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Confinés, les Russes inventent la manifestation en ligne

Confinés, les Russes inventent
la manifestation en ligne

Si des rassemblements « physiques » contre le confinement ont parfois lieu, comme le 20 avril à Vladikavkaz, de nombreux Russes optent pour un mode de protestation original : la manifestation virtuelle sur des cartes interactives.

Le dimanche 19 avril, Vassili Goloubiev, gouverneur de la région de Rostov-sur-le-Don (sud de la Russie), annonce un durcissement des règles de confinement avec autorisation de sortie obligatoire pour les déplacements en transports. Dans la capitale régionale (plus d’un million d’habitants), ceux qui se rendent encore à leur travail ont trois jours pour retirer un laissez-passer dans l’un des huit bureaux recevant les demandes.

Le lendemain matin, alors que les guichets sont déjà pris d’assaut, la mairie annonce un traitement des dossiers sur rendez-vous afin d’éviter les files d’attente. Les habitants prennent alors leur téléphone, mais les lignes sont rapidement saturées.

Remplir le frigo et payer les factures

Les manifestations étant interdites en raison du confinement, les Rostoviens ont l’idée d’exprimer leur mécontentement sur Yandex.Karty — l’équivalent de Google Maps —, dont l’option GPS permet aux automobilistes de déposer des commentaires sur l’état du trafic (ou la présence de contrôles de police).

File d’attente dans la cour de l’école N°31 de Rostov-sur-le-Don, qui abrite un guichet délivrant les laissez-passer, le 20 avril 2020. Photo : vk.com/rostovnadonu

Vers midi, à l’adresse du siège des autorités régionales, la carte numérique se couvre de centaines de bulles, où les doléances concernant l’impossibilité de contacter les services municipaux laissent rapidement place aux commentaires hostiles au confinement. « Je n’ai pas les moyens de rester confiné chez moi. Laissez-moi travailler ! », écrit un internaute cité par le quotidien Kommersant. « Nourrissez mes enfants et je resterai à la maison », dit un autre, rapporté par le site Rosbalt.ru. Les arguments en faveur d’une reprise de l’activité économique ne manquent pas, des pertes de salaire au manque de protection sociale, en passant par les factures à payer, les emprunts à rembourser et la nécessité de remplir le garde-manger. La mobilisation est spontanée, aucun mot d’ordre ne semblant avoir été diffusé sur les réseaux sociaux (Facebook ou son équivalent russe, Vkontakte).

La manifestation prend fin aux alentours de 18h30. « Nous sommes au courant de ce qui s’est passé, déclare alors le porte-parole de la région, Sergueï Tiourine, cité par le journal Argumenty i Fakty. Cette situation n’est agréable pour personne, nous sommes contraints de prendre des mesures fortes pour préserver la santé de la population. Cette manifestation est liée à un problème précis : celui des laissez-passer. À ce sujet, le gouverneur a donné des instructions aux autorités municipales. Tout reviendra bientôt à la normale. » Peu après, la mairie annonce la mise en place de lignes téléphoniques et de guichets supplémentaires.

« Les citoyens doivent avoir la possibilité d’exprimer leur ressenti de la situation. La parole ne peut pas venir seulement d’en-haut. »

Entre-temps, le même phénomène s’est produit sur la carte interactive d’autres villes. À Nijni-Novgorod, le quartier du gouvernement régional est à son tour couvert de commentaires hostiles aux mesures restrictives prises pour endiguer l’épidémie – et, plus généralement, au pouvoir. « Pas de soutien du tout ! Et ça se dit un État ? Vous ne faites que parler ! Personne ne vous prend au sérieux ! Allez-vous-en, laissez la place à des gens plus compétents que vous ! », publie un utilisateur anonyme, cité par Kommersant. Même chose à Oufa, Saint-Pétersbourg, Krasnoïarsk, Kostroma, Voronej, Ekaterinbourg et enfin Moscou où, à 16h, près de cinq mille internautes « manifestent » simultanément, au rythme moyen de quarante commentaires par minute.

Sous l’œil des autorités

De ces messages, il ne reste presque rien. À 18h, toutes les bulles de discussions parues dans le centre de la capitale russe disparaissent, rapporte Kommersant. Seuls les messages laissés dans les quartiers reculés et dans la région de Moscou étaient encore lisibles au matin du 21 avril.

Leurs auteurs accusent Yandex de les avoir censurés. « Tiens ! Une manifestation devant le Palais d’hiver, écrit sur Twitter le journaliste Arseni Vesnine sur le site de la radio Écho de Moscou. À ceci près que, cette fois, ce ne sont pas les flics (sic) qui détruisent les pancartes, mais Yandex. » Un internaute interpelle directement le géant du numérique : « Yandex, arrêtez de supprimer nos messages ! De toute façon, on continuera d’en publier ! Ce n’est pas le temps qui nous manque, et c’est le seul pouvoir qui nous reste. »

Manifestation virtuelle à Rostov-sur-le-don. « Comment faire, sans travail, pour nourrir ma famille et rembourser mes emprunts ?? Une idée, Messieurs les dirigeants ? » Photo : yuga.ru

L’entreprise rappelle que les contenus hors de propos ou offensants ont toujours été effacés des cartes. « Lorsqu’il y a trop de commentaires de ce type, leur durée d’affichage est automatiquement réduite pour ne pas troubler les automobilistes », explique un représentant de Yandex, interrogé par le portail Mediazone. La société indique, par ailleurs, qu’elle n’a pas prévu de supprimer la fonction commentaires, mais que des algorithmes sont en cours d’élaboration afin de bloquer les messages sans lien avec le trafic routier. « Nous ne sommes pas une plateforme de discussion politique », a rappelé le porte-parole de l’entreprise à l’agence TASS.

Pour le politologue Dmitri Orechkine, c’est justement l’absence d’espace d’expression dans le champ politique russe qui explique ces manifestations virtuelles. « Il ne faut pas seulement des moyens d’information de la population, mais aussi de communication, afin que les citoyens expriment leur ressenti de la situation. La parole ne peut pas venir seulement d’en-haut. Elle doit aller dans les deux sens », écrit-il sur le portail Snob.

De fait, le Kremlin n’a pas explicitement condamné ces rassemblements. « Ce type de manifestation se reproduira probablement, sous d’autres formes, tant qu’une grande partie de la population sera confinée », a déclaré son porte-parole, Dmitri Peskov, le 21 avril, en conférence de presse. Avant de préciser : « Pour autant, il ne faut pas exagérer la portée des propos tenus sur ce type de plateforme. Il n’y a pas lieu de parler de mouvements politiques. Néanmoins, nous suivons tout cela très attentivement. »

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