L’affaire Ivan Golounov :
un tournant politique

Accusé de trafic de drogue et arrêté le 6 juin dernier, le journaliste d’investigation Ivan Golounov a été libéré cinq jours plus tard. Une décision sans précédent, prise dans l’urgence par le Kremlin, et qui répond à l’ampleur de l’indignation suscitée par l’affaire dans la société russe.

Le 6 juin dernier, le journaliste d’investigation Ivan Golounov, correspondant du journal en ligne Meduza basé en Lettonie pour échapper aux autorités russes  est interpellé sur le boulevard Tsvetnoï, dans le centre de Moscou, avec, sur lui, selon la police, de la méphédrone et de la cocaïne. Ces substances interdites sont également découvertes, toujours selon les enquêteurs, dans son appartement lors des perquisitions effectuées peu après. Le journaliste est arrêté pour trafic de stupéfiants. Il encourt de dix à vingt ans de prison.

Cousu de fil blanc

M. Golounov l’affirme : la drogue ne lui appartient pas, elle a été placée chez lui et dans son sac à son insu. À l’audience, il déclare avoir reçu des menaces, quelques jours avant son arrestation. Pour lui, l’investigation qu’il mène actuellement sur les coulisses du marché des pompes funèbres et sur la place prépondérante qu’y occupent certains responsables des services de police, ferait grincer quelques dents. Une version confirmée par la rédaction de Meduza, qui rappelle que son correspondant s’est fait une spécialité des enquêtes rigoureuses sur les affaires de corruption impliquant des fonctionnaires.

Libération du journaliste Ivan Golounov, le 11 juin. Crédit : Twitter

Rapidement, la fragilité des preuves avancées par la police interpelle les médias et l’opinion publique. On s’étonne, par exemple, que les sachets de drogue aient été trouvés sans effort, dès l’ouverture du sac : étrange manque de précaution de la part d’un prétendu dealer… Certains soulignent également des failles dans l’enquête de police. Contrairement à la procédure habituelle, les enquêteurs n’ont pas cherché d’éventuelles traces de drogue sur les doigts et les ongles de l’accusé, ainsi que sur ses vêtements et dans son sac. Le lendemain de l’arrestation, force leur a même été de reconnaître que huit des neuf photographies des « preuves accablantes » (de la drogue et du matériel de chimie) prétendument trouvées dans l’appartement de M. Golounov, n’avaient en réalité pas été prises chez lui.

Devant ces incohérences, l’opinion publique russe en est certaine : l’affaire a été montée de toutes pièces. La thèse d’un journaliste d’investigation bâillonné par les autorités, s’impose alors, d’autant que la réputation de la police n’est pas au beau fixe en Russie. Selon un sondage du Centre panrusse d’étude de l’opinion publique (VTsIOM) datant de mai 2018, seuls 21 % des Russes lui font confiance pour assurer leur sécurité.

« Les circonstances de l’arrestation d’Ivan Golounov interrogent sur le respect de la loi par la police. »

Le soupçon gagne même les plus hautes sphères de l’État. « Tout le monde a immédiatement compris que l’affaire était montée de toutes pièces et que les policiers avaient poussé le bouchon un peu loin », confie, sous couvert d’anonymat, une source au sein de l’administration présidentielle.

Au demeurant, la personnalité des enquêteurs interroge les observateurs : M. Golounov a été arrêté par les hommes de la brigade anti-drogue dirigée par le colonel Andreï Chtchirov. En mars 2019, Radio Liberté avait publié un reportage accusant ce dernier de falsifier certains dossiers dont il avait la charge. De son côté, l’ONG Transparency International Russia a découvert que la famille du policier – dont le salaire ne doit pas dépasser 13 000 euros par an –, possédait, dans la région de Moscou, des terrains dont la valeur était estimée entre 680 000 et un million d’euros. Elle demande aujourd’hui au Parquet d’ouvrir une enquête sur le train de vie du fonctionnaire.

Une société civile en éveil et une presse rebelle

L’arrestation d’Ivan Golounov a suscité une vague d’indignation sans précédent dans la société civile russe. Dans la soirée du 9 juin, quelque deux mille personnes se rassemblent devant le tribunal Nikoulinski pour soutenir le journaliste alors entendu par les juges. La décision de ces derniers de l’assigner à résidence constitue une première – et heureuse – surprise et ne fait que renforcer les soutiens de M. Golounov dans leur conviction. Le lundi 10 au matin, les trois grands quotidiens économiques russes, RBC, Vedomosti et Kommersant (propriété du milliardaire Alicher Ousmanov, proche du Kremlin), font paraître une Une commune : « Nous sommes Ivan Golounov » en référence au slogan « Nous sommes Charlie », lancée en France, et devenu viral sur les réseaux sociaux, après l’attentat contre le journal satirique Charlie Hebdo en janvier 2015.

