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Fonction publique : L’État russe sélectionne ses serviteurs

Fonction publique
L’État russe sélectionne ses serviteurs

Pour la troisième année consécutive, la Russie a organisé le concours Leaders de Russie, dont l’objectif est d’apporter du sang neuf à la haute fonction publique.

Maria Litovko est une des lauréates de l’édition 2019. Ces dernières années, cette jeune femme de 34 ans a occupé plusieurs postes à responsabilité au sein de l’administration de Sébastopol, en Crimée. Pour elle, « le programme rassemble des milliers d’individus de tous âges aspirant à se développer personnellement et à aider les autres. Pour citer Vladimir Poutine, les vainqueurs de cette compétition sont destinés à construire la Russie de demain. » Après sa victoire, Maria Litovko est devenue vice-gouverneur de Sébastopol.

Esprit d’équipe et Lego

L’idée du concours Leaders de Russie est née il y a trois ans au Kremlin, pour remédier au manque de responsables compétents dans la haute administration. Une première tentative, lancée en 2004 et visant la constitution d’une réserve de cadres issus de la société civile, n’avait pas donné les résultats escomptés : ce vivier, que pouvait intégrer tout citoyen russe souhaitant accéder à la fonction publique, peinait à puiser hors de l’administration. La faute à un système « gangrené par le népotisme et le clanisme », selon le politologue Nikolaï Petrov.

Maria Litovko. Photo : site officiel du concours Leaders de Russie

Au contraire, en 2017, le projet Leaders de Russie tente d’imposer un nouveau mécanisme plus compétitif de renouvellement des élites – principalement grâce à son accessibilité et à une sélection progressive en plusieurs étapes. Les inscriptions sont ouvertes à tous les citoyens russes : quelque 200 000 candidats y participent chaque année. Chacun passe d’abord, à distance, un test de culture générale, de logique et d’analyse. Cette première épreuve sert d’écrémage massif : en 2020, 3 000 concurrents seulement l’ont réussie.

Des demi-finales sont ensuite organisées dans les différents districts fédéraux du pays. Les candidats sont répartis en différentes équipes et doivent débattre de questions telles que : « Que pensez-vous de l’introduction des cartes d’identité électroniques comme moyen de lutter contre la délinquance en régions ? »

Des tâches pratiques leur sont également confiées : créer un pont à partir de briques Lego, réaliser un collage consacré à une région russe en utilisant des revues thématiques. Des activités en apparence ludiques, servant à évaluer l’esprit d’équipe des candidats, mais aussi leur efficacité, leur réflexion stratégique, leurs compétences communicationnelles, leur force de persuasion, ou encore l’originalité de leur réflexion.

« Les lauréats sont toujours des gens que le pouvoir prévoyait de promouvoir. »

En finale, les participants (300 en 2020) sont placés devant des tâches professionnelles concrètes : former une équipe de cinq cadres supérieurs à partir de vingt CV de candidats, analyser la courbe des ventes d’un magasin de prêt-à-porter… Ils doivent convaincre de leur compétence la centaine de hauts fonctionnaires et de dirigeants d’entreprise qui composent le jury. Les précédentes éditions ont ainsi vu siéger dans le jury Mikhaïl Michoustine (Premier ministre), Guerman Gref (PDG de Sberbank), Anton Vaïno (directeur de l’administration présidentielle), Alexandre Novak (ministre de l’Énergie). Les cent finalistes les mieux notés sur l’ensemble du concours sont déclarés vainqueurs.

Un conseil d’observation garantit par ailleurs l’objectivité et la transparence du concours. Il inclut des personnalités éminentes des sphères sociale et culturelle, tels que l’acteur Sergueï Bezroukov, Marina Lochak, directrice du musée des Beaux-arts Pouchkine, et Natalia Soljenitsyne, veuve du prix Nobel de littérature Alexandre Soljenitsyne.

Plafond de verre

À l’issue de la compétition, les lauréats reçoivent chacun une bourse d’un million de roubles (11 200 euros), destinée à financer un master dans une université russe, et bénéficient des précieux conseils de « tuteurs » en la personne de hauts fonctionnaires ou de cadres supérieurs de grandes entreprises. En trois ans, l’État a alloué 642 millions de roubles (7,2 millions d’euros) à la compétition.

Cinq finalistes de l’édition 2020. Photo : site officiel du concours Leaders de Russie

En dépit des précautions et des déclarations de bonnes intentions, le concours peine à assurer un renouvellement profond des élites. Lors de la première édition du concours, 54 des 85 régions russes étaient représentées en finale. Selon l’agence de presse TASS, 45 % des finalistes avaient moins de 35 ans, et 16 % étaient des femmes. Au regard des profils des lauréats également, les ambitions de rajeunissement et d’ouverture ne semblent pas réalisées. Certes, de jeunes cadres fraîchement nommés se distinguent. Tel est le cas d’Ignat Petoukhov, 22 ans, auditeur de la Cour des comptes, nommé à la tête de la Corporation du développement de la région d’Orenbourg après sa victoire au concours. Néanmoins, d’après le site officiel de la compétition, les vainqueurs sont majoritairement des dirigeants chevronnés : vice-recteurs d’universités, directeurs de grandes entreprises, médecins, responsables ministériels…

« Les lauréats sont toujours des gens que le pouvoir prévoyait de promouvoir », affirme la sociologue Olga Krychtanovskaïa, directrice du Centre d’études sur les élites russes de l’Université d’État de gestion. Aussi talentueux et prometteurs soient les candidats, ils n’ont donc aucune chance de gagner s’ils ne disposent pas de relations ou ne jouissent pas d’une réputation établie au sein des structures du pouvoir.

« La majorité des lauréats démissionnent après quelque temps, rebutés par la lenteur de la bureaucratie. »

« Avant la finale, les participants créent des groupes sur les réseaux sociaux, nouent des contacts et croient dur comme fer à une prochaine nomination. C’est sans compter sur le plafond de verre qui les empêche de progresser », ajoute-t-elle. D’après la sociologue, les déceptions sont particulièrement fortes dans les rangs des organisations pro-Kremlin, dont l’enthousiasme et la fidélité ne sont finalement pas récompensés.

Inadaptés

Outre les lauréats du concours, les quelque 3 000 demi-finalistes annuels intègrent la réserve de cadres susceptibles d’être recrutés ultérieurement par l’administration et les entreprises publiques. Un nombre très inférieur aux besoins réels, selon les observateurs.

« L’arrivée d’une poignée de nouveaux leaders ne résoudra pas le problème : c’est de milliers de regards neufs sur le développement de l’économie et de l’État que la fonction publique a en réalité besoin », explique Boris Slavine, professeur d’informatique à l’Université des finances de Moscou.

Autre critique adressée aux Leaders de Russie : les profils sélectionnés, aussi compétents soient-ils, s’intègrent parfois difficilement dans l’administration russe. C’est notamment le cas de ceux issus du secteur privé : « La majorité des lauréats démissionnent après quelque temps parce qu’ils ne parviennent pas à s’adapter à cet environnement bureaucratique où toutes les décisions sont prises lentement », explique Iouri Dorfman, associé gérant de l’agence de recrutement CornerStone cité par Vedomosti. Serait-ce donc à l’appareil de l’État de s’adapter à ses jeunes talents ?