Premier épisode de notre voyage en photos entre Magadan et Iakoutsk.


Dans le nord-est de la Russie, on a un jour, dans les années 1930, voulu tracer un trait dans le blanc. Une route devant relier un nulle part – la ville de Magadan, tout juste fondée par les prisonniers du Goulag au bord de la mer d’Okhotsk, cette « île » comme elle a longtemps été surnommée – au continent russe. Une route qui servirait à désenclaver la région, exploiter et acheminer vers l’ouest, par la Iakoutie, les formidables trésors de son sol : or, argent, étain, uranium, bois.

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J’ai pris cette route comme embarquée dans la lecture d’un grand livre d’histoire. J’aurais voulu prendre du temps pour relier Magadan, traverser ces huit fuseaux horaires depuis Moscou lentement, sentir réellement l’éloignement de ce Nord. Mais j’ai pris l’avion, comme tout le monde. Et j’ai été surprise de trouver l’énorme engin à moitié plein. Aujourd’hui, on continue d’aller à Magadan.

Les dernières heures, nous volons au-dessus de la Kolyma, paysage de taïga très graphique : dunes blanches et glacées striées de gris par les pins, coupées ça et là par une rivière gelée. Les bus qui font la navette dans l’aéroport vous accueillent avec les slogans : « Magadan, cœur d’or de la Russie », « Magadan a été, est et sera » et un beaucoup plus inquiétant : « La route vers le ciel commence avec nous ».

Envol

Magadan
Crédits : Marie de la Ville Baugé

Magadan est une ville de 90 000 habitants. Dès sa fondation, dans les années 1930, elle a été peu à peu grossie par un afflux continu de main-d’œuvre. Lorsque l’organisation de travail forcé Dalstroï a été dissoute, après la mort de Staline, certains prisonniers sont restés travailler dans la région, rejoints par les travailleurs salariés envoyés pour continuer à l’exploiter. En 1990, Magadan comptait 500 000 habitants. À la chute de l’URSS, toute l’économie locale s’effondre. La ville se vide pour des ailleurs.

Baie de Nagaev

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Crédits : Marie de La Ville Baugé

Les condamnés au Goulag étaient acheminés depuis toute l’URSS jusqu’à Vladivostok en Transsibérien, puis remontaient une semaine dans la cale de bateaux jusqu’au port de Magadan, dans la baie de Nagaev. Ils débarquaient alors sur ce ponton décrit par Varlam Chalamov ou Evguénia Guinzbourg, aujourd’hui malmené par les glaces de la baie, qui ont l’air de le punir. Après quelque temps dans les camps de transit de Magadan, les prisonniers étaient envoyés dans ceux de la région, m’explique le chercheur Ivan Panikarov, commissaire du musée du Goulag du village de Iagodnoïé.

Magadan et le Masque de l’affliction

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Crédits : Marie de la Ville Baugé

Sur une colline surplombant la ville, à l’emplacement des anciens camps de transit, se dresse le Masque de l’affliction, monument à la mémoire des prisonniers et des morts du Goulag. Un mémorial modeste au regard des 900 000 condamnés aux travaux forcés et 140 000 hommes et femmes qui y seraient morts – mais qui a l’immense mérite d’exister, dans une Russie qui tente d’oublier cette période de son histoire. Des visages de béton dont les pleurs symbolisent l’infinité des douleurs personnelles et collectives, l’enfermement.

La route de la Kolyma

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Crédits : Marie de La Ville Baugé

Départ de Magadan pour Iakoutsk. Nous empruntons la route de la Kolyma, qui tire son nom du fleuve s’écoulant vers l’océan Arctique, aussi appelée Route des os, en mémoire des milliers de zeks (prisonniers) morts en construisant l’ouvrage. Ce système routier est actuellement largement rénové. En roulant sur les 2 032 km de cette R504, nous parcourons les pages du grand livre de l’Histoire de la Russie des années 1930 à nos jours. Non asphaltée, la piste est très peu empruntée. Nous n’y croiserons qu’une trentaine de camions, une dizaine de voitures, deux bus, quelques déneigeuses… et toute la palette des bleus : marine, pétrole, bleu gris, bleu argent mêlé des rayons d’or de la lumière rasante du nord. Lorsque le vent souffle, il crée sur la chaussée de légers et délicats voiles d’organza, qui fuient à notre approche.

Mémoire du Goulag

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Crédits : Marie de La Ville Baugé

Tout au long du chemin, le Goulag est présent dans mes lectures ; au bord des routes, où des particuliers ou quelques institutions ont dressé des croix ; dans une poignée de musées – toujours des initiatives personnelles – et dans les rencontres. Elena, jeune femme envisonnée aux lèvres roses fuchsia, nous emmène visiter la centrale hydroélectrique de la rivière Kolyma, en nous contant son histoire personnelle : ses deux grands-parents envoyés dans les camps, son grand-père comme prisonnier politique, sa grand-mère, jeune ouvrière agricole dans un kolkhoze ukrainien, pour le vol de quelques épis de blé. Ces oukazniki, condamnés à des peines de cinq à quinze ans de travaux forcés pour « vol de propriété socialiste », représentaient la moitié des détenus. Les grands-parents d’Elena se sont connus en détention et sont restés travailler dans la région après la fermeture des camps. Les anciens détenus se sont mélangés aux anciens gardiens et aux nouveaux employés.

Sinégorié

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Crédits : Marie de La Ville Baugé

« Le prêtre de la ville a prononcé récemment un prêche qui disait de garder espoir, que la région regorge de richesses et allait se développer. Je lui ai demandé : Mais quand, mon Père ? Il m’a dit : Ça, Dieu seul le sait… » Larissa et Alexeï habitent Sinégorié, ville de 3 000 habitants bâtie dans les années 1970 pour loger les ouvriers construisant la centrale hydroélectrique de la Kolyma. Ils ne vont pas attendre que Dieu se décide. À Vladivostok, Larissa était la meilleure élève de sa promotion et, en récompense, elle a été envoyée travailler à la Kolyma il y a 35 ans. La grande époque de la ville – et celle de sa jeunesse, aussi. Travail, chachlyks, fêtes, danses, accordéon, avec tous les habitants. Aujourd’hui, le couple habite un appartement dans une barre de béton aux murs gelés. Ils sont quasi seuls dans leur immeuble : tous les voisins sont partis. « Nous partons aussi. Nous sommes tristes. Nous avons arpenté toute la Russie pour trouver où nous installer, et nous avons finalement opté pour la région de Saint-Pétersbourg. Là-bas, dans le nord, les gens sont drôles et bons. Comme ici, à Sinégorié. »

C’est par ici pour l’épisode n°2 

Reportage réalisé dans le cadre de l’expédition « Pôle du froid », organisée par l’agence BaikalNature. Plus d’infos en cliquant sur la bannière