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Sardana Avksentieva : la dame de fer de Iakoutie

Sardana Avksentieva
La dame de fer de Iakoutie

Sardana Avksentieva lors du festival de Nouvel An iakoute,
à Iakoutsk, le 29 juin 2019. Crédit photo : Svetlana Pavlova / TASS

Au début de juillet, Sardana Avksentieva, maire de Iakoutsk, la capitale de la Iakoutie (4 900 kilomètres à l’est de Moscou), a fait les titres de la presse nationale en votant « non » au référendum sur la réforme constitutionnelle voulue par Vladimir Poutine. Une prise de position tranchée qu’elle revendique au nom des intérêts de ses administrés.

« Comment une élue du peuple pourrait-elle approuver un texte rendant les élections municipales inutiles ? Ce serait se tirer une balle dans le pied », a justifié son porte-parole, Alexeï Tolstiakov. En cause, la nouvelle rédaction de l’article 131 de la Constitution, qui autorise le pouvoir fédéral à nommer, dans les mairies, des délégués fédéraux habilités à désigner les membres des équipes municipales. Un procédé inconcevable aux yeux de Mme Avksentieva, pour laquelle les affaires locales doivent être menées par les élus locaux.

Une élue locale

Sardana Avksentieva est née en 1970 à Tchouraptcha, à 150 kilomètres de Iakoutsk où elle grandit. Diplômée en affaires publiques, elle travaille, comme assistante parlementaire dans l’administration régionale, puis à la mairie de Iakoutsk (320 000 habitants).

En 2012, elle se retire temporairement de la vie publique après son mariage avec Viktor Avksentiev, député du parti présidentiel Russie unie. Quelques années plus tard, elle reprend une activité de consultante en communication politique. C’est à ce titre qu’en 2018, elle rejoint l’équipe de campagne d’un certain Viktor Fiodorov (parti Patrie) pour l’élection municipale à Iakoutsk. La rhétorique « dégagiste » de ce dernier, favori du scrutin, lui attire les foudres du gouverneur régional, Aïsen Nikolaïev, qui obtient le rejet de sa candidature par la Commission électorale. Sardana Avksentieva reprend le flambeau sous la bannière d’un autre petit parti, Renaissance de la Russie, et s’impose face à Viktor Savvinov, candidat de Russie unie.

« Mais qu’est-ce que vous y connaissez au pergélisol, à Moscou ? Rien du tout ! »

« Sa victoire ne doit rien au hasard. À Iakoutsk, elle connaît tous les dossiers sur le bout des ongles », commente Fedot Toumoussov, député Russie juste (social-démocrate), originaire de Iakoutie.

La première femme maire de Iakoutsk cultive savamment son image de « femme du peuple ». Elle s’habille avec simplicité, va à la rencontre de ses administrés. Comme la moitié d’entre eux, elle parle couramment le iakoute (langue officielle de la république avec le russe), qu’elle emploie parfois dans ses discours.  Après avoir fait campagne sur le thème de la moralisation de la vie publique, elle adopte, dès son élection, plusieurs mesures en ce sens : vente des voitures officielles, renvoi d’un fonctionnaire s’apprêtant à dépenser 17 000 euros du budget municipal pour son banquet de Nouvel An… Son intransigeance lui vaut bientôt les surnoms de « Dame de fer » et de « Terminator ».

Un pont pour la Lena !

Rapidement, Mme Avksentieva fait parler d’elle dans les médias nationaux en tenant tête au pouvoir régional voire fédéral. Au printemps 2019, elle s’oppose à la construction de lotissements dans la banlieue de Iakoutsk, sur des terrains qu’elle juge instables à cause de la fonte du pergélisol. Elle accuse la Région, à l’origine du programme de relogement, de chercher à vider le centre-ville de ses habitants afin de revendre les terrains à des promoteurs immobiliers.

Lorsqu’une commission moscovite se déplace pour expertiser la zone, la maire s’emporte : « Mais qu’est-ce que vous y connaissez au pergélisol, à Moscou ? Rien du tout ! » Elle commande alors un rapport à l’Institut d’étude du pergélisol de Iakoutsk. « Aucune pelleteuse ne bougera tant que je n’aurai pas ses conclusions », prévient-elle. L’affaire est toujours en cours.

