Moscou ne sera pas la Fille prodigue de l’Occident

Andreï Kortounov est le directeur général du Conseil russe pour les affaires internationales (Russian International Affairs Council, RIAC), l’un des plus importants think-tanks russes.

L’éventuelle réintégration de la Russie au sein du Groupe des sept, dont elle a été exclue au printemps 2014, fait l’objet d’un vif débat international. Il reste à savoir si un tel retour est possible.

Emmanuel Macron a lancé le débat en émettant l’idée d’un retour de la Russie dans le G7 lors de sa rencontre avec Vladimir Poutine au fort de Brégançon, le 19 août dernier. Le sujet a ensuite été repris par Donald Trump, qui avait déjà plusieurs fois répété que, sans la Russie, le club était incomplet. La déclaration du président américain a, bien entendu, fait réagir la chancelière allemande, Angela Merkel, le nouveau Premier ministre britannique, Boris Johnson, et son homologue canadien, Justin Trudeau : la réintégration de la Russie serait « prématurée », affirment-ils.

Vladimir Poutine et Emmanuel Macron au fort de Brégançon, le 19 août 2019, quelques jours avant le G7 de Biarritz. Crédit : Gérard Julien / EPA

Lors du récent sommet du G7, organisé du 24 au 26 août à Biarritz, tous les participants, y compris le président du Conseil européen, Donald Tusk, se sont, une nouvelle fois, prononcés sur la question. De toute évidence, aucun consensus n’a pu être trouvé. Le turbulent maître de la Maison-Blanche a toutefois réitéré sa volonté d’inviter Vladimir Poutine à New York ou à Miami, où doit se tenir le prochain rendez-vous du groupe, en 2020.

Réorganisation interne

La Russie réintégrera-t-elle le G7 ? Un tel scénario est purement hypothétique, entre autres raisons parce que l’élargissement du club nécessite l’accord de l’ensemble de ses membres. Or celui-ci n’est pas d’actualité et a peu de chances d’être obtenu dans un avenir proche. Pour l’Allemagne, par exemple, il ne saurait être question d’un retour tant que les accords de Minsk sur le Donbass ne seront pas respectés. Le Canada, lui, sera prêt à accueillir la Russie dans le G7 quand celle-ci aura quitté la Crimée. Le Royaume-Uni a ses propres griefs envers Moscou, et la position du Japon dépendra probablement en grande partie des progrès enregistrés dans la résolution de son contentieux avec la Russie sur les îles Kouriles.

Des divergences fondamentales existent entre l’équipe de Vladimir Poutine et l’Occident sur les aspects les plus élémentaires des relations internationales.

Par ailleurs, le G7 n’est pas, actuellement, au mieux de sa forme, la Russie n’étant pas, tant s’en faut, le seul sujet de discorde entre ses membres. Donald Trump fait de plus en plus souvent cavalier seul, justifiant la formule « G6 + 1 ». L’Italie, ces derniers mois, s’est opposée avec véhémence au noyau européen du groupe, tandis que Londres s’est engagée dans une douloureuse procédure de divorce avec Bruxelles. Cette période politique particulièrement agitée, où le groupe se cherche une nouvelle raison d’être, n’est pas la plus propice pour inviter de nouveaux membres.

Des divergences fondamentales

Plus préoccupantes encore, les dernières demandes adressées à Moscou par les dirigeants européens laissent de plus en plus transparaître l’imminence d’une nouvelle fracture globale et l’inéluctabilité d’une confrontation de longue durée entre l’Occident et la Chine. Si la Russie réintègre le G7, elle devra confirmer son appartenance historique à l’Occident, à la civilisation euro-atlantique, à ses institutions, ses idéaux et ses valeurs. Dans ce cas, la dramatique année 2014 – marquée par le début de la crise ukrainienne, les sanctions occidentales à l’encontre de la Russie, le déclenchement des guerres d’information et l’exclusion de Moscou du G8 – restera dans les annales comme un aléa tragique, une suite d’erreurs subjectives n’inversant pas la logique et le sens de l’Histoire. L’éventuel retour de la Russie au sein du Groupe des sept semble alors une adaptation géopolitique de la parabole du Fils prodigue.

Le retour à la formule « G7 + 1 » pourrait être plus bénéfique à la Russie que le rétablissement du G8.

