Valery Fadeïev : « La Russie n’a pas encore pris la pleine mesure de son envergure »

Mathématicien de formation, économiste, journaliste, spécialiste des inégalités sociales, Valery Fadeïev est le président de la Chambre civique, la troisième chambre du système parlementaire russe, créée en 2005. Chargée de conseiller le gouvernement, mais aussi la Douma (chambre basse) et le Conseil de la Fédération (chambre haute), l’institution regroupe les organisations et associations de la société civile du pays. Valery Fadeïev vient de signer un accord de coopération avec le Conseil économique, social et environnemental (CESE) afin d’échanger des points de vue et des idées sur l’évolution des sociétés française et russe. Le Courrier de Russie l’a rencontré peu avant son départ pour Paris.

LCDR : Quelle est, selon vous, la nature politique de l’État russe ?

Valery Fadeïev : L’État russe est aujourd’hui placé devant la nécessité de revenir à sa situation historique naturelle. Dans les années 1990, d’aucuns prétendaient que la Russie devait devenir un pays purement européen, à l’instar de la République tchèque, par exemple. Mais il me paraît beaucoup plus compliqué de transformer la Russie en Tchéquie, que de lui faire retrouver sa force d’antan. L’effondrement de l’Union soviétique a, dans une certaine mesure, ébranlé l’ensemble du monde. Et toute tentative de transformer la Russie en un petit pays risque d’entraîner des bouleversements encore plus importants encore. La Russie vit, depuis au moins cinq siècles, en acteur indépendant sur la scène internationale, et le peuple russe y est habitué.

Ce trait de caractère, c’est-à-dire cette idée de force, de puissance, de grandeur, est un archétype de la Russie et de son peuple. Le projet soviétique était du même ordre – et je ne porte pas ici de jugement de valeur – ; c’était également une vision immense et grandiose. La question qui se pose aujourd’hui est de savoir comment la Russie peut reprendre sa place historique. Cette recherche est considérée par beaucoup comme une agression. Mais nous n’avons pas le choix : ou bien nous redevenons nous-mêmes, ou bien nous disparaissons.

LCDR : La science politique occidentale a du mal à définir la Russie actuelle, elle cherche des qualificatifs. Certains politologues parlent d’un régime autoritaire compétitif, c’est-à-dire d’un régime autoritaire avec une part de pluralisme et de libéralisme économique. Que pensez-vous de cette définition ?

V.F. : Si on prend aujourd’hui les médias européens, et plus encore les américains, je ne suis pas sûr qu’ils soient beaucoup plus libres que ne l’étaient les médias soviétiques.

Table ronde sur « les moteurs de la croissance territoriale » à la Chambre civique en juin 2018. Crédit : CSKP

Notre grand compatriote Pierre Kropotkine [1842-1921, père de l’anarchisme, ndlr], auteur d’un ouvrage sur la Révolution française, expliquait que cet événement avait créé l’État français, et que le contrôle exercé par celui-ci sur la population avait alors augmenté d’une façon incommensurable, avec des règles extrêmement dures, imposées à l’ensemble des citoyens : service militaire obligatoire, mêmes écoles et mêmes universités pour tous… Mais ni Kropotkine ni, par la suite, les autorités soviétiques ne pouvaient avoir idée de la démesure du contrôle qui pèse aujourd’hui sur les gens. De nos jours, le grand danger réside dans les hautes technologies et dans l’intelligence artificielle. En Chine, par exemple, elles sont utilisées pour tout contrôler.

« En Russie, presque tout l’argent, qu’on le veuille ou non, est de l’argent public. Si l’on n’est pas rattaché à l’État ou aux régions, on ne peut quasiment rien faire. »

Alors, quand les politologues occidentaux parlent d’autoritarisme à propos de la Russie, j’affirme que ce terme appartient au passé. L’an dernier, dans ce pays, on a évoqué assez sérieusement la fin de l’argent liquide. Or celui qui a pris fermement position contre ce projet était le patriarche Cyrille, en personne. Il estimait que l’on nous priverait d’un degré supplémentaire de liberté, parce que n’importe quel achat, n’importe quelle somme déboursée, seraient enregistrés, « tracés ».

LCDR : Peut-on se satisfaire du seul système économique libéral ?

V.F. : Je pense que le néolibéralisme, qui a triomphé dans les années 1980, est absolument incapable de résoudre les problèmes qui se posent à l’humanité. Ce n’est même pas discutable.

