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Affaire « Réseau » : les hésitations du Kremlin

Affaire « Réseau »
Les hésitations du Kremlin

Moscou, dans la soirée du 14 février dernier. Entre 150 et 400 personnes (selon les sources) patientent les unes derrière les autres devant le siège des Services de sécurité (FSB), place de la Loubianka. Tour à tour, elles se placent devant la porte du bâtiment, brandissent une photo ou une pancarte de soutien aux sept militants antifascistes condamnés pour appartenance à une organisation terroriste, puis s’éloignent. 

« Apparemment, dans notre pays, on peut infliger des peines de prison extravagantes à des innocents, les torturer et en faire ce qu’on veut… Ceux qui sont censés servir la loi ont perdu tout sens de la dignité humaine. Nous sommes démunis face à cela. C’est profondément désespérant », confie Elena, cadre de 32 ans. Son amie Tatiana, architecte, est venue protester contre « l’arbitraire d’une police qui extorque des informations sous la torture ou en faisant chanter de simples citoyens ». 

La foule avance lentement, sous le regard de policiers impassibles. En Russie, le « piquet individuel de manifestation » est le seul moyen légal d’exprimer publiquement son mécontentement sans avoir à déposer de demande auprès des autorités. Pourtant, les manifestants venus braver le froid en ce vendredi soir savent parfaitement qu’ils peuvent être dispersés à tout moment : il suffirait que les autorités décident que les petits groupes qui débattent vivement pour patienter constituent des rassemblements non-autorisés… Seules trois personnes sont finalement arrêtées : un manifestant et deux membres du mouvement nationaliste SERB, qui l’ont agressé pour lui arracher sa pancarte. 

Délit de mauvaises intentions 

À l’automne 2017, le FSB arrête un groupe de militants antifascistes à Penza (540 kilomètres au sud-est de Moscou), puis à Saint-Pétersbourg. Ces jeunes gens – parmi lesquels un serrurier, un enseignant, un informaticien et un musicien –, aujourd’hui âgés de 23 à 31 ans, sont accusés d’avoir créé une organisation à caractère terroriste (appelée « Réseau ») et de fomenter une série d’attentats visant à déstabiliser la situation politique en Russie. Ils ont été condamnés, le 10 février dernier, à des peines de prison comprises entre 6 et 18 ans fermes. 

Les sept militants antifascistes accusés d’appartenir à l’organisation terroriste Réseau, pendant leur procès. Photo : Semnasem.ru

Au dire des ONG, les preuves matérielles réunies au cours des deux années d’investigation sont plus que minces. Devant le tribunal, les accusés déclarent avoir été torturés. Dans la presse, juristes et défenseurs des droits affirment que le dossier d’inculpation a été monté de toutes pièces afin de justifier la longueur de l’enquête… Une « culture du résultat » qui fait grand bruit dans l’opinion publique : si l’on se fie aux conclusions du Parquet, ces jeunes n’ont finalement jamais qu’envisagé de monter une « organisation terroriste » (selon les termes de l’accusation). Ils n’ont ni menacé, ni volé, ni tué personne… 

Protestation croissante 

L’opinion russe s’est largement mobilisée pour soutenir les sept militants et leurs familles. Le 12 février, plus de quatre cents chercheurs et membres de l’Académie des sciences de Russie signent une pétition sur le site Scientific, demandant l’annulation immédiate du jugement. « Ce verdict est le seul acte de terreur de cette affaire. Il porte un coup violent à l’État de droit », écrivent-ils. Pour eux, la terreur exercée contre la population menace le développement du savoir et de la culture dans le pays.

Le 16 février, c’est le Syndicat interrégional des personnels de l’enseignement Outchitel (« Instituteur ») qui exige que soient jugés « les individus coupables d’actes de torture ». Dans une tribune, les enseignants évoquent une accusation calomnieuse et des pratiques « à rebours des principes humanistes présidant à l’éducation des nouvelles générations ». Ils rappellent que les inculpés sont « de jeunes diplômés, nos anciens étudiants et élèves, des idéalistes ». « La parodie de justice et les humiliations qu’ils ont subies nous condamnent, nous, notre travail et nos espoirs d’avenir meilleur », écrivent-ils. 

Pour Vladimir Poutine, remettre en cause le verdict de l’affaire Réseau reviendrait à douter du professionnalisme des enquêteurs du FSB…

Différents collectifs (psychologues, artistes, cinéastes…) lancent également des pétitions en ligne, tandis que des librairies de Saint-Pétersbourg restent fermées le 17 février. L’indignation n’est d’ailleurs pas l’apanage de l’opposition et des milieux intellectuels. Des ONG proches du pouvoir et des élus critiquent la sévérité outrancière du verdict et le franchissement de la « ligne rouge ». Dans une lettre adressée au procureur général et au président de la Cour suprême, le député et président du parti Russie juste, Sergueï Mironov, s’étonne notamment que la justice n’ait pas cherché à vérifier les preuves avancées par l’accusation, et qu’aucune enquête n’ait été ouverte après la dénonciation d’actes de torture. 

