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Mikhaïl Men : un ex-ministre devant la Justice

Mikhaïl Men
Un ex-ministre devant la Justice

Mikhaïl Men. Crédit : Dmitry Rozhkov

Un auditeur de la Cour des comptes, ancien gouverneur et ancien ministre, Mikhaïl Men, a récemment été arrêté pour détournement de fonds publics. Sa personnalité étonne au moins autant que certains faits troublants du dossier.

En 2011, Mikhaïl Men est gouverneur de la région d’Ivanovo, située à 300 kilomètres au nord-est de Moscou. Sur les dotations fédérales destinées à combler le déficit budgétaire, son administration octroie un prêt de 700 millions de roubles (environ 17 millions d’euros à ce moment-là) à la société Ivanovski broïler. L’argent se serait ensuite volatilisé.

Huit ans plus tard, pendant l’été 2019, un des directeurs de l’entreprise, Dmitri Grichine, est arrêté par la police, ainsi que le successeur de Men à Ivanovo, Pavel Konkov. Au cours d’un interrogatoire, ce dernier aurait soufflé aux enquêteurs le nom de son prédécesseur, aujourd’hui auditeur de la Cour des comptes après avoir passé cinq ans à la tête du ministère de la Construction et des Travaux publics (2013-2018). Le 18 octobre dernier, le procureur général Igor Krasnov demande au Sénat la levée de l’immunité de Men, protégé comme tous les hauts fonctionnaires de sa catégorie. L’arrestation a lieu quelques heures plus tard.

Étrange(s) affaire(s)

Assigné à résidence, l’accusé encourt jusqu’à dix ans de prison. Mikhaïl Men ne reconnaît pas les faits qui lui sont reprochés et entend « produire les preuves de son innocence », selon son avocat, Mourad Moussaïev.

La défense va néanmoins devoir redoubler d’efforts, de nouveaux soupçons pesant sur M. Men depuis le 12 décembre dernier. L’entreprise de construction Krymskoï-master, basée à Simferopol (Crimée), accuse l’ancien ministre de complicité de conflit d’intérêts : en 2017, il aurait imposé la réattribution du chantier du complexe résidentiel Omega 2 à l’entreprise Interstroï, propriété d’un parlementaire local, Evgueni Kabanov, alors que Krymskoï-master se l’était vu confier plusieurs années auparavant. Selon le quotidien économique Kommersant, la société évalue le préjudice subi à 700 millions de roubles.

La presse russe n’a pas manqué de souligner l’étrange proximité de ces deux affaires. À chaque fois, Mikhaïl Men n’est pas le principal accusé, mais il se retrouve compromis par les pratiques douteuses de tiers – dont certains n’hésitent pas à le désigner aux enquêteurs.

Prêtre médiatique, le père de Mikhaïl Men a été assassiné à la hache en 1990.

Par ailleurs, dans les deux cas, le montant du litige est le même : 700 millions de roubles. Une coïncidence pour le moins troublante. À ce propos, le groupe Prodo, propriétaire d’Ivanovski broïler, a remboursé à la région la somme prétendument subtilisée… Le fait que M. Men ait été arrêté six mois avant l’échéance du délai de prescription (dix ans) pose également question : « On ne peut s’empêcher de penser que la Justice a cherché [avec l’affaire criméenne] un nouveau moyen de mettre Men en difficulté », confie une source gouvernementale sous couvert d’anonymat.

Une célébrité médiatico-politique

Si les gouverneurs de région et les ministres du BTP sont rarement les personnalités politiques les plus célèbres de Russie, le nom de Mikhaïl Men est loin d’être inconnu du grand public.

L’auditeur de 60 ans est ainsi un show-man émérite. À 10 ans, il incarne le rôle-titre d’un film pour enfants, Les Aventures de Denis. Quelques années plus tard, il tient la basse et le micro dans le groupe de hard-rock Most. Plus récemment, en parallèle de sa carrière de fonctionnaire, il a monté le groupe de jazz ChetMen et collaboré avec deux anciens de Deep Purple, Glenn Hughes et Joe Lynn Turner.

