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« Moscou, va-t-en ! » : Manifestations sans précédent à Khabarovsk

« Moscou, va-t-en ! »
Manifestations sans précédent à Khabarovsk

Manifestation en soutien à Sergueï Fourgal à Khabarovsk,
le 18 juillet 2020. Crédit photo : Dmitry Morgulis / TASS

Depuis le 11 juillet, la ville la plus peuplée de l’Extrême-Orient russe est en proie à des manifestations quotidiennes d’une ampleur inédite. Déclenché par l’arrestation du gouverneur d’opposition Sergueï Fourgal, le mouvement met en lumière une défiance croissante envers le pouvoir central.

Député du Parti libéral-démocrate de Russie (LDPR) depuis 2007, Sergueï Fourgal est l’un des rares candidats n’appartenant pas au parti du pouvoir à avoir été élu au poste de gouverneur en 2018. Ce nationaliste, médecin de formation, avait alors remporté une victoire retentissante en réunissant près de 70 % des suffrages au second tour face au candidat de Russie unie, le formation présidentielle. Une défaite d’autant plus douloureuse pour le Kremlin que Khabarovsk était alors la capitale de l’immense district d’Extrême-Orient (40 % du territoire russe). Trois mois plus tard, le transfert de celle-ci à Vladivostok, dans la région voisine du Primorié, était annoncé… En juin dernier, lors du référendum constitutionnel, la région s’est à nouveau démarquée en affichant le deuxième taux d’abstention du pays et un score du « oui » inférieur de 15 % à la moyenne nationale.

Sergueï Fourgal lors d’une audience au tribunal Basmanny de Moscou, le 10 juillet 2020.
Photo : Maxime Blinov / RIA Novosti

Dans un tel contexte, l’arrestation du gouverneur, le 9 juillet, et son transfert immédiat à Moscou ont aussitôt pris un caractère politique. Incarcéré dans la tristement célèbre prison de Lefortovo, Sergueï Fourgal encourt la perpétuité pour une affaire de meurtres qu’il aurait commandités en 2004. « Avant de parvenir à une fonction de ce niveau, le passé des élus est immanquablement observé à la loupe par les services de sécurité. Il est donc très étrange que M. Fourgal ait pu devenir gouverneur en étant à l’origine d’une série d’assassinats », note le député LDPR Sergueï Trouch, pour lequel ces accusations ne sont pas crédibles. Pour cet élu de la région voisine de l’Amour, le timing de l’arrestation n’est pas anodin et répond, sans aucun doute, aux intérêts de l’administration présidentielle. Il est vrai que les faits reprochés au gouverneur ont plus de 15 ans. Une autre version est abondamment nourrie et commentée sur les réseaux sociaux : La chute du gouverneur serait la conséquence d’un affrontement avec l’homme d’affaires Arkadi Rotenberg, réputé proche de Vladimir Poutine, pour le contrôle d’Amourstal, la principale entreprise de métallurgie d’Extrême-Orient.

« Je suis, nous sommes Sergueï Fourgal »

Si les arrestations de hauts fonctionnaires ou d’élus, sur fond de lutte politique ou économique, sont un phénomène suffisamment courant en Russie pour que l’arrestation de Sergueï Fourgal ne choque pas outre mesure, le rassemblement spontané et massif d’une population locale en soutien à un gouverneur déchu est, lui, une première historique. Depuis le samedi 11 juillet, Khabarovsk est quotidiennement envahie par des dizaines de milliers de manifestants venues de toute la région, avec pour slogan principal : « Je suis, nous sommes Sergueï Fourgal ». Une référence directe au mouvement de protestation qui avait suivi l’arrestation, à Moscou, du journaliste Ivan Golounov durant l’été 2019. Trois des principaux quotidiens du pays avaient alors créé l’événement en titrant à l’identique : « Je suis, nous sommes Ivan Golounov ».

L’arrestation du gouverneur Fourgal a été perçue comme une énième manifestation du mépris des dirigeants fédéraux.

« En 2018, les habitants de la région n’ont pas voté pour Sergueï Fourgal, mais contre le gouverneur sortant, Viatcheslav Chport », explique Alexeï Romanov, l’une des figures du mouvement de protestation, dont les vidéos comptabilisent plusieurs millions de vues sur YouTube. Ancien présentateur de la télévision locale, il a été contraint de quitter la région en 2012 sous la pression de l’ancien gouverneur, dont il était une des voix les plus critiques. Porté par le rejet du candidat du pouvoir, Sergueï Fourgal aurait donc été élu « par dépit ». À la grande surprise de la population, il s’est révélé un responsable politique énergique, très au fait des questions sociales. Parmi ses décisions les plus populaires, la baisse des salaires des hauts fonctionnaires et la réduction des dépenses de l’administration régionale. Alexeï Romanov résume ainsi la situation : « Si, en 2018, la population a élu Sergueï Fourgal par défaut, elle le défend désormais pour ce qu’il est ».

Une centralisation à outrance

La popularité du gouverneur n’est cependant pas suffisante pour expliquer l’ampleur du mouvement actuel. Les slogans « Moscou, va-t-en ! » ou « Poutine à la retraite ! », brandis par les manifestants, illustrent leur ressentiment à l’égard du pouvoir fédéral. Ils se dressent contre un système politique qu’ils estiment centralisé à outrance et qu’ils tiennent pour responsable de la dégradation de leur niveau de vie ainsi que du dépeuplement de leur région. Un sentiment partagé par les habitants des villes voisines qui, ces jours-ci, ont manifesté leur soutien aux manifestants de Khabarovsk, sur les réseaux sociaux ou en sortant dans la rue – comme à Vladivostok et à Blagovechtchensk.

L’arrestation du gouverneur et les conditions dans lesquelles elle s’est effectuée (en pleine rue, devant les caméras, suivie du transfert immédiat de l’accusé à Moscou) ont donc été perçues comme une énième manifestation du mépris des dirigeants fédéraux, pour ne pas dire comme une humiliation. En plus d’avoir le sentiment de se faire voler leur élection, celles et ceux qui battent le pavé considèrent leur appareil judiciaire bafoué. Leur principale revendication est le retour immédiat de Sergueï Fourgal à Khabarovsk, afin qu’il y soit entendu et jugé par les autorités et les instances locales compétentes.

Un mouvement inédit par son ampleur et sa composition

Avec des estimations variant de 10 000 du côté des autorités à plus de 80 000 selon certains médias régionaux, le mouvement de Khabarovsk est d’une ampleur comparable aux manifestations moscovites de 2011 et 2012, rarement atteinte dans la Russie contemporaine ‒ Khabarovsk, avec ses quelque 600 000 habitants, dispose d’une population plus de vingt fois inférieure à celle de la capitale.

L’hétérogénéité sociale du mouvement de Khabarovsk le rend difficile à appréhender.

L’absence de réaction forte des autorités interroge également nombre d’observateurs, habitués aux arrestations massives qui ont marqué le mouvement de l’été 2019 ou la répression musclée des manifestations de l’hiver 2011 à Moscou. À Khabarovsk, aucune tension avec les forces de l’ordre. Tous les soirs, les défilés s’achèvent par de bruyants remerciements à la police. Pour Alexeï Romanov, cela démontre que « les manifestations de masse sont possibles en Russie et que la police n’agit pas de la même façon quand elles sont aussi importantes ».

Une manifestante brandit une affiche « Je suis, nous sommes Sergueï Fourgal » lors d’un rassemblement non-autorisé à Khabarovsk, le 12 juillet 2020. Photo : Dmitry Morgulis / TASS

Il est vrai que l’hétérogénéité sociale du mouvement de Khabarovsk le rend difficile à appréhender. Mêlant toutes les catégories d’âge et de professions, il est hors d’atteinte de l’argumentaire habituellement utilisé par les autorités pour décrédibiliser les rassemblements organisés par Alexeï Navalny, présenté comme un simple « agitateur d’écoliers ».

Le lundi 20 juillet, après dix jours de manifestations, la nomination par le Kremlin d’un nouveau gouverneur, Mikhaïl Degtiarev, semble être le fruit d’un compromis entre l’administration présidentielle et le parti LDPR de Vladimir Jirinovski. Un arrangement facilité par la position de cette formation nationaliste qui appartient à l’opposition dite « systémique ». À l’instar du parti communiste, le LDPR est toléré par le pouvoir en échange de son soutien officieux, en région comme au parlement, la Douma.

Passé par Russie unie, puis député LDPR depuis 2011, Mikhaïl Degtiarev est un jeune politicien de carrière au parcours sans tache. Son collègue, Sergueï Trouch, doute toutefois que cette nomination soit à même de calmer la colère populaire : « En 2018, les gens n’ont pas voté pour le LDPR, mais contre Russie unie, et ils n’ont jamais associé Sergueï Fourgal à notre formation », relève l’élu nationaliste. On peut également s’interroger sur la qualité et l’opportunité de la réponse politique du pouvoir – la nomination, depuis Moscou, d’un homme inconnu de la population locale, s’apparentant au fait du prince ‒ face à un mouvement qui le défie ouvertement dans sa verticalité et son autoritarisme.

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