumains, à 10 000 km de chez lui, vend du poisson local. Il faut dire que la paye est bonne pour ceux qui sont capables de supporter tous les extrêmes : « J’ai un copain, guichetier dans une banque en Russie : il gagne 35 000 roubles par mois. Moi, je travaille dur, c’est sûr, y compris par -55°C… Entre septembre et mai, ici, la chaîne du froid est naturelle… Mais à mon compte, je gagne quand même 150 000 à 200 000 roubles par mois ! » Gueorgui a 25 ans. Après les déportés des années 1930 et les soviétiques enthousiastes des années 1960, les ressources de ce Grand Nord n’attirent plus, aujourd’hui, que quelques intrépides.

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Le deuxième épisode est ici

Reportage réalisé dans le cadre de l’expédition « Pôle du froid », organisée par l’agence BaikalNature. Plus d’infos en cliquant sur la bannière