Son père, le prêtre Alexandre Men, était lui-même une figure du débat public grâce à ses livres d’histoire de la religion et à ses prises de position modernes, libérales et œcuméniques. En 1990, il a été assassiné d’un coup de hache – un meurtre toujours non élucidé. Son fils Mikhaïl a conservé des liens avec l’Église orthodoxe russe, en particulier avec le patriarche Cyrille. C’est sous sa direction que le ministère du BTP a approuvé l’ambitieux programme de construction de 200 églises à Moscou, actuellement en cours de réalisation. Il avait également donné son accord au chantier du « Vatican russe », à Serguiev-Possad – la ville de la région de Moscou où se situe la laure de la Trinité-Saint-Serge. Le projet est actuellement suspendu.

« Men fait partie des rares gouverneurs de l’ère Medvedev promus au retour de Poutine au Kremlin. »

À Ivanovo, Men s’est distingué en faisant de la petite ville pittoresque de Plios (accessoirement dirigée par Timerboulat Karimov, gendre du tout-puissant patron du pétrolier Rosneft, Igor Setchine), la villégiature de l’élite politique russe. En 2008, il attire l’attention du président d’alors, Dmitri Medvedev, sur la magnifique propriété historique de Milovka. Le chef de l’État en fait sa résidence – avec plage, piste de ski et héliport. La Fondation anti-corruption de l’opposant Alexeï Navalny se régalera des soupçons de malversations et de pots-de-vin entourant le chantier de rénovation, évalué à 25 milliards de roubles (plus de 600 millions d’euros). Nombre de hauts responsables russes se feront ensuite construire des datchas à Plios.

Preuve de la confortable installation de Men au sein de l’élite politique, sa situation se renforce après le départ de Medvedev et avec le retour de Poutine au pouvoir, en 2012. « Il fait partie des rares gouverneurs qui ont été promus [Men devient ministre du BTP en 2013, ndlr] et qui ont même eu la possibilité de choisir leur successeur », note le politologue Alexeï Makarkine. Nouvelle « promotion » cinq ans plus tard : en 2018, Men quitte le gouvernement pour l’un des dix prestigieux postes d’auditeur à la Cour des comptes. Une nomination proposée par Vladimir Poutine.

Medvedev dans le viseur ?

Au regard de la fonction occupée par l’accusé, sa mise en examen a nécessairement été approuvée en haut lieu, assure une source gouvernementale. « Mikhaïl Men était chargé de deux dossiers sensibles : l’écologie et le traitement des déchets. La protection de l’environnement mobilise des moyens colossaux (200 millions d’euros du budget 2021 de la capitale y sont alloués) auxquels prétendent les acteurs les plus divers ; dans le même temps, les résultats sont on ne peut plus modestes… », fait remarquer notre interlocuteur. Pour lui, la « mise à l’écart » de Men résonne comme un avertissement de la part de personnages influents de l’État n’ayant aucun intérêt à ce qu’on remue trop les chiffres.

L’avertissement pourrait également viser le président de la Cour des comptes, Alexeï Koudrine. Influent (il a l’oreille de Vladimir Poutine), l’ancien ministre des Finances (de 2000 à 2011) déplaît à certains par son indépendance d’esprit. Ses fréquentes déclarations sur la nécessité de réformer les services de sécurité et d’encadrer leurs dépenses font grincer beaucoup de dents.

À moins d’être entièrement blanchi de tout soupçon, Men ne pourra plus revenir à la Cour des comptes.

Cette hypothèse n’a toutefois pas les faveurs d’Alexeï Makarkine : « Men n’a jamais été particulièrement proche de Koudrine. En revanche, depuis son passage à Ivanovo, il est demeuré un des hommes de confiance de Dmitri Medvedev », souligne le politologue. Notre interlocuteur au gouvernement approuve : « D’une manière ou d’une autre, inquiéter Men c’est envoyer un signal à Mevedev, dont les soutiens se comptent sur les doigts d’une main. »

L’ancien président a quitté la tête du gouvernement en janvier dernier et a aussitôt été nommé vice-président du Conseil de sécurité, un poste créé ad hoc par Vladimir Poutine… « Depuis, il s’exprime fréquemment dans les médias, sur les sujets les plus variés. Mais d’aucuns aimeraient lui faire comprendre qu’il est temps de s’arrêter et de faire une croix sur ses ambitions politiques », analyse notre interlocuteur.

En attendant, c’est à Mikhaïl Men de se faire du souci pour sa carrière : à moins d’être entièrement blanchi de tout soupçon, il ne pourra plus revenir à la Cour des comptes, où une réputation vacillante est rédhibitoire. Il lui restera la musique…