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Les balbutiements de l’écologie politique russe

Les balbutiements
de l'écologie politique russe

Manifestation contre la construction d'une route près d'une décharge de déchets radioactifs à Moscou.
Anton Novoderezhkin / TASS

Déversement d’hydrocarbures dans une rivière à Norilsk, décharge d’ordures géante dans la région d’Arkhangelsk, incendies de forêts non maîtrisés en Sibérie… En Russie, les sujets de mobilisation écologique ne manquent pas, mais peinent à se traduire dans les urnes.

Le 29 mai dernier, la fuite d’un réservoir de carburant dans la rivière Ambarnaïa (Nord de la Sibérie) provoquait l’une des pires catastrophes environnementales de ces dernières années en Russie. Moins d’un mois plus tard, l’ONG Greenpeace révélait que le conglomérat Nornickel — propriétaire du réservoir via sa filiale énergétique Norilsk-Taïmyr — continuait à déverser des substances toxiques (métaux lourds et acide sulfurique) dans la rivière Kharaïelakh qui débouche, par le fleuve Piassina, dans l’océan Arctique.

Ces deux événements n’ont été suivis d’aucune manifestation dans la région, témoigne Ekaterina Olim, 23 ans, une policière originaire de Norilsk. « Les gens ont peur, affirme-t-elle. Nornickel est pratiquement le seul employeur aux alentours. Si ses usines ferment, il n’y a plus de travail. Et il lui est facile de licencier quiconque relève la tête. »

En 2020, 48 % des Russes considèrent la pollution de l’environnement comme la principale menace pour l’humanité.

À 2 000 kilomètres de là, dans la localité de Chies (région d’Arkhangelsk), un autre scandale écologique a suscité une réaction bien différente. Pendant près d’un an et demi, des milliers d’habitants ont manifesté contre la construction d’une décharge publique où devaient être déversées des tonnes de déchets en provenance de Moscou. Le 9 juin dernier, face à l’ampleur de la mobilisation et après plusieurs décisions de justice donnant gain de cause aux riverains, l’administration régionale annonce l’abandon du projet.

Écologie de proximité

« Ce sont des situations très différentes, commente Sodnom Boudatarov, professeur de droit de l’université moscovite RANHiGS et directeur du cabinet de conseil en recyclage Wasteconsulting. Dans la région d’Arkhangelsk, la nature est bien préservée : les habitants avaient réellement quelque chose à perdre, c’est pourquoi ils se sont mobilisés en masse. Norilsk, au contraire, est depuis longtemps une zone ravagée par l’extraction du nickel. La vie des locaux n’a pas changé suite à ce qui s’est passé. »

Dans l’ensemble, les préoccupations écologiques prennent de l’importance en Russie. En janvier 2020, 48 % des Russes considéraient la pollution de l’environnement comme l’une des menaces principales pour l’humanité, passant pour la première fois devant le terrorisme (42 %) ou les guerres (37 %), indique un sondage du Centre Levada.

« Cela devient un thème électoral important à Moscou, mais surtout en Extrême-Orient, souligne Anatoli Panfilov, président du parti Zelionyïé (“Les Verts”). Toutefois, depuis sa fondation, en 1992, le mouvement n’a été représenté qu’une fois en région (à l’assemblée de Samara, en 2007), jamais au niveau fédéral. « Dans le territoire de Khabarovsk (6 150 kilomètres à l’est de Moscou), par exemple, la Commission électorale s’efforce depuis plusieurs années de nous empêcher de participer en invalidant nos parrainages », affirme le dirigeant de Zelionyïé. Le pouvoir russe aurait-il peur d’offrir une place politique aux défenseurs de l’environnement ?