En juin dernier, elle plaide la cause d’Alexandre Gabychev, le chaman parti à pied de Iakoutie en direction de Moscou pour « exorciser Poutine ». Le vieil homme, qui organisait en chemin des groupes de discussion et recueillait les doléances des habitants des régions traversées, avait finalement été arrêté par la police et interné en hôpital psychiatrique. « J’ai le sentiment que nos tribunaux renouent avec l’ancienne pratique consistant à interner les gens pour les rééduquer », avait-elle commenté.

Sardana Avksentieva lors de la parade des cavaliers du Nord à Iakoutsk, le 27 juin 2019. Crédit photo : Svetlana Pavlova / TASS
Sardana Avksentieva lors du référendum sur la réforme constitutionnelle, le 25 juin 2020.
Photo : yakutsk.rf

Pour autant, la responsable refuse catégoriquement l’étiquette d’opposante. « Je ne suis pas une maire d’opposition, et Iakoutsk n’est pas une ville d’opposition », affirme-t-elle. Au contraire, Sardana Avksentieva n’hésite pas à en appeler à Moscou lorsqu’il le faut, en particulier sur un sujet qui lui tient à cœur : la construction d’un pont sur la Lena, dont le lit approche les 10 kilomètres de large au niveau de Iakoutsk.

« Nous avons besoin de ce pont. L’hiver, la neige nous coupe du réseau routier fédéral », explique la maire. De fait, pendant la saison froide, seul le rail assure la liaison entre la région et le reste du pays. Encore faut-il pouvoir se rendre à la gare, située de l’autre côté du fleuve : « Il y a vingt kilomètres de Iakoutsk à la gare la plus proche, mais il faut parfois une journée entière pour y aller, raconte la journaliste Anna Pechekhonova. D’abord, vous prenez le taxi (30 euros) jusqu’à la Lena, ensuite vous attendez le bac pour traverser. Cela peut sembler long, surtout quand les premiers froids arrivent. » En hiver, où la température oscille autour de -35°C, le fleuve, gelé, bloque toute communication.

« Je suis l’employée de mes électeurs. Ils sont mes patrons. »

Pour remédier à cette situation, un projet de pont est proposé à la fin des années 1980, mais il faut attendre 2013 pour qu’un premier appel d’offres soit lancé. Son report (les financements fédéraux ont été soudain redéployés pour bâtir le pont de Crimée, un an après l’annexion de la péninsule…) est vécu localement comme un véritable « lâchage ». La maire reste toutefois confiante, n’hésitant pas à mettre la pression sur d’autres responsables politiques : « Je suis convaincue que notre gouverneur obtiendra sa construction », déclare-t-elle dans un entretien accordé au quotidien Vedomosti. En novembre 2019, Vladimir Poutine a réitéré son souhait de voir le chantier aboutir.

Choisir son patron

Plus qu’elle ne s’oppose au pouvoir central, Sardana Avksentieva défend une autre façon de gouverner à l’échelle locale. Pour elle, le lien qui l’unit à ses administrés est d’ordre contractuel. « Je suis l’employée de mes électeurs. Ils sont mes patrons, affirme-t-elle. Si je me bats pour que l’on construise un pont sur la Lena, c’est parce qu’ils m’ont donné mandat pour cela. »

Elle reconnaît toutefois la difficulté de la tâche face aux contraintes budgétaires qui pèsent sur les collectivités locales. « Quand j’ai été élue, 80 % du budget partaient dans les écoles et les garderies. Je n’ai eu d’autre choix que de licencier du personnel… »

Favorable à une plus grande autonomie des décideurs locaux, Sardana Avksentieva milite enfin pour la tenue d’élections municipales dans toutes les villes. Depuis une réforme datant de 2014, seule une dizaine d’agglomérations — dont Moscou, Saint-Pétersbourg, Novossibirsk, Sébastopol, Khabarovsk, Tomsk et Iakoutsk — ont ce privilège.