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Dijon : Kadyrov en Petit Père des Tchétchènes

Dijon
Kadyrov en Petit Père des Tchétchènes

Dijon, le 15 juin 2020.
Photo : TASS / EPA / VINCENT LINDENEHER

Le chef de la république de Tchétchénie, Ramzan Kadyrov, a publiquement soutenu les membres de la diaspora tchétchène impliqués dans la flambée de violence de Dijon. Une prise de position qui tranche avec la sévérité affichée habituellement à l’égard de ses compatriotes de l’étranger.

Pour Ramzan Kadyrov, les autorités françaises sont les premières responsables des scènes de guérilla urbaine de Dijon, faute d’avoir immédiatement pris des mesures contre des jeunes issus de la communauté maghrébine qui auraient passé à tabac un adolescent d’origine tchétchène, le 10 juin dernier. « La justice n’ayant pas réagi, mes compatriotes sont venus en renfort », a-t-il écrit sur Telegram, le 19 juin. Il a aussi contesté la thèse d’affrontements « interethniques » : « Le Mal n’a pas de nationalité », a-t-il affirmé.

Français originaires de Tchétchénie

Au-delà de la formule rhétorique, une question se pose tout de même : de quelle nationalité sont ces Tchétchènes qui font parler d’eux depuis quinze jours ?

Sont-ils citoyens russes ? La république de Tchétchénie fait effectivement partie de la Fédération de Russie. Pourtant, l’ambassade du pays n’a été informée d’aucune arrestation concernant un de ses ressortissants, bien que la police dijonnaise ait interpellé plusieurs personnes, âgées de 23 à 53 ans.

Cela n’a rien d’étonnant : parmi la centaine de personnes impliquées dans cette affaire, la plupart ont depuis longtemps rompu tout lien avec la Russie.

Les Tchétchènes sont plutôt connus pour leurs efforts d’intégration dans tous leurs pays d’accueil.

« La première vague d’émigration tchétchène en Europe date de la première guerre de Tchétchénie (1994-1996), rappelle Vadim Moukhanov, spécialiste du Caucase à l’Institut d’État des relations internationales de Moscou (MGIMO). Elle est suivie d’une deuxième après la reprise des combats en 1999 et la défaite des courants indépendantistes. Enfin, l’arrivée au pouvoir du clan Kadyrov a rebattu les cartes et provoqué une troisième vague de départs. Il s’agit pour l’essentiel d’opposants mécontents de la politique pro-Moscou menée par Akhmat Kadyrov (2003-2004) puis son fils Ramzan (depuis 2004). »

La diaspora tchétchène est donc constituée de nombreux sympathisants de mouvements indépendantistes, qui ont fui leur pays par crainte de répressions politiques. Le phénomène s’est poursuivi ces quinze dernières années face au durcissement du régime de Ramzan Kadyrov, notamment à l’égard des opposants et des minorités.

Ramzan Kadyrov, au Palais Royal D’Al-Yamamah, à Riyad, en Arabie Saoudite, le 14 octobre 2019. Photo : TASS

20 000, 40 000, 80 0000 personnes ? Personne n’est en mesure de dire combien de membres compte la communauté tchétchène dans l’Hexagone. Les autorités françaises ne reconnaissent qu’un peu plus de 16 000 « ressortissants russes », placés sous la protection de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) et installés principalement dans les villes et les régions de Marseille, Nice, Toulouse, Montpellier, Strasbourg et Le Mans. Certains ont obtenu la nationalité française, et leurs enfants sont nés en France. En outre, les statistiques ne comptabilisent pas les mineurs, et encore moins les clandestins… Selon le Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés, près de 80 % des ressortissants russes demandant l’asile politique sont originaires de la petite république caucasienne. Au bout de quelques années, la plupart demandent et obtiennent la nationalité de leur pays d’accueil.

Beaucoup d’internautes russes se sont d’ailleurs étonnés que les autorités françaises aient évoqué des « étrangers » qu’il faudrait « renvoyer chez eux » si leur culpabilité était démontrée. L’usage quasi exclusif du mot « Tchétchène », dans la presse – pour des gens dont beaucoup parlent mieux français que russe – ne laisse pas non plus d’interroger : la communauté aurait-elle des problèmes d’intégration dans la société française ?