Les Unes des journaux Kommersant, Vedomosti et RBC le 10 juin. Crédit : NGZT

« Nous ne considérons pas les preuves présentées par l’enquête comme convaincantes. Les circonstances de l’arrestation d’Ivan Golounov interrogent sur le respect de la loi [par les forces de police]. Nous n’excluons pas que toute cette affaire soit liée aux activités professionnelles de notre collègue », déclarent les trois rédactions dans un édito commun. Une prise de position inouïe dans l’histoire de la presse écrite russe, et qui intervient à un moment où son indépendance et sa qualité sont remises en cause, après le licenciement, le mois dernier, de deux journalistes de Kommersant, suite à la publication d’un article évoquant la possible démission de Valentina Matvienko, la présidente du Sénat.

Sur les réseaux sociaux, les appels à la libération de M. Golounov se multiplient de la part des personnalités les plus diverses : de l’oligarque en exil – et meilleur ennemi de Vladimir Poutine – Mikhaïl Khodorkovski, à l’actrice ouvertement pro-Kremlin Tchoulpan Khamatova, en passant par le président du jury du festival de cinéma de Sotchi, le célèbre acteur Konstantin Khabenski, ou encore l’humoriste et star de la télévision Ivan Ourgant. Le porte-parole du patriarcat de Moscou, Vladimir Legoïda, demande, de son côté, que « la présomption d’innocence soit respectée ».

L’affaire Baring Vostok en toile de fond

Face à ces réactions, le Kremlin finit par se prononcer officiellement le 10 juin : « Cette affaire soulève un certain nombre de questions », admet le porte-parole de Vladimir Poutine, Dmitri Peskov. La suite de sa déclaration semble annoncer une prise de distance du chef de l’État vis-à-vis de ses services de police : « Il est injuste de généraliser et de tirer des conclusions sur la police dans son ensemble. Tout le monde peut faire des erreurs, les policiers sont des êtres humains. »

« Les enquêtes de la brigade anti-drogue sont fréquemment entachées d’irrégularités, dictées par le culte du résultat ou les petites combines avec les trafiquants. »

Un haut fonctionnaire proche du Kremlin confie, sous couvert d’anonymat, au Courrier de Russie, que l’annonce de l’arrestation de M. Golounov a provoqué la colère de Vladimir Poutine. Il faut dire que cette nouvelle était particulièrement malvenue au moment où la Russie organisait (du 6 au 8 juin) son principal rendez-vous économique annuel, le Forum international de Saint-Pétersbourg (SPIEF), durant lequel elle s’efforçait justement de convaincre les communautés d’affaires russe et étrangère de son attachement au respect du droit, mis à mal par une autre affaire retentissante : l’arrestation et l’incarcération, en février dernier, des dirigeants du fonds d’investissement Baring Vostok.

« Comme si l’image de la Russie n’avait pas été assez salie par l’arrestation de Michael Calvey et Philippe Delpal [le patron américain de Baring Vostok et son associé français, ndlr] », déplore l’interlocuteur du Courrier de Russie. À Saint-Pétersbourg, de nombreuses personnalités du monde économique russe, dont le défenseur des droits des entrepreneurs, Boris Titov, arboraient à leur boutonnière un insigne « Baring Vostok » en soutien aux dirigeants du fonds installé dans le pays depuis les années 1990.

Michael Calvey au tribunal de Basmanny à Moscou en avril 2019. Crédit : Twitter

La chaîne de télévision Dojd affirme que toutes les décisions de justice (notamment l’assignation à résidence) prises dans l’affaire Golounov, l’ont été en accord avec le chef de cabinet du président, Anton Vaïno. Ce dernier aurait également demandé à son adjoint en charge des médias, Alexeï Gromov, d’adopter une ligne neutre voire favorable au journaliste dans ses commentaires à la presse.

Selon une autre source proche du Kremlin, Vladimir Poutine aurait téléphoné personnellement à son ministre de l’Intérieur, Vladimir Kolokoltsev, le 7 juin (depuis Saint-Pétersbourg), afin qu’il suive l’affaire.