LCDR : Quel est le bon modèle pour la Russie ? Un État omniprésent, un État-providence ? Certains critiquent le fait que l’État soit partout, ici, et freine le développement économique.

V.F. : J’évoquais ce problème ce matin avec mon épouse ! Elle est rédactrice en chef du magazine Expert [dont Valery Fadeïev est le fondateur, ndlr]. Il faut distinguer deux aspects : il me semble que la nature des entreprises, privées ou publiques, n’est pas le plus important. Ce qui importe, c’est la manière dont sont gérés les flux financiers. En Russie, presque tout l’argent, qu’on le veuille ou non, est de l’argent public. Si l’on n’est pas rattaché à l’État ou aux régions, on ne peut quasiment rien faire. De ce point de vue, il est inexact, pour notre pays, de parler non seulement de libéralisme mais aussi de capitalisme.

En raison du traumatisme de la crise de 2008, la classe politique russe est défiante face aux risques financiers. Pour se protéger, notre pays a, depuis lors, accumulé d’énormes ressources financières. Aujourd’hui, les réserves d’or de la Russie sont plus importantes, non seulement que la dette de l’État, mais encore que la dette privée. Il y a tellement d’argent dans ce pays que les autorités essaient d’acheter des actifs à l’étranger, y compris aux États-Unis. Parallèlement, le système financier intérieur est exsangue, on ne trouve pas d’argent. Cela montre une méconnaissance et une incompréhension du fonctionnement de l’économie moderne.

LCDR : Où trouve-t-on le plus d’injustice sociale aujourd’hui, en Russie ou dans les pays occidentaux ?

V.F. : Je considère que la Russie s’enfonce, hélas, dans un système social inique. Évidemment, ce n’est pas proclamé officiellement. Mais, au sein du pouvoir, il est clair que cette idée d’un État moins social est très présente. C’est visible dans un certain nombre de décisions. Par exemple, la réforme des retraites [l’âge de la retraite en Russie passe de 55 à 60 ans pour les femmes, et de 60 à 65 ans pour les hommes, ndlr] a été initiée sans le moindre sens des responsabilités. À ce sujet, le ministre des Finances, Anton Silouanov, a déclaré : « On ne s’attendait pas à une réaction aussi négative des gens. » Récemment, en conseil des ministres, le président Poutine a évoqué la question des déchets. Le gouvernement songe à augmenter les impôts ‒ qui se sont déjà considérablement accrus ‒ sur le ramassage des ordures ménagères, parce qu’il souhaite construire, au frais des citoyens, de nouvelles installations pour le traitement des déchets.

Manifestation à Ekaterinbourg en juillet 2018 contre la réforme des retraites. Crédit : Rossaprimavera

À la Chambre civique, notre position est extrêmement ferme sur ce point : regardez ce qui se passe en Europe et au Japon, où la population est plus riche que la nôtre, les investissements pour régler la question du traitement des déchets ont été faits par les pouvoirs publics. Pour revenir à votre question sur la nature autoritaire de l’État russe, vous noterez que personne ne nous empêche de soulever ces questions.

LCDR : Le gouvernement a-t-il pris l’avis de la Chambre civique avant d’engager la réforme des retraites ?

V.F. : Non, et c’est d’ailleurs le problème principal. Les Russes ne sont pas idiots, ils comprennent très bien que la population active est aujourd’hui à peu près égale à celle des retraités, parce que l’espérance de vie augmente. Simplement, les gens ont été offensés d’être mis devant le fait accompli. C’est en réalité ce mépris de la classe dirigeante qui a entraîné une véritable opposition à la réforme des retraites. C’est comme les Gilets jaunes.

« En Europe comme aux États-Unis, les élites dirigeantes sont trop riches, elles n’entendent plus la société. Et l’élite russe est en train de prendre le même chemin. »

LCDR : Des Gilets jaunes sont envisageables en Russie ?

V.F. : Il y a en France une plus grande tradition de la révolution, vous aimez descendre dans la rue !

LCDR : Un des principaux facteurs du déclenchement du mouvement des Gilets jaunes est le mépris du pouvoir…

V.F. : Vous voyez bien que ce n’est pas une question d’autoritarisme ou de libéralisme, le problème est ailleurs. Il réside dans le fait que la classe dirigeante est coupée des gens. En Europe comme aux États-Unis, les élites dirigeantes sont trop riches, elles n’entendent plus la société. Et l’élite russe est en train de prendre le même chemin.