Le problème est que la Russie – tout du moins ses dirigeants actuels – n’acceptera jamais un tel scénario géopolitique. Des divergences fondamentales existent entre l’équipe de Vladimir Poutine et l’Occident sur les aspects les plus élémentaires des relations internationales : ce qui est juste et injuste, légal et illégal, la frontière entre le « bon » et le « mauvais » côté de l’Histoire, le nouvel ordre mondial… Tant qu’il en sera ainsi, il ne pourra être question d’une réintégration à part entière de Moscou au sein du G7. 

G7 + 1 au lieu de G8

Quoi qu’il en soit, une coopération entre la Russie et le Groupe des sept est non seulement souhaitable mais tout à fait possible. Depuis la création du club, en 1975, une multitude de chefs d’État et d’organisations internationales ont pris part à ses travaux sans en être membres permanents, notamment les dirigeants de la Chine, de l’Inde, du Brésil, du Mexique, ainsi que les secrétaires généraux des Nations unies. Même Mohammad Javad Zarif, le ministre iranien des Affaires étrangères, y a participé cette année – certes furtivement –, alors que son pays fait l’objet de sanctions américaines.

Angela Merkel, Justin Trudeau, Emmanuel Macron, Boris Johnson, Donald Tusk, Donald Trump, Giuseppe Conte et Shinzo Abe en réunion, au matin du deuxième jour du sommet du G7 2019. Crédit : Philippe Wojazer / AFP

Le retour à la formule « G7 + 1 » pourrait être plus bénéfique à la Russie que le rétablissement du G8, à condition, bien entendu, que l’ordre du jour de l’organisation réponde aux intérêts des deux parties.

Le G7 n’est plus, depuis longtemps, l’unique ni même le principal laboratoire où sont mis au point les éléments du nouvel ordre mondial.

Aujourd’hui, les dirigeants du G7 ont intérêt à discuter avec Moscou des questions de sécurité internationale : situation en Syrie, en Ukraine, en Corée du Nord et au Venezuela, contrôle des armements et stabilité stratégique. Or, des espaces de dialogues éprouvés existent déjà pour la majorité de ces dossiers. La Russie gagnerait cependant à rejoindre les débats du G7 sur l’économie numérique, la réforme fiscale internationale, ainsi que la lutte contre le protectionnisme et les inégalités.

Toutefois, les enjeux ne sont plus aussi importants pour Moscou qu’il y a vingt ans. Le G7 n’est plus, depuis longtemps, l’unique ni même le principal laboratoire où sont mis au point les éléments du nouvel ordre mondial. La Russie a aujourd’hui accès au G20, aux BRICS, à l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), à la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique (APEC), ainsi qu’à de nombreuses autres organisations internationales et régionales, au sein desquelles sa présence n’est pas remise en cause. L’essentiel reste, néanmoins, que ces dernières ne rivalisent pas entre elles mais se complètent.

Pour lire la suite de cet article, identifiez-vous ou abonnez-vous !

Par Andreï Kortounov

Dernières nouvelles de la Russie

Chute du mur de Berlin : la grande Europe manquée

Il y a trente ans, le 9 novembre 1989, tombait le mur de Berlin, un des pires symboles de la « guerre froide ». Ce jour-là, je me trouvais à Berlin-Ouest, où une conférence rassemblait une vingtaine de « jeunes leaders européens » ‒ trentenaires ambitieux et dynamiques venus de tout le Vieux Continent, intellectuels et hommes politiques un peu idéalistes, un peu romantiques.

 

8 novembre 2019

Ukraine-Gate : Moscou doit aider Zelensky

Depuis plusieurs semaines, Donald Trump est accusé d’avoir demandé à son homologue ukrainien, Volodymyr Zelensky, au cours d’un entretien téléphonique, de l’aider à discréditer Joe Biden, son probable adversaire démocrate à la présidentielle de 2020. Pour le camp Trump, ces allégations sont absurdes. Pour ses adversaires, elles sont assez fondées pour engager une procédure de destitution du président américain. La Russie peut-elle tirer parti de la polémique ?

 

21 octobre 2019

Macron et Poutine à Brégançon : La rencontre de tous les possibles

Le 19 août prochain, Emmanuel Macron recevra Vladimir Poutine dans le Sud de la France, au fort de Brégançon. À quelques jours du sommet du G7, organisé à Biarritz, cette rencontre pourrait bien donner le coup d’envoi d’une nouvelle séquence politique.

16 août 2019