Le président et le FSB 

Le Kremlin, de son côté, se garde pour l’instant de prendre position. Son porte-parole, Dmitri Peskov, s’est contenté de déclarer, le 13 février, que Vladimir Poutine avait demandé que le dossier de « l’association terroriste Réseau » soit examiné. Il a ajouté qu’il était à l’écoute des inquiétudes formulées lors du Conseil présidentiel des droits de l’homme et qu’il accordait « toute son attention » à la pétition des scientifiques.

En juin dernier, Vladimir Poutine avait réagi plus fermement à l’« affaire Golounov », du nom de ce journaliste injustement accusé de trafic de drogue (des sachets illicites avaient en fait été placés à son insu dans son sac lors d’un contrôle de police). Rapidement informé des conditions de l’arrestation du journaliste, le président de Russie avait dénoncé l’« arbitraire » de certains policiers. Des responsables de la lutte anti-drogue, convaincus de falsification de preuves dans plusieurs enquêtes, avaient été ensuite limogés. 

« Et vous, vous avoueriez quoi sous la torture ? » le 14 février 2019, devant la Loubianka. Photo : Le Courrier de Russie

La retenue du Kremlin dans l’affaire Réseau s’explique : l’enquête a été menée par le FSB, dont Vladimir Poutine est l’ancien directeur et auquel il accorde son entière confiance (au contraire de la police, déjà méprisée par les agents du KGB au temps de l’Union soviétique). Il est de notoriété publique que le président, loin de puiser ses informations sur internet (source, selon lui, de désinformation) fonde son opinion et prend ses décisions sur la base des rapports rédigés par les Services de sécurité. Remettre en cause le verdict de l’affaire Réseau reviendrait donc à mettre en doute le professionnalisme et l’autorité des enquêteurs du FSB – ce que Vladimir Poutine n’a jamais fait. 

Au contraire, ce dernier réitère régulièrement son soutien et sa confiance à la Loubianka. Citons, par exemple, cette anecdote : au printemps dernier, lors d’une rencontre avec les rédacteurs en chef des principaux journaux russes consacrée à l’arrestation de l’Américain Michael Calvey et de ses associés (dont le Français Philippe Delpal), accusés d’escroquerie dans l’affaire Baring Vostok, un journaliste affirme que ce litige commercial ne doit pas être traité pénalement ; aussitôt, la réponse du président fuse : « Qu’en savez-vous ? Vous avez lu le dossier ? Non. Eh bien, le FSB n’est pas de votre avis ! » 

Le sort de sept innocents torturés par le FSB préoccupe plus les Russes que la réforme constitutionnelle.

De toute évidence, le chef de l’État hésite aussi à venir directement en aide à de prétendus « terroristes », alors que, depuis vingt ans, il a fait de l’antiterrorisme un des axes majeurs de son action. On s’en souvient, en 1999, celui qui était alors le Premier ministre de Boris Eltsine promettait de « poursuivre les terroristes et de les buter jusque dans les chiottes ». Par la suite, ses différents mandats ont été ponctués d’attentats, dont le dernier, en 2017, a fait 14 morts et 53 blessés dans le métro de Saint-Pétersbourg. 

Le chef de l’État n’a jamais contesté aucun jugement pour terrorisme. Le réalisateur ukrainien Oleg Sentsov en sait quelque chose : critique de l’annexion de la Crimée par la Russie, il a été condamné en 2014 à vingt ans de prison pour préparation d’un attentat. Il a finalement été libéré en septembre dernier, dans le cadre d’un échange de détenus entre Moscou et Kiev. 

Union nationale 

Néanmoins, il est probable que le Kremlin n’a pas dit son dernier mot, et l’on pourrait bientôt apprendre que la légalité du jugement est en cours de vérification, et que l’application des peines a été suspendue à la demande personnelle du président.

Au-delà de la pression de la rue et de la volonté du pouvoir de ne pas perdre la face, autre chose préoccupe le Kremlin : la cote de confiance de Vladimir Poutine est en baisse (35 % selon le dernier sondage du Centre Levada), les motifs d’inquiétude et de mécontentement s’accumulent depuis plusieurs mois (à propos de l’écologie, des retraites, du logement, du pouvoir d’achat, du respect de l’opposition…), alors que le président cherche au contraire à rassembler les Russes. En effet, ces derniers seront invités, au mois d’avril, à se prononcer dans les urnes sur une réforme constitutionnelle décisive pour l’avenir politique du pays. Le jour du scrutin pourrait d’ailleurs être férié afin d’en faire un jour de fête et d’union nationale. En l’état actuel des choses, il semble difficile d’imaginer un consensus sur la répartition des pouvoirs alors qu’une partie croissante de la population s’inquiète avant tout du sort de sept innocents torturés par le FSB… 

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