LCDR : L’ancien ministre français des Affaires étrangères, Hubert Védrine, estimait récemment que « l’Europe est une locomotive sans wagons »… Comment rétablir le lien entre nos sociétés et leurs représentations politiques ?

V.F. : La Russie est un pays mystique, la révélation lui viendra sans aucun doute. Je plaisante ! Il nous manque dans ce pays un débat politique et sociologique en profondeur. Il nous manque des penseurs d’envergure, comme Pitirim Sorokin [1889-1968, sociologue, théoricien de la mobilité sociale, ndlr] aux États-Unis. C’est aussi l’une des fonctions de la Chambre civique : faire appel à des spécialistes en tout genre, et ne pas avoir peur de susciter des débats. Récemment, par exemple, nous avons reçu le président du Club de Rome, qui est intervenu dans notre enceinte.

Ernst Ulrich von Weizsäcker, président du Club de Rome, à la Chambre civique en février 2019. Crédit : Institute of Europe

Nous, Européens et Russes, devons nous concentrer sur les problèmes, souvent semblables, auxquels nos sociétés sont confrontés aujourd’hui. Il nous faut nous éloigner définitivement de la question des conséquences de la « guerre froide ». C’est la seule issue pour créer cet espace commun, si souvent évoqué, entre l’Europe et la Russie.

LCDR : N’est-il pas déjà trop tard ? Les relations entre l’Occident et la Russie sont au plus bas…

V.F. : Il faut bien admettre qu’auparavant, dans l’Histoire, des périodes instables comme celle que nous vivons se sont terminées par une guerre. Et le prix que nous avons dû payer était terrible.

« Ce que Vladimir Poutine a fait en Crimée, ce qu’il accompli aujourd’hui en Syrie et au Moyen Orient, c’est le petit sentier de la politique étrangère qui nous restaure dans l’Histoire. »

Chez vous, on a un peu vite oublié le contenu de la première intervention du président Poutine à l’étranger, en allemand devant le Bundestag [le 25 septembre 2001, ndlr]. Un projet particulièrement sérieux a alors été présenté aux pays occidentaux : l’accès aux ressources naturelles russes, notamment énergétiques, en échange de leurs technologies. Il a aussi été proposé aux entreprises occidentales de venir s’installer en Russie et d’y travailler, sur un pied d’égalité avec nos entreprises. C’est tout simplement un projet d’intégration de la Russie à l’espace occidental que Vladimir Poutine a mis sur la table ce jour-là.

Nous n’avons obtenu pour toute réponse que : donnez vos ressources naturelles, mais pour ce qui est de nos technologies, vous vous en passerez. Cela s’est terminé par le discours de Poutine à la Conférence de Munich sur la sécurité, le 10 février 2007, qui n’était pas du tout agressif comme on peut le lire quelquefois, mais où il prenait acte que l’on n’acceptait pas la Russie dans le camp occidental.

LCDR : La société russe a considérablement évolué ces vingt dernières années. Les gens voyagent, savent tout ce qui se passe à l’étranger…

V.F. : Oui, et ils voyagent librement sur internet. Après avoir été expulsé d’Union soviétique en 1978, le grand logicien Alexandre Zinoviev a déclaré : « J’étais persuadé que l’on nous cachait de nombreux livres en Union soviétique, mais je me suis aperçu que l’on avait finalement accès à beaucoup de choses. » Il a donc constaté que le degré de fermeture de l’URSS était assez exagéré. On y trouvait, par exemple, une revue intitulée La littérature étrangère. Certes, les auteurs qu’elle évoquait étaient triés sur le volet, mais son tirage s’élevait quand même à 800 000 exemplaires ! Pour en revenir à l’évolution de ce pays, nous n’avons pas encore pris la pleine mesure de notre envergure. Ce que Vladimir Poutine a fait en Crimée, ce qu’il accomplit aujourd’hui en Syrie et au Moyen-Orient, c’est le petit sentier de la politique étrangère qui nous rétablit dans l’Histoire. Puisque nous n’avons pas réussi à nous unir à l’Occident par amour, la force nous permettra peut-être d’y parvenir.

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Propos recueillis par Jean-Claude Galli et Boris Iounanov

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