Le Courrier de Russie

Assassinat de Boris Nemtsov : le point sur l’enquête

Dans la nuit de vendredi à samedi 28 février, Boris Nemtsov, un des leaders de l’opposition, cofondateur du RPR-PARNASS et député de la Douma régionale de Iaroslavl, a été assassiné en plein centre de Moscou, près du Kremlin. Si les enquêteurs et les autorités ont immédiatement qualifié l’assassinat du célèbre politicien de commandité, les versions des motifs de ce crime sont tellement nombreuses qu’il est encore impossible d’en dégager une prioritaire. La seule chose dont les enquêteurs soient certains est que cet assassinat n’a pas été commis par des professionnels : les tueurs ont utilisé une arme qui est loin d’être fiable et des munitions datant de plus de 20 ans, et laissé en vie le principal témoin des faits.

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Manifestants sur le Grand Pont de pierre à côté du Kremlin. Crédits : @LCDR

« Le crime le plus important »

Le 27 février, à 23h35, un certain nombre de personnes ont appelé le numéro d’urgence « 02 » pour signaler un « blessé par balles » sur le Grand Pont de pierre qui traverse la rivière Moskova. Le premier groupe de policiers, arrivé sur place au bout de dix minutes, a découvert le corps de Boris Nemtsov, mort depuis une demi-heure maximum, comme le précise le rapport consulté par le quotidien russe Kommersant.

L’amie de M. Nemtsov – la mannequin ukrainienne Anna Douritskaïa – et plusieurs passants ont été témoins de l’événement. Mais les enquêteurs ont très peu appris de leurs récits.

Mme Douritskaïa avait retrouvé ce jour-là M. Nemtsov au café Bosco, dans le centre commercial GOUM et, qu’après avoir dîné et s’être un peu promenés sur la place Rouge, ils se dirigeaient tous deux vers le domicile du politicien, 13 rue Malaïa Ordynka.

Le couple n’avait pas fait cent mètres sur le pont qu’un homme s’est approché d’eux et a tiré dans le dos de M. Nemtsov avec un pistolet. Le tueur est ensuite monté sur le siège passager avant d’une voiture blanche, venue le chercher sur les lieux de l’assassinat.

La police n’a pas retrouvé immédiatement la voiture ayant emmené l’assassin. En effet, Mme Douritskaïa, sous le choc, n’a pas pu préciser même la marque du véhicule. Quant aux enregistrements des caméras de vidéo-surveillance installées à proximité, ils étaient soit trop peu précis, soit carrément absents, certains des systèmes ayant été débranchés pour des travaux de maintenance. Une recherche a été lancée contre quatre voitures de couleur blanche : deux Ford, une Kia Rio et une Lada 110. Tous ces véhicules ont été retrouvés par les enquêteurs, mais il s’est avéré qu’ils n’avaient aucun rapport avec les événements. Samedi, les agents s’intéressaient déjà à une autre voiture – une Lada Priora immatriculée en Ingouchie – qui a finalement été retrouvée près de la station de métro Smolenskaïa. Mais les deux utilisateurs de la Lada, ressortissants de la république, se sont également avérés n’être pour rien dans l’affaire.

Le moment précis de l’assassinat a été filmé – de loin toutefois – par une caméra de la chaîne télévisée TVTs. L’enregistrement, qui circule dans la presse, fixe le meurtre sur le pont à 23h31.

En se basant sur ce qu’on y voit, on peut supposer que l’assassin attendait sa victime sur un des escaliers menant au pont : il a ensuite rapidement rejoint le trottoir – sur un signal de ses complices, semble-t-il – et ouvert le feu sur M. Nemtsov.

Réapparition de vieilles balles

Bien que les fleurs déposées la veille aient été retirées pour la marche, certaines restaient encore sur le pont dimanche 1er mars. Crédits : @LCDR

Les experts ont établi que M. Nemtsov avait reçu quatre des six balles tirées par le tueur. Une de ses blessures – au cœur – s’est avérée mortelle. L’assassin n’a pas laissé l’arme sur place –  les enquêteurs pensent que le tueur s’est débarrassé du pistolet immédiatement, en le jetant dans la rivière, et les douilles qu’il a laissées n’ont éveillé chez les enquêteurs et les experts que de nouvelles interrogations.

