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Covid-19 : la verticale du pouvoir affaiblie par la pandémie

Covid-19
La verticale du pouvoir affaiblie
par la pandémie

En deux semaines, face à l’explosion du nombre de contaminations, les mesures de confinement se sont durcies en Russie. L’organisation politique du pays s’en trouve impactée.

En matière de lutte contre le coronavirus, le pouvoir russe s’en est longtemps tenu à la mise en quarantaine des voyageurs – russes et étrangers – en provenance de pays « à la situation épidémiologique préoccupante ». En février et en mars, ces personnes étaient tenues de s’engager par écrit, dès leur arrivée à l’aéroport, à respecter un confinement strict de quatorze jours, avant de rentrer chez elles par leurs propres moyens. Jusqu’à ces dernières semaines, les rares contrôles et l’absence de mesures de rétorsion n’encourageaient guère à respecter ces règles.

Il est vrai que le discours officiel tenu à tous les niveaux – des maires au président, en passant par les gouverneurs – se voulait rassurant : les mesures nécessaires avaient été prises à temps, comme en témoignait le faible nombre de cas de contamination dépistés dans le pays (moins de 500 malades jusqu’au 24 mars) ; la Russie demeurait en état d’alerte, mais elle réussirait probablement à éviter le scénario chinois, français ou italien. 

Cet optimisme laissait sceptiques nombre d’observateurs, pour lesquels le pouvoir ne pouvait ignorer la présence de touristes chinois sur le sol russe au moment même où l’épidémie gagnait du terrain dans leur pays. Sans oublier les 4 000 kilomètres de frontière sino-russe, particulièrement poreuse. En d’autres termes, le virus était probablement présent sur le territoire russe. 

Promeneurs sur le quai Frounzenskaïa, à Moscou, le 12 avril 2020. Photo : Ramil Sitdikov / RIA Novosti

Pour certains, la « sérénité » de Moscou avait une explication : la population russe étant appelée à se prononcer dans les urnes, le 22 avril, sur une réforme constitutionnelle majeure, rien ne devait l’empêcher de se rendre aux bureaux de vote. L’épidémie ne devait pas « commencer » officiellement avant le 23. 

Des mesures radicales toutes relatives

C’est le maire de Moscou, Sergueï Sobianine, qui sonne le premier l’alarme. À la tête de la ville la plus touchée par l’épidémie, il sait que le Kremlin le tiendra pour responsable en cas de dégradation de la situation. Au cours du mois de mars, il interdit progressivement les rassemblements et ferme les lieux publics, tout en s’efforçant de convaincre Vladimir Poutine d’agir au niveau fédéral. Selon plusieurs sources, c’est lui qui serait à l’origine de la visite du président à l’hôpital de Kommounarka, spécialisé dans le suivi des patients du Covid-19. 

Le lendemain de son entretien avec le médecin-chef de l’établissement, le 25 mars, Vladimir Poutine annonce à la population que le temps des mesures « radicales » est venu : le référendum sur la Constitution est reporté sine die, et la semaine du 30 mars au 5 avril sera « chômée » afin de permettre à tous de rester à la maison. 

Les Russes s’inquiètent surtout, à l’heure actuelle, de l’état de leurs finances à la fin du mois.

Si l’on peut s’étonner de la « radicalité » toute relative de cette décision – aussitôt interprétée par de nombreux Russes comme l’octroi d’une semaine de congé aux frais de l’État –, elle donne avant tout le feu vert aux gouverneurs de région pour prendre les mesures qu’ils jugent nécessaires conformément à la situation épidémiologique et économique locale. Cette vision est d’ailleurs confirmée par l’allocution présidentielle du 2 avril (jugée terne et sans véritable contenu par de nombreux observateurs), au cours de laquelle Vladimir Poutine prolonge la période chômée (les mots de « quarantaine » et de « confinement » ne sont pas prononcés) jusqu’à la fin du mois et rappelle les gouverneurs régionaux à leurs responsabilités. 

L’heure des régions

Ces derniers ne se font pas prier. Dès le 25 mars, Sergueï Sobianine a annoncé la fermeture de tous les cafés, restaurants et magasins (hors alimentation et pharmacie) à partir du 30 mars. Quelques jours plus tard, il décrète le confinement de tous les habitants de la capitale. Les uns après les autres, les gouverneurs régionaux suivent son exemple, avec des spécificités locales : à Kazan (Tatarstan), un système d’autorisation de sortie par SMS se met en place, tandis que les transports publics entre Omsk (Sibérie occidentale) et sa banlieue sont suspendus.

Cependant, le refus du pouvoir central de prendre en main la lutte contre le Covid-19 au niveau local fait éclater les dissensions latentes au sein des élites dirigeantes. L’Église orthodoxe s’est ainsi longtemps opposée aux appels du maire de Moscou et du gouverneur de Saint-Pétersbourg à fermer les lieux de culte. Le patriarche Cyrille a fini par demander aux fidèles de prier chez eux, et les Pâques orthodoxes seront célébrées sans public, le dimanche 19 avril. L’opposition rarissime de l’Église au pouvoir exécutif pourrait néanmoins laisser des traces dans les relations entre les deux institutions. 

Contrôle d’identité d’un automobiliste, à l’entrée de Moscou, le 12 avril 2020. Photo : Anton Denisov / RIA Novosti

Les interdictions de déplacement et fermetures de routes prononcées par certains gouverneurs ont également fait réagir le gouvernement fédéral. Le Premier ministre, Mikhaïl Michoustine, a notamment vertement critiqué le chef de la Tchétchénie, Ramzan Kadyrov, pour avoir fermé les accès à la petite république caucasienne. Argument du premier : la liberté de circulation interrégionale est garantie par la loi fédérale. Argument du second : il prendra toutes les mesures qu’il jugera nécessaires pour « sauver » les habitants de la Tchétchénie face au fléau. Le Kremlin, de son côté, a choisi de ne pas trancher, son porte-parole déclarant que les positions de MM. Kadyrov et Michoustine n’étaient pas contradictoires… Pour de nombreux dirigeants régionaux, le Kremlin a signé là un authentique aveu de faiblesse.  

Certes, à moins d’une catastrophe, le pouvoir a assez de ressources pour regagner rapidement le « terrain perdu », et peu de potentats locaux se risqueront à capitaliser sur l’influence politique acquise pendant la pandémie. Toutefois, on serait bien inspiré, de part et d’autre, de prendre en compte les préoccupations immédiates de la population. 

En effet, les Russes s’inquiètent surtout, à l’heure actuelle, de savoir quelle sera leur situation financière à la fin du mois – et rien ne dit que les magasins et entreprises qui n’ont pas encore déposé le bilan rouvriront au début de mai. Dans la presse, beaucoup de récalcitrants au confinement se justifient déjà par la nécessité de travailler pour survivre. Face à cette « indiscipline », la mairie de Moscou a annoncé l’instauration d’autorisations (à partir du 15 avril) pour les personnes se déplaçant dans la capitale en voiture ou utilisant les transports publics. Par ailleurs, depuis le 11 avril, la police contrôle les automobilistes désireux de pénétrer dans Moscou, et nombre d’entre eux sont refoulés, faute de motif valable. Officiellement, la ville n’est pourtant pas fermée.

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