« Le Parquet exprime depuis longtemps des réserves sur les pratiques de la brigade anti-drogue dirigée par Andreï Chtchirov. Les dossiers sont fréquemment entachés d’irrégularités, dictées par le culte du résultat ou les petites combines avec les trafiquants », affirme un officier de police interrogé par le Courrier de Russie et qui demande à rester anonyme. Il estime que Vladimir Poutine pourrait profiter de l’affaire Golounov pour faire le ménage dans certains services de police.

Un pouvoir inquiet

Le Kremlin est aussi particulièrement préoccupé par la réaction de la société civile. Le 20 juin, Vladimir Poutine doit répondre en direct aux questions de la population, dans le cadre de « Ligne directe », la grand-messe télévisée du pouvoir.

« Lorsque, mardi matin, la presse a révélé l’absence de preuves matérielles – en particulier de traces de l’ADN du journaliste sur les sachets de drogue –, Poutine a immédiatement ordonné sa libération. Pourquoi les commanditaires de l’arrestation n’ont-ils pas fait pression sur les experts pour qu’ils falsifient leurs résultats ? La réponse est claire : étant donné l’ampleur de la réaction de l’opinion publique et la fébrilité du Kremlin, mieux valait ne pas jouer avec le feu », analyse un responsable du ministère de l’Intérieur.

Rien ne dit que l’inhabituelle célérité du pouvoir à déjuger ses services de police apaisera ce qui apparaît comme une crise politique.

Les policiers chargés de l’affaire ont aujourd’hui été suspendus et le ministre, Vladimir Kolokoltsev, a annoncé la révocation des généraux Andreï Poutchkov et Iouri Deviatkine, responsables de ces hommes.

En d’autres termes, il est hors de question, au sommet de l’État, de couvrir l’arbitraire et les errements policiers dans une période politique et sociale aussi sensible. « Certains employés du ministère de l’Intérieur menacent, par leurs agissements, la sécurité du pays », a déclaré la présidente du Sénat, Valentina Matvienko.

Arrestation lors de la manifestation en soutien à Ivan Golounov le 12 juin à Moscou. Crédit : Yandex News

Rien ne dit, toutefois, que cette inhabituelle célérité du pouvoir à déjuger ses services de police apaisera ce qui apparaît, à l’échelle de la Russie, comme une crise politique : plus de 187 000 personnes ont signé la pétition qui exigeait la libération du correspondant de Meduza sur le site Change.org., tandis que 6 500 journalistes du pays signaient une lettre ouverte en sa faveur, publiée par le syndicat des employés des médias.

Au lendemain de la libération d’Ivan Golounov, une manifestation (non autorisée) réunissant entre 1 000 et 2 000 personnes, a été organisée dans le centre de Moscou, non loin de la Loubianka (le siège du FSB), pour dénoncer les abus de la police. Plusieurs centaines de participants (entre 200 et 500 selon les sources), dont le principal opposant au Kremlin, Alexeï Navalny, ont été interpellées et, pour la plupart, relâchées quelques heures plus tard. Une autre manifestation (autorisée) est prévue le dimanche 16 juin.

Pour lire la suite de cet article, identifiez-vous ou abonnez-vous !

Boris Iounanov et Eugene Bai

Dernières nouvelles de la Russie

Échange de prisonniers entre Kiev et Moscou : Paris à la manœuvre

Moscou et Kiev viennent d'échanger 70 prisonniers sous le regard approbateur de la communauté internationale. S’agit-il d’un pas significatif vers la normalisation des relations entre les deux capitales ?

 

9 septembre 2019

Macron jette les bases d’un accord sur l’Ukraine

Le 27 août 2019, à la conférence des ambassadeurs, Emmanuel Macron appelait avec fermeté la diplomatie française et, plus largement, les élites du pays, à revoir leur approche de la question russe. Le discours présidentiel a été qualifié de « tournant du bon sens » par la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova.

 

2 septembre 2019

La météo, le baromètre de l’âme russe

Tandis que l’Europe occidentale se remet tant bien que mal d’une vague de chaleur record (+ 42°C à Paris, + 38 à Berlin), la Russie grelotte. Dans la nuit du 31 juillet, le thermomètre est tombé à + 4 à Moscou. « Encore une preuve que la Russie n’est pas l’Europe et qu’elle suit sa propre voie », ironise-t-on sur les réseaux sociaux du pays.

2 août 2019