Si toutes les balles tirées sont de calibre 9, elles ont été fabriquées à des époques diverses et par des entreprises différentes. Quatre balles, à en juger par les marques, sont sorties de l’usine mécanique de Iouriouzan (région de Tcheliabinsk) en 1986, alors que les deux autres ont été fabriquées par l’usine de balles de Toula, en 1992. Si la durée de validité des munitions est pratiquement illimitée en respectant certaines conditions de conservation, celles-ci sont difficiles à mettre en oeuvre dans le cas d’un trafic illégal.

Le fait que le chargeur ait contenu des balles d’années de fabrication et d’origines différentes peut signifier que ces dernières proviennent « de plusieurs poches », a expliqué un interlocuteur de Kommersant au sein des forces de l’ordre. En d’autres termes, les malfaiteurs disposaient d’un accès extrêmement limité aux munitions – habituellement fournies en paquets de 50 pièces ou en caisses de 1000. En outre, on essaie généralement d’utiliser les « vieilles » balles au cours de fusillades de rue afin de conserver les munitions relativement neuves pour les combats militaires ou le service.

On a pu utiliser, pour assassiner M. Nemtsov, un pistolet Makarov ou, comme dans le cas du meurtre de la reporter de Novaïa Gazeta Anna Politkovskaïa, un « Ij » à gaz, transformé et adapté au tir avec des cartouches à balles, selon les données préliminaires. Ce dernier est évidemment plus facile à obtenir, mais c’est une arme d’utilisation très peu fiable.

Étant donné l’arme, les particularités des munitions et les autres circonstances, les forces de l’ordre s’accordent à supposer que le crime n’a pas été commis par des professionnels, et peut-être même par des gens qui ne savaient pas précisément qui était leur cible.

Par ailleurs, les enquêteurs ont constaté de nombreux points communs entre les assassinats d’Anna Politkovskaïa et de Boris Nemtsov. Il est déjà évident que les deux personnalités ont été assassinées à des dates bien précises : à la veille de la marche de l’opposition prévue le 1er  mars pour Boris Nemtsov, et le jour de l’anniversaire du président russe Vladimir Poutine, le 7 octobre 2006, pour Mme Politkovskaïa.

Les enquêteurs soulignent en outre que M. Nemtsov, tout comme Mme Politkovskaïa à l’époque, a été suivi longtemps avant d’être assassiné, afin de trouver un lieu convenable. Dans le cas du politicien, il n’est pas exclu que le commanditaire ait exigé précisément que l’assassinat soit commis en face du Kremlin.

Les agents, toutefois, qualifient les deux assassinats différemment. Alors que le meurtre de Mme Politkovskaïa, dans le rapport officiel, avait été qualifié d’assassinat commandité lié à son activité professionnelle (article 105 du Code pénal de la Fédération de Russie), le département de recherches principal du Comité d’enquête de la Fédération de Russie qui est chargé de la fusillade du Grand Pont de pierre de la Moskova, s’il a immédiatement admis que l’acte était commandité, n’établit pas de lien direct avec l’activité professionnelle ou publique de Nemtsov.

La piste ukrainienne

Jeunes filles devant un point de recueillement sur le Grand Pont de pierre. Crédits : @LCDR

Le représentant officiel du Comité d’enquête Vladimir Markine a également déclaré que cet assassinat avait pu être commis à des fins de provocation et de déstabilisation de la situation politique dans le pays. Sachant, a-t-il poursuivi, que la figure de M. Nemtsov pouvait devenir « une sorte de victime sacrée pour les gens qui ne reculent devant aucune méthode pour atteindre leurs buts ».