Pour Ekaterina Sokirianskaïa, directrice de l’ONG Centre d’analyse et de prévention des conflits (CAP Center), les Tchétchènes sont plutôt connus pour leurs efforts d’intégration dans tous leurs pays d’accueil : « Les jeunes, notamment, même s’ils ne renient pas leur identité tchétchène, se sentent pleinement Belges, Français ou Allemands. Leurs aînés ont plus de difficulté mais sont généralement motivés : ils font les démarches nécessaires pour valoriser leurs diplômes, suivent des formations complémentaires, etc. Dans le même temps, ils restent extrêmement politisés et continuent de s’informer de la situation en Tchétchénie », assure-t-elle.

Changement de discours

Dans ces conditions, comment interpréter la prise de parole de Ramzan Kadyrov ? En treize ans au pouvoir, c’est la première fois qu’il exprime son soutien à la diaspora tchétchène. L’ouverture, en 2009, de centres sociaux dans plusieurs pays occidentaux afin de tenter de restaurer les liens avec la communauté n’avait rien changé : le chef de la république demeurait suspicieux à l’égard de ces expatriés rétifs à sa personne et rebelles à sa domination politique. Le 6 avril 2016, à Grozny, lors d’un discours retransmis à la télévision locale – et abondamment partagé sur la Toile –, il s’était adressé directement à eux en ces termes : « Vous êtes entre nos mains… », insinuant que, même en vivant à l’étranger, on n’échappait pas à sa vindicte.

« La diaspora tchétchène est une force – en particulier financière – qu’il serait insensé de mépriser et vain de s’aliéner. »

Certains exilés en savent quelque chose. En 2012, les services secrets britanniques affirmaient avoir déjoué un attentat visant un ancien responsable séparatiste, Ahmed Zakaïev, réfugié à Londres. Leurs soupçons se portaient sur un homme impliqué, quelques années plus tôt, dans l’assassinat à Vienne d’Oumar Israïlov, ancien garde du corps de Ramzan Kadyrov.

Plus récemment, en février 2020, le blogueur et opposant Toumso Abdourakhmanov, réfugié en Pologne après un accrochage avec un proche de Kadyrov, a été attaqué au marteau par un inconnu dans son appartement de Varsovie.

Toumso Abdourakhmanov. Photo : news.myseldon

Le chef de la Tchétchénie aurait-il brusquement changé de point de vue concernant ses compatriotes expatriés ? Pour Lidia Mikhaltchenko, journaliste russe spécialiste du Caucase, l’intervention de Ramzan Kadyrov à propos des événements de Dijon est liée à la réaction de l’opinion publique tchétchène, qui a pris fait et cause pour « les siens ». « C’est sa tactique habituelle : se placer à la tête du courant dominant au sein de la société civile », souligne-t-elle.

Elle rappelle qu’il en avait été ainsi en août 2018, au moment des funérailles d’un certain Ioussoup Temirkhanov. Condamné à quinze ans de prison pour l’assassinat d’un colonel de l’armée russe célèbre pour sa cruauté lors de la seconde guerre de Tchétchénie, Temirkhanov était mort en détention. L’affaire avait suscité une vive émotion dans la société tchétchène. Ramzan Kadyrov – malgré son allégeance à Moscou – s’était rendu à l’enterrement, dans le village natal du défunt, pour lui rendre un hommage appuyé.

Dans le même temps, les déclarations de Ramzan Kadyrov pourraient également témoigner d’une évolution de sa « politique étrangère ». « Selon certaines estimations, la diaspora tchétchène d’Europe compterait aujourd’hui plus de 300 000 personnes. C’est une force – en particulier financière – qu’il serait insensé de mépriser et vain de s’aliéner », admet un haut responsable de la république caucasienne, sous couvert d’anonymat.

Enfin, une partie de la nouvelle génération, qui n’a pas connu les conflits sanglants des années 90, se montre séduite par la réussite de Kadyrov aux côtés de Vladimir Poutine ; une vassalité politique qui ne l’empêche pas pour autant de porter un discours de fierté nationale. Autant de raisons qui permettent à l’homme fort de Grozny de se présenter, aujourd’hui, comme le rassembleur et « la voix de tous les Tchétchènes » en France, en Europe, et ailleurs à l’étranger.