Camp de militants écologistes dans la forêt de Likino-Dulyovo, en région de Moscou, élevé contre la construction d’une usine de recyclage des déchets. – Sergei Bobylev/TASS

Pour Sodnom Boudatarov, l’absence de représentation politique de l’écologie en Russie s’explique aussi par le fait que celle-ci est d’abord perçue par les Russes comme un sujet relevant des municipalités : « Des catastrophes comme celle de Norilsk ne mobilisent que deux groupes de population : les militants — quelques milliers de personnes dans le pays — et les riverains. Cela ne fait pas gagner une élection. »

C’est aussi l’avis d’Elena Simonova, ex-avocate ayant plaidé la cause d’éco-activistes à Moscou. « Les Russes ont un amour abstrait de l’environnement. Ils ne voteront pas pour un parti écologiste tant qu’ils ne verront pas le mal chez eux », déclare-t-elle.

Négociation versus action directe

Par ailleurs, la plupart des membres d’ONG internationales, telles que le WWF ou Greenpeace, refusent de coopérer avec les Verts en raison de leur attitude jugée trop conciliante vis-à-vis du Kremlin. Zelionyïé comptait, en effet, parmi les soutiens de Vladimir Poutine lors de l’élection présidentielle de 2018, négociant ainsi diverses mesures, comme le développement de l’agriculture biologique, celui des énergies renouvelables ou de l’écotourisme dans le pays.

« On ne peut pas être toujours en opposition avec le pouvoir, se justifie Anatoli Panfilov. En faisant alliance avec ses candidats, nous obtenons des contreparties. […) Nous sommes ainsi régulièrement consultés par le ministère de l’Écologie et l’Agence fédérale de protection de l’environnement (Rosprirodnadzor) ».

Une majorité de Russes considèrent que tous les mouvements politiques devraient avoir une sensibilité écologique. C’est pourquoi un parti vert chimiquement pur a du mal à trouver sa place dans le pays. 

Mais force est de constater que les Verts prennent rarement la tête de mobilisations sur le terrain, à la différence des militants du Parti communiste (KPRF) ou de ceux du parti social-démocrate Iabloko, très présents lors des manifestations de Chies.

« Les communistes sont bien implantés en région et peuvent servir d’encadrement à ce type de contestation, analyse le politologue Alexeï Zoudine dans un entretien accordé à l’agence de presse russe El Media. Ainsi, au début de l’année en cours, le gouverneur de la région d’Oulianovsk espérait attirer à Taranga (729 kilomètres à l’est de Moscou) des investisseurs chinois pour construire une usine de ciment. Il s’est aussitôt heurté à une opposition de nature écologique, menée par des élus communistes. Finalement, les bailleurs de fonds ont pris peur et ont abandonné le projet », raconte-t-il.

Convergence

Conscients de son manque de poids électoral, le mouvement d’Anatoli Panfilov va jusqu’à se présenter sous les couleurs d’autres formations politiques pour « promouvoir ses idées ». En 2019, lors des élections à la douma de Moscou, sur dix-huit candidatures soutenues par les Verts, trois ont été enregistrées au nom de Russie juste (centre gauche), un parti de l’opposition dite « système », car tolérée par le pouvoir. En s’alliant à l’une ou l’autre de ces formations « système », le parti écologiste évite de voir tous ses dossiers de candidature rejetés par les différentes commissions électorales. « Nous avons des valeurs communes avec Russie juste, mais aussi Iabloko et même les communistes […] Par ailleurs, nous n’avons pas les moyens de nous présenter seuls à chaque mandature, explique le patron des Verts pour justifier ces alliances. Collecter des parrainages coûte cher, entre 1,5 et 2 millions de roubles (18 000 et 25 000 euros) par siège brigué. »

Pour Elena Simonova, cette approche correspond à la vision que les Russes ont du rôle de l’écologie politique. « Ils ne pensent pas qu’un unique mouvement doive détenir le monopole de la cause environnementale, estime l’avocate. Beaucoup considèrent que toutes les formations devraient avoir une sensibilité écologique. C’est aussi pourquoi un parti vert chimiquement pur a du mal à trouver sa place en Russie. »