Kommersant a appris que les services de police envisageaient activement la possibilité que l’assassinat de M. Nemtsov soit lié à ce que l’on appelle la « piste ukrainienne ».  « La version liée aux événements intérieurs ukrainiens est effectivement vérifiée », a confié M. Markine, expliquant qu’il y a au sein des deux côtés en conflit « des personnages extrêmement radicaux, ne respectant aucune autorité. »

Selon cette version, d’anciens insurgés, de retour en Russie depuis l’Est de l’Ukraine, auraient pu, vouloir se débarrasser de l’opposant Boris Nemtsov car il soutenait les agissements du pouvoir ukrainien. L’incident survenu en octobre de l’année dernière en région de Moscou, quand des insurgés avaient ouvert le feu sur une patrouille de la police de la route, témoigne justement du fait que, pour certains d’entre eux, peu importe sur qui tirer. Dans le même temps, l’ex-chef de la République populaire de Donetsk autoproclamée Alexander Borodaï a déclaré qu’une telle version était « absurde » et « stupide ». À l’en croire, « il n’y aurait aucun sens, actuellement, pour les patriotes, à tuer M. Nemtsov, qui était une figure politique dans les années 1990, mais plus maintenant. »

Dmitri Demouchkine, leader de l’union nationaliste « Russes », soutient la même version ; il a déclaré que les nationalistes n’étaient pas impliqués dans la mort de M. Nemtsov. Il faut savoir que le politicien ne figurait effectivement pas sur la « liste des cibles » de l’organisation combattante des nationalistes russes (« BORN »), dont le procès s’achève en ce moment à Moscou. Pour sa part, Alexeï Perchine, avocat de Nikita Tikhonov, membre de BORN condamné à la prison à perpétuité, a déclaré que M. Nemtsov, en tant que figure politique, n’intéressait pas les nationalistes. Il n’exclut pas, toutefois, que certains partisans ultra-radicaux, qui se battent en ce moment dans le Donbass, aient effectivement à voir avec l’événement.

Les services de police ont fait savoir qu’on ne peut pas exclure non plus la possibilité d’une implication d’autres nationalistes dans la fusillade de Moscou : les combattants de l’organisation ukrainienne, interdite en Russie, « Secteur droit » (Pravyï sektor) et d’autres détachements de volontaires agissant du côté du pouvoir ukrainien.

Notons que le groupe d’enquête est dirigé par Igor Krasnov, chef du service des affaires particulièrement importantes auprès du président du Comité d’enquête de la Fédération, Alexander Bastrykine. C’est lui qui avait enquêté sur la tentative d’assassinat contre Anatoli Tchoubaïs, ainsi que dans l’affaire BORN.

La piste islamiste

Les Moscovites étaient venus en nombre samedi 28 février pour rendre un dernier hommage à Boris Nemtsov. Crédits : @LCDR

Le représentant du Comité d’enquête Vladimir Markine a fait savoir que les enquêteurs envisageaient aussi largement une version impliquant la piste de l’extrémisme islamiste. M. Markine rapporte que M. Nemtsov avait en effet reçu des menaces liées à sa position sur la fusillade contre les collaborateurs de la revue Charlie Hebdo à Paris, de la part d’opposants aux caricatures représentant le prophète Mahomet « Quand le Conseil des muftis de Russie qualifie l’activité des journalistes de l’édition Charlie Hebdo de provocation et de péché, il justifie les terroristes », avait notamment écrit sur son blog M. Nemtsov, assurant, que « nous sommes témoins, aujourd’hui, d’une inquisition islamiste médiévale. L’islam va grandir, et le terrorisme sera enfoui dans le passé. Mais il est certain qu’on ne peut rester assis sans rien faire. »

L’avocat de M. Nemtsov, Vadim Prokhorov, a fait savoir que son client et lui s’étaient adressés à la police suite à ces menaces, proférées sur les réseaux sociaux, mais qu’aucune réaction n’avait suivi, même après la manifestation à Grozny, où 800 000 personnes s’étaient réunies, fin janvier, pour protester contre les caricatures du prophète – d’autant que l’organisateur de cette manifestation, le président tchétchène Ramzan Kadyrov, avait fait plus d’une fois l’objet des critiques de M. Nemtsov.

Il faut aussi rappeler ici que les armes traumatiques et à air comprimé transformées pour le tir à balles ont été largement utilisées en Fédération de Russie, autant par les islamistes radicaux que par ceux qui, par exemple, voulaient se venger pour des articles critiquant les leaders du Nord Caucase. C’est avec une arme similaire qu’avait aussi été abattue Anna Politkovskaïa ; et les membres de la bande GTA, liquidée à l’automne dernier, qui enrôlait des combattants pour l’État islamique, avaient commis toute une série de crimes sur les routes de la région de Moscou, en guise d’entraînement, avec des armes « re-limées » de ce type.

Le président tchétchène Ramzan Kadyrov a pour sa part affirmé que l’assassinat de M. Nemtsov avait été organisé « par les services secrets occidentaux, qui s’efforcent par tous les moyens de provoquer un conflit intérieur en Russie ». Selon M. Kadyrov, l’opposant Nemtsov « n’appréciait absolument pas tout ce qui se faisait pour le rétablissement et le développement de la Tchétchénie. « J’étais très calme vis-à-vis de cela. En l’écoutant, je me rappelais Salman Radouev, qui prenait tout pour lui, qui commentait toujours tout ce qui se passait sur la terre entière », a déclaré le leader tchétchène.

La déposition d’Anna Douritskaïa questionnée pendant 7 heures 30

Anna Douritskaïa

Enfin, poursuit M. Markine, les enquêteurs, dans l’affaire de l’assassinat de Boris Nemtsov, s’apprêtent à étudier tous les conflits possibles liés à son activité de député, à ses affaires ou à sa vie privée.

Le conflit le plus retentissant impliquant M. Nemtsov, devenu député à la Douma régionale de Iaroslavl en 2013, est sans doute celui qui l’avait opposé au gouverneur adjoint de la région, Alexander Senine. Nemtsov avait porté plainte au Parquet en affirmant que la femme du gouverneur adjoint dirigeait la SARL Iartek Medical, qui, à son tour, fournissait des services publics au département régional de la santé, supervisé par M. Senine. Selon M. Nemtsov, la SARL avait obtenu grâce à cela 150 contrats publics. Le Parquet avait toutefois établi que la société, dans le cadre de ces contrats, avait fourni non des médicaments, comme l’assurait le député, mais des matériaux consommables pour l’hôpital. Et, le gouverneur adjoint ne siégeant pas à la commission d’achat, les enquêteurs ont donc décidé qu’il ne pouvait être question de conflit d’intérêts. Les procureurs n’ont donc pris aucune mesure contre le fonctionnaire. Toutefois, M. Nemtsov a réussi à convaincre les députés de s’adresser au gouverneur à propos des contrats suspects, ce qui a valu une démission de son adjoint. En partant, celui-ci avait promis de poursuivre M. Nemtsov en justice, mais on ne trouve rien dans les bases de données des tribunaux de la région de Iaroslavl portant sur un tel procès.

Sur d’éventuels conflits d’affaires impliquant la participation de M. Nemtsov, les enquêteurs n’ont aucune information pour l’instant. Il y a bien, c’est vrai, une vieille histoire de recouvrement de dette avec l’ex-directeur de Rosvooroujenie, le général major Alexander Kotelkine. En 2010, le tribunal Nikouline de Moscou avait satisfait les poursuites de M. Nemtsov contre le général major, qui avait été sommé de lui rembourser l’équivalent en roubles de 700 000 dollars, plus les pourcentages de l’emprunt. Le célèbre politicien et opposant avait autrefois prêté cet argent au général major pour que ce dernier développe sa société. Kotelkine avait promis de rembourser au bout d’un an, mais n’avait pas tenu parole. Pourtant, Nemtsov a finalement rétrocédé à des tiers, en vertu d’un contrat de cession, le droit d’exigence de ce remboursement, et l’affaire s’était arrêtée là.

Quant à d’éventuels problèmes privés, c’est manifestement à Anna Douritskaïa qu’il faut s’adresser. Les enquêteurs ont passé 7 heures 30 hier, en compagnie de la jeune femme, à vérifier ses dires. Elle a notamment été emmenée sur le lieu du crime pour montrer comment le tueur avait agi précisément. Les enquêteurs ont placé la jeune femme sous protection d’État. Selon les informations de la défense, elle aurait refusé cette mesure, mais continue pourtant de se trouver sous la protection d’agents. Mme Douritskaïa demande à ce qu’on la laisse partir chez ses parents, à Kiev, le plus rapidement possible.

Le Comité d’enquête a fait savoir hier que les agents recherchent de nouveaux témoins de l’assassinat de M. Nemtsov et que, pour des informations particulièrement précieuses, le ministère de l’intérieur était prêt à offrir une récompense de 3 